HPV : «Plus on vaccine tôt, plus on a de chances de prévenir un cancer»

À 58% de couverture pour une dose à 15 ans, à peine 48% pour deux doses à 16 ans: la France reste très en deçà des pays qui voient déjà le cancer du col de l’utérus en voie d’éradication. Pour le Pr Geoffroy Canlorbe, gynécologue cancérologue à la Pitié-Salpêtrière, secrétaire de la Société française de colposcopie et de pathologie cervico-vaginale (SFCPCV) et vice-président du CRCDC France, le constat est sans appel: «on est à la ramasse.» Vaccination, dépistage, partenaires, immunité: il revient en détail sur un dossier compliqué, où les blocages persistants n’empêchent pas de vrais succès en 2026.

Expliquer le retard français

VIH.org: L’Australie a montré des chiffres impressionnants de baisse du nombre de cancers du col de l’utérus, avec une quasi-disparition annoncée pour 2035. Où en est la France?

Geoffroy Canlorbe: En France, la pathologie HPV-induite reste un vrai problème de santé publique, et il ne concerne pas que les femmes. Chez ces dernières, on compte un peu plus de 3000 cancers du col de l’utérus par an. La sphère ORL est également touchée, avec environ 400 cancers liés à l’HPV au niveau de la gorge et 200 cancers du vagin et de la vulve. À cela s’ajoutent les lésions anogénitales bénignes et toutes les lésions précancéreuses du col : 30000 femmes subissent chaque année une conisation (exérèse d’une petite partie du col de l’utérus) pour des lésions HPV-induites.

Comparés aux femmes, les hommes développent beaucoup plus de cancers HPV-induits au niveau de la gorge (environ 1300 cas par an). Bien que plus rares, les cancers du pénis existent aussi, on en dénombre environ 100 cas par an. Ce matin, je faisais cours à mes étudiants, je leur ai demandé s’ils pensaient que les hommes risquaient quelque chose, ils m’ont répondu «non». Et bien si ! Il y a aussi les cancers de l’anus, environ 400 cas par an chez l’homme, contre 1 100 chez la femme. Et puis, communs aux deux sexes, les condylomes, qui sont parfois très délicats à prendre en charge.

L’Australie est en train de faire disparaître ces lésions parce qu’elle vaccine plus de 80% de ses jeunes filles et de ses garçons depuis bientôt vingt ans, d’abord avec le vaccin bivalent, puis le quadrivalent, puis le nonavalent. L’Angleterre, la Suède et plusieurs autres pays autour de nous ont fait pareil. Toutes les cohortes publiées montrent qu’avec cette vaccination, on diminue de plus de 80% les lésions précancéreuses et cancéreuses, en particulier sur le col, parce que c’est le cancer où l’effet est le plus visible le plus rapidement. Le bénéfice existe aussi pour le cancer anal et pour les cancers ORL, même si pour ces derniers, le délai entre l’infection HPV et le cancer étant plus long, on a un peu plus de mal à objectiver l’effet. Mais on voit déjà que la vaccination diminue le portage HPV au niveau de la gorge, chez les patients immunocompétents comme chez ceux vivant avec le VIHVIH Virus de l’immunodéficience humaine. En anglais : HIV (Human Immunodeficiency Virus). Isolé en 1983 à l’institut pasteur de paris; découverte récemment (2008) récompensée par le prix Nobel de médecine décerné à Luc montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi.

Pourquoi les Australiens y sont arrivés et pas nous?

En France, on a enfin réussi à passer la barre des 50% de jeunes filles vaccinées avec au moins une dose à 15 ans. Selon les dernières données, la couverture vaccinale atteint 58% pour une dose à 15 ans et 48% pour deux doses à 16 ans. La vaccination au collège, mise en place depuis deux ou trois ans, a permis d’augmenter ces taux. Mais on est encore loin des 80% qui permettraient une immunité collective, c’est-à-dire la protection des non-vaccinés. Donc oui, on est en retard.

Plusieurs raisons à cela. Un manque de communication et de santé publique pour promouvoir la vaccination. Une lutte contre les fake news qui n’a pas été assez agressive. Quand on regarde ce qui a été fait en Australie ou au Canada, ils ont mené des campagnes de prévention vraiment offensives, apportant sans hésiter des réponses à toutes les fake news. En France, on est restés très marqués par le faux problème lié au vaccin contre l’hépatite B. Pour rappel, le gouvernement avait reconnu à tort, à un moment, qu’il pouvait éventuellement exister un lien entre le vaccin contre l’hépatite B et d’éventuelles maladies auto-immunes; or, ce lien n’existe pas. Il en reste une méfiance à l’égard du vaccin contre le HPV, alors que toutes les données issues des cohortes britannique, australienne, suédoise montrent qu’il n’y a pas d’effet secondaire grave lié au vaccin contre le HPV. Pas plus qu’il n’existe de surrisque de maladies auto-immunes, de sclérose en plaques ou de Guillain-Barré. On peut vraiment être rassuré.

Source: Santé publique France. Vaccination des enfants, adolescents et jeunes adultes. Données 2025. Bulletin national, 27 avril 2026.

Agir sur les freins à la vaccination

Y a-t-il eu des travaux sur les freins à la vaccination dans la population?

Je suis tombé sur une thèse menée à l’Institut mutualiste Montsouris qui avait évalué le taux de couverture vaccinale HPV des enfants du personnel. Le travail séparait médecins et chirurgiens, infirmières, aides-soignantes et secrétaires. Plus on monte dans le niveau d’études des parents, plus les enfants sont vaccinés. La quasi-totalité des enfants de médecins sont vaccinés (90%), contre 70% des enfants d’infirmières, 60% de ceux des aides-soignantes, et seulement 40% de ceux des secrétaires. Cela traduit manifestement un problème d’accès à la connaissance, d’accès au savoir, et de méfiance à l’égard de ce que l’on ne connaît pas.

Mélanie Heard, dans une tribune récente de La grande conversation, soutient qu’on n’y arrivera pas sans obligation. Qu’en pensez-vous?

Même dans les pays qui ont une couverture vaccinale élevée, il a été montré que dès qu’on relâche l’intensité de la communication, les fake news reviennent sur le devant de la scène et le taux de vaccination redescend. Il faut donc sans cesse communiquer sur le bénéfice et sur l’absence d’effets secondaires graves. Quand la maladie disparaît, on oublie à quel point elle était grave, et le relâchement guette.

Je ne suis pas sociologue, je ne saurai pas répondre sur l’opportunité d’imposer le vaccin. Une bonne explication peut suffire, et comme il n’y a pas d’effet secondaire grave, on ne prend pas de risque pour les enfants en vaccinant de façon obligatoire. Ce qui compte, et c’est documenté, c’est de déconnecter la vaccination HPV de la sexualité. Il faut l’associer aux autres vaccins obligatoires de l’enfance (DTP, coqueluche, etc.), l’inscrire dans le bouquet vaccinal général. Dire qu’on protège contre le cancer parmi les autres maladies, ne pas en faire un sujet à part. Quand les pays font ça, ça se passe mieux.

On peut même se demander s’il ne faudrait pas vacciner plus tôt. Aujourd’hui, en France, la fenêtre est de 11 à 14 ans. Mais des études faites chez des enfants de 9 ou 10 ans montrent que ça marche. Une possibilité serait de vacciner à 9 ans, garçons et filles. À 12-13 ans, on est dans l’adolescence, on parle de sexualité, et c’est parfois un blocage pour les parents. Vacciner plus tôt permettrait peut-être de vraiment déconnecter la question de la sexualité.

Les pays qui ont une bonne couverture vaccinale,vaccinent au collège. Ça n’a pas forcément été obligatoire. Au Canada, ça l’a été un temps: pour scolariser son enfant, il fallait qu’il soit vacciné contre le HPV. Ils ont atteint 98% de couverture, puis ont retiré l’obligation et ça marchait toujours très bien. La décision d’Emmanuel Macron, il y a deux ans, de vacciner au collège n’est pas du tout une lubie française: il s’aligne sur la plupart des pays. L’objectif n’est pas de vacciner 80% des collégiens à l’école, mais d’en vacciner au moins 30%, en partant du principe en s’appuyant sur le principe que les autres seront passés par le médecin traitant ou le pédiatre.

L’enseignement catholique a, à un moment, retiré la vaccination de ses établissements après un drame présenté dans la presse comme « le vaccin HPV a tué un garçon». Que sait-on des effets secondaires?

Il faut le dire clairement, il n’y a pas d’effet secondaire grave lié au vaccin. Ce qui existe en revanche, et qu’il ne faut pas mettre sous le tapis, ce sont les réactions à l’aiguille, en particulier les malaises vagaux. Les grandes études australiennes portant sur les effets secondaires montrent que 10 à 15% des garçons font des malaises vagaux, contre environ 5% des filles. Mais ce n’est pas un problème lié au vaccin, c’est un problème lié à l’introduction d’une aiguille dans le bras qui peut faire tourner de l’œil. Les recommandations sont donc de vacciner assis, de surveiller le patient, et de l’allonger au sol si on le voit faiblir.

Si on ne suit pas ces recommandations, des accidents peuvent survenir. C’est ce qui est arrivé il y a deux ou trois ans, dans un collège privé près de Saint-Herblain: un garçon a fait un malaise vagal, s’est cogné la tête et en est décédé. La presse a parlé du «vaccin HPV qui a tué un garçon». Une partie de la communication catholique a sauté sur l’occasion pour retirer la vaccination de ses établissements, où elle ne se fait pas par obligation mais par collaboration. Heureusement, cela reste une minorité parmi les établissements.

Sources: Santé publique France,La maladie HPV; Vaccination Info Service Pros,Infections à papillomavirus humain (HPV); Stanley M.Clinician’s guide to human papillomavirus immunology: knowns and unknowns.Lancet Infect Dis, 2009; Trottier H et al.Human Papillomavirus Infection and Reinfection in Adult Women.Cancer Res, 2010.

L’importance de vacciner tôt

L’âge idéal de la vaccination est entre 9 et 14 ans. Le rattrapage est aujourd’hui conseillé jusqu’à 26 ans, avec remboursement aux deux tiers. Conseillez-vous de vacciner après cet âge?

Plusieurs publications, notamment dans le BMJ, dans le Lancet et dans le New England Journal of Medicine, montrent clairement que l’efficacité diminue avec l’âge. Une étude britannique a comparé trois groupes: vaccination entre 12 et 13 ans, entre 14 et 16 ans, et entre 16 et 18 ans. Vaccination à 12-13 ans: 87% de diminution du risque de cancer. Vaccination entre 14 et 16 ans: 62%. Vaccination entre 16 et 18 ans: 34%. Une étude suédoise de cohorte a fixé son seuil à 17 ans: avant, la diminution du risque de cancer atteint 88%, après elle tombe à 53%.

Plus récemment, une étude de registre suédoise publiée dans le BMJ par l’équipe de Joakim Dillner (Wu S et al., 2026) a regardé l’effet à distance, à 5, 10 et 15 ans après vaccination. La protection se maintient jusqu’à 15 ans après quand la vaccination est faite avant 17 ans. Mais pas quand elle est faite après. Toutes les données actuelles vont dans le même sens: plus on vaccine tôt, plus on a de chances de prévenir un cancer. J’ai retrouvé la même chose chez les immunodéprimés et pour les cancers de l’anus, avec une méta-analyse de Wei et al. parue en 2023 dans le Journal of Infectious Diseases. On ne vaccine à cette échelle que depuis 2008, donc notre recul concerne les cancers qui pourraient apparaître dans les 15-20 ans après la vaccination, mais la surveillance en cours confirme ces données.  

Vacciner au-delà de 26 ans, franchement, ça n’a aucun intérêt. Je dis à mes patientes qui me le demandent: jusqu’à 26 ans, vous serez protégées de façon incertaine, peut-être 20 à 25%, on ne sait pas trop, vous pouvez le faire, c’est remboursé. Au-delà, vous avez le droit, mais je ne peux pas vous encourager. Le message le plus important, c’est qu’il ne faut pas que des parents puissent se servir de cet argument pour dire à leur enfant «tu décideras toi-même quand tu seras grand». Ça, non.

Le vaccin protège-t-il contre le cancer de l’anus, et comment se passe le dépistage?

Oui, ce vaccin protège aussi du cancer de l’anus c’est pourquoi il faut vacciner les hommes, plus nombreux à développer ce cancer que les femmes. L’efficacité a été démontrée, à condition de vacciner jeune, chez les immunocompétents comme chez les immunodéprimés. La méta-analyse de Wei et al. (Journal of Infectious Diseases, 2023) le confirme: bénéfice sur l’infection HPV anale, sur les néoplasies intraépithéliales et leur récidive, mais pas au-delà de 26-27 ans. C’est cohérent avec l’essai randomisé de Wilkin et al. dans le cadre de l’AIDS Clinical Trials Group (ACTG A5298, Clin Infect Dis 2018), qui n’avait pas montré d’efficacité du vaccin quadrivalent chez des personnes vivant avec le VIH âgées de 27 ans ou plus.

Sur le dépistage, les sociétés savantes de proctologie et de gastro-entérologie ont émis des recommandations il y a 2-3 ans. Le problème, c’est qu’il y a très peu de proctologues qui pratiquent l’anuscopie à haute résolution. En France, on peut compter peut-être 15 à 20 centres comme Saint-Joseph et les Diaconesses à Paris, mais ça reste rare.

Par conséquent, les proctologues ont dû resserrer leurs indications de test HPV anal aux personnes les plus à risque. Côté gynécologique, ce sont toutes les femmes qui ont eu des lésions précancéreuses ou cancéreuses de la vulve, les patientes transplantées d’organes solides depuis plus de dix ans et les patientes vivant avec le VIH qui ont eu une lésion de haut grade au niveau du col. Pour elles, on fait un écouvillon de l’anus. Si elles sont HPV 16 positives avec une cytologie positive, elles vont voir un proctologue qui pratique l’anuscopie à haute résolution. Beaucoup de gens ne le savent pas. Pour les hommes homosexuels vivant avec le VIH, il existe aussi des recommandations de dépistage.

L’importance du dépistage

La vaccination n’est pas le seul levier australien: il y a aussi le dépistage. Où en est la France?

L’Europe recommande un taux de dépistage de 70% de la population cible pour être considéré comme moyen. La France est à 60%. Avec tous les moyens dont on dispose, on est en deçà de ce que recommande l’Europe. Les femmes ne consultent pas, ne sont pas rappelées, il y a un problème organisationnel.

Le dépistage actuel se fait par prélèvement cervico-utérin, avec une petite brosse qui racle les sécrétions au niveau du col. Il commence à 25 ans, pas avant: avant cet âge, on trouverait des lésions qui auraient guéri spontanément, on inquiéterait les patientes pour rien. Il s’arrête à 65 ans. Le laboratoire a deux possibilités: la cytologie (le frottis classique, qui cherche des cellules anormales) ou le test HPV par PCRPCR "Polymerase Chain Reaction" en anglais ou réaction en chaîne par polymérase en français. Il s'agit d'une méthode de biologie moléculaire d'amplification d'ADN in vitro (concentration et amplification génique par réaction de polymérisation en chaîne), utilisée dans les tests de dépistage. ou hybride capture, qui détecte une douzaine d’HPV à haut risque (16, 18, 31, 45, 51, 52, etc.).

La stratégie recommandée, c’est la cytologie entre 25 et 30 ans, parce que faire un test HPV à cet âge donnerait trop de positifs sans pertinence. À ce stade, on est encore proche des premiers rapports, et ce qu’on cherche avec le test HPV, ce n’est pas la primo-infection, mais la persistance, qui est le vrai signal de risque. À partir de 30 ans, on passe au test HPV. S’il est négatif, on peut espacer à cinq ans.

En France, on ne module pas la prise en charge selon le génotype. Une patiente HPV 16 sera prise en charge comme une patiente HPV 18, 45 ou 50. Si l’HPV est positif, le laboratoire fait une cytologie réflexe. S’il n’y a pas de cellules anormales, on contrôle un an plus tard. Si l’HPV a disparu, on retourne au dépistage normal. S’il persiste, la patiente est à risque et on passe à la colposcopie: examen au microscope du vagin et du col après application de colorants, avec biopsie si nécessaire.

Les essais randomisés internationaux ont validé l’auto-prélèvement. Pourquoi ça ne décolle pas en France?

Le principe est simple: la patiente reçoit un écouvillon dans son courrier, le passe dans son vagin (pas besoin du col), le renvoie au laboratoire. Plusieurs pays ont montré que sur des patientes en rupture de suivi, on récupérait la majorité d’entre elles avec ce dispositif, alors que les rappels classiques restaient sans effet.

En France, l’auto-prélèvement n’est recommandé qu’en seconde intention, pour les patientes qui n’ont pas répondu dans l’année qui suivait leur invitation. Le problème, c’est qu’aucun appel d’offres n’a été remporté pour fabriquer et envoyer le test. C’est pour ça que ça n’a pas été mis en place. Il existe une voie possible: la patiente peut aller dans un laboratoire de biologie demander un kit, faire elle-même le prélèvement et le confier au labo. Mais comme ce n’est pas organisé, comme la CNAM n’a pas envoyé l’invitation et que le résultat ne remonte pas forcément au CRCDC, le suivi peut partir « en sucette ». La recommandation existe scientifiquement, l’État ne l’a pas mise en place.

Que faites-vous quand une patiente a une lésion HPV? Examinez-vous le partenaire?

Tout le monde a de l’HPV, ou presque: 80% des hommes et des femmes en sont porteurs dans les premières années qui suivent les premiers rapports. La courbe monte puis redescend, parce que l’immunité fait que la plupart des gens éliminent le virus. Environ 7 à 10% des femmes restent porteuses toute leur vie, contre environ 30% des hommes, ce qu’on sait moins. Donc 30% des hommes sont porteurs, quel que soit leur âge.

Quand une patiente a des lésions HPV-induites et me demande si elle doit se protéger vis-à-vis de son partenaire, je la rassure: il est déjà porteur, il s’est immunisé, il vit avec, ça ne lui fait rien. Il n’y a donc pas de dépistage à proposer au partenaire d’une patiente HPV positive, sauf s’il a des symptômes, des verrues, des boutons. C’est très débattu: certains urologues proposent, pour des récidives, d’examiner le prépuce et le gland du partenaire et de cautériser d’éventuelles lésions, en partant de l’hypothèse que ça diminuerait le portage de l’homme et donc les récidives chez la femme. Mais rien n’est démontré à grande échelle.

Un point trop méconnu: les femmes qui ont des relations avec des femmes sont aussi à risque. L’HPV se transmet par le contact direct, par les doigts, par les jouets sexuels. Or les enquêtes des vingt dernières années montrent que ces femmes, lesbiennes ou pas, sont sous-dépistées et sous-vaccinées. Il y a un double problème: les patientes ne sont pas au courant, et beaucoup de médecins non plus. Quand je donne mon cours aux étudiants en santé publique, je leur passe les diapos là-dessus, parce que c’est extrêmement peu connu.

Où en est-on de l’utilisation de biomarqueurs prédictifs?

Pour l’instant, ça reste de la recherche. On peut s’aider du P16 et du Ki-67 pour trier les patientes HPV positives entre celles qui sont les plus à risque et les autres, et éviter ainsi à certaines femmes des colposcopies tous les ans. La recherche d’ARN plutôt que d’ADN, l’analyse de la forme circulaire ou intégrée de l’ADN viral, l’évaluation des protéines E6 et E7 directement impliquées dans la cascade cellulaire, la méthylation de l’ADN: autant de pistes, mais rien qui fasse mieux aujourd’hui que le test HPV à six mois après conisation et colposcopie.

Pour le suivi après lésion de haut grade, le risque de récidive ou de persistance dépend de deux choses: reste-t-il de l’HPV après le traitement, et l’exérèse était-elle in sano (NDR: Se dit quand l’exérèse a emporté la lésion avec des limites saines, en coupant bien à distance de la lésion, diminuant ainsi le risque résiduel)? Si elle ne l’est pas, on ne reprend pas systématiquement, parce que la plupart des patientes reprises auront une conisation blanche. Le test HPV se fait à six mois. S’il est négatif, le suivi se fait tous les trois ans, pas tous les cinq comme en dépistage. S’il reste positif, c’est tous les ans avec colposcopie.

Tout est une question d’immunité. Moins l’immunité vaginale est bonne, moins la clairance de l’HPV se fait. Le tabac diminue directement l’immunité cervicale et donc la clairance, c’est pour ça qu’on a beaucoup de fumeuses parmi nos patientes HPV positives. Le déséquilibre de la flore vaginale, qu’on évalue par les vaginoses, par Gardnerella vaginalis, est associé à une moins bonne clairance. Mais il n’y a pas de recommandation de prélèvement vaginal systématique chez toutes les patientes HPV positives. C’est plutôt quand elles sont symptomatiques, avec des leucorrhées, qu’il faut prélever, et qu’il peut être utile de prescrire des probiotiques pour restaurer la flore.

Vacciner après la survenue de la maladie

Si une personne a déjà eu des condylomes ou des lésions de bas grade, est-il intéressant de la vacciner?

Pour faire diminuer les lésions de bas grade, la vaccination n’a pas d’intérêt. En revanche, une jeune femme de 17 ans qui a eu des condylomes liés aux HPV 6 et 11, comme 50000 femmes par an en France, et qui demande à être vaccinée je l’encouragerais. Le vaccin nonavalent protège contre 9 types d’HPV, dont 7 oncogènes et les types 6 et 11 responsables des condylomes. Il couvre 98% des cancers, donc pas 100%: une femme vaccinée doit tout de même faire un dépistage régulier. On peut avoir une lésion liée à un HPV non oncogène et être vaccinée contre les oncogènes.

L’autre question, beaucoup plus débattue, c’est la vaccination après conisation. On a longtemps cru que vacciner une patiente non vaccinée après le traitement d’une lésion de haut grade pourrait diminuer le risque de récidive, qui est de 8 à 10%. C’est important parce que ces récidives entraînent de nouvelles conisations, donc une augmentation du risque d’accouchement prématuré ou de fausse couche tardive. Des méta-analyses anciennes suggéraient une diminution de 50% du risque de récidive. Certains pays comme l’Espagne ou la Chine ont même recommandé cette vaccination. La société américaine ne la recommandait pas, mais évoquait la possibilité d’en parler à la patiente.

Une méta-analyse parue dans PLOS One en 2024 (Cao Q et al.) a refait le travail en ne retenant que les huit essais prospectifs de bonne qualité, sans biais méthodologique. Conclusion: pas de bénéfice (RR 0,92, IC 95% 0,66-1,27). Plusieurs essais randomisés l’ont confirmé. L’essai hollandais NL7938, présenté à l’IPVC en novembre 2024, ne retrouve pas de différence significative: 31,6% de persistance HPV chez les vaccinées contre 36,4% sous placeboPlacebo Substance inerte, sans activité pharmacologique, ayant la même apparence que le produit auquel on souhaite le comparer. (NDR rien à voir avec le groupe de rock alternatif formé en 1994 à Londres par Brian Molko et Stefan Olsdal.) 5,7% de récidive contre 8,3%. Surtout, l’essai NOVEL coordonné par Maria Kyrgiou, présenté à l’ESGO Rome en 2025, a randomisé 1 100 patientes entre vaccin nonavalent (Gardasil 9) et placebo en double aveugle: aucune différence sur la persistance HPV (32% contre 36%), ni sur les récidives. Il y a des choses auxquelles on a envie de croire, mais la science montre que ça ne marche pas.

L’OMS recommande désormais une dose unique. Les Espagnols le font. La France impose toujours deux doses avant 14 ans, trois après. Faut-il simplifier?

L’OMS s’appuie sur l’étude indienne de Partha Basu (Lancet Oncology, 2021), conduite avec des méthodologistes lyonnais du CIRC. Au départ, il s’agissait de comparer deux doses à trois. À cause d’un problème administratif pendant l’essai, certaines participantes n’ont reçu qu’une seule dose. En analysant a posteriori, on a vu que le portage HPV était significativement diminué chez les vaccinées par rapport aux non-vaccinées, et qu’il était identique avec une, deux ou trois doses. Avec un suivi médian de 9 puis 10 ans, l’efficacité contre la persistance HPV 16/18 reste autour de 95%, quel que soit le nombre de doses. Plus récemment, l’essai randomisé costaricien de Kreimer et al. (NEJM, décembre 2025) a confirmé la non-infériorité d’une dose face à deux, avec des efficacités supérieures à 97% pour les vaccins bivalent et nonavalent. On n’a pas encore les données sur le cancer pour le schéma à une dose, mais en extrapolant, pas d’HPV, pas de cancer. L’OMS a donc recommandé aux pays en voie de développement qui n’ont pas les ressources pour un schéma multi-doses de passer à une dose. Si les Espagnols le font, c’est précisément parce qu’ils sont au-delà de 80% de couverture et qu’ils bénéficient déjà de l’effet troupeau. Il est probable qu’en France aussi, un jour, on passera à une dose.

VIH et HPV: l’importance de contrôler l’infection

VIH.org: Pourquoi 10% des infections HPV persistent-elles, et comment l’immunité intervient-elle?

Le HPV est la condition nécessaire pour avoir une lésion cancéreuse, mais elle n’est pas suffisante. À mon avis, il y a un problème immunitaire individuel, et on n’a pas encore l’explication. Certaines causes d’immunodépression sont évidentes: VIH, traitements immunosuppresseurs pour maladies auto-immunes, lupus. Les patientes lupiques, même non traitées, sont plus à risque, parce que la maladie elle-même diminue la clairance de l’HPV. Une méta-analyse de García-Carrasco et al. parue dans Autoimmunity Reviews en 2019 retrouve une prévalencePrévalence Nombre de personnes atteintes par une infection ou autre maladie donnée dans une population déterminée. de l’infection cervicale à HPV de 34% chez les femmes atteintes de lupus érythémateux systémique, contre 15% chez les témoins (OR 2,87), indépendamment du nombre de partenaires ou de la prise d’immunosuppresseurs. Ce n’est pas largement connu, mais je le sais parce qu’à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière où je travaille avec les internistes du centre expert sur le lupus, on a émis des recommandations ensemble. La HAS a d’ailleurs proposé, il y a quelques mois, une mise à jour du dépistage des immunodéprimés, et notre société savante a fait la même chose: les patientes lupiques sont à risque, même sans traitement.

Un message hyper fort pour les personnes vivant avec le VIH: ce n’est pas le VIH qui est le risque, c’est le VIH mal contrôlé. Plusieurs essais ont montré que le taux de cancer est corrélé à la charge viraleCharge virale La charge virale plasmatique est le nombre de particules virales contenues dans un échantillon de sang ou autre contenant (salive, LCR, sperme..). Pour le VIH, la charge virale est utilisée comme marqueur afin de suivre la progression de la maladie et mesurer l’efficacité des traitements. Le niveau de charge virale, mais plus encore le taux de CD4, participent à la décision de traitement par les antirétroviraux. et au taux de CD4. De belles études ont comparé, chez des patientes vivant avec le VIH, celles qui développaient un cancer du col et celles qui n’en développaient pas. Quand on remonte les dosages de CD4 sur les derniers mois, on voit que celles qui ont eu un cancer du col avaient un VIH non équilibré. Les recommandations disent que pour les patientes dont le VIH est équilibré, le dépistage est le même que pour les patientes qui n’ont pas le VIH.

Pour les patientes immunodéprimées, transplantées, sous immunosuppresseurs, j’ai parfois des lésions florides précancéreuses qui ressortent. Au lieu d’aller directement à la chirurgie, j’appelle l’interniste qui les prend en charge. Parfois, en diminuant un peu la dose d’immunosuppresseurs, donc en renforçant l’immunité de la patiente sans risquer le greffon, des lésions fulgurantes disparaissent juste parce qu’on a adapté le traitement. Le nœud, c’est l’HPV, mais c’est aussi l’immunitaire.

Références

  • Vaccination à dose unique: Kreimer AR et al. Noninferiority of One HPV Vaccine Dose to Two Doses. N Engl J Med, 3 décembre 2025. PMID: 41337735.
  • Étude indienne pluri-doses: Basu P et al. Vaccine efficacy against persistent human papillomavirus (HPV) 16/18 infection at 10 years after one, two, and three doses of quadrivalent HPV vaccine in girls in India. Lancet Oncology, novembre 2021;22(11):1518-1529. Suite: Joshi S et al. Vaccine 2023;41(1):236-245.
  • Suivi prolongé après vaccination: Wu S, Deng Y, Lepp T, Ask LS, Sparen P, Clements M, Dillner J, Lei J. Extended follow-up of invasive cervical cancer risk after quadrivalent HPV vaccination: nationwide, register-based study. BMJ, 25 février 2026;392:e087326. PMID: 41740992.
  • Cancer anal et vaccination: Wei F, Alberts CJ, Albuquerque A, Clifford GM. Impact of Human Papillomavirus Vaccine Against Anal Human Papillomavirus Infection, Anal Intraepithelial Neoplasia, and Recurrence of Anal Intraepithelial Neoplasia: A Systematic Review and Meta-analysis. J Infect Dis, 28 novembre 2023;228(11):1496-1504. PMID: 37257044.
  • Vaccination chez les adultes vivant avec le VIH: Wilkin TJ et al. A Randomized, Placebo-Controlled Trial of the Quadrivalent Human Papillomavirus Vaccine in Human Immunodeficiency Virus-Infected Adults Aged 27 Years or Older: AIDS Clinical Trials Group Protocol A5298. Clin Infect Dis, 15 octobre 2018;67(9):1339-1346. PMID: 29659751.
  • Vaccination après conisation, méta-analyse: Cao Q, Hou Y, Wang C, Yin J. Effect of human papillomavirus (HPV) vaccination on HPV infection and recurrence of HPV related disease after local surgical treatment: A systematic review and meta-analysis. PLoS One 2024;19:e0312128.
  • Essai NOVEL: Kyrgiou M, Strander B, North B, Dillner J, Nieminen P, Sasieni P et le NOVEL Study Group. NOVEL Trial: Nonavalent prophylactic HPV vaccine (GARDASIL9) after local treatment for cervical intra-epithelial neoplasia, a randomised controlled trial. Présenté à l’ESGO Rome, 2025.
  • Récidive vulvaire et anale, essai VIVA: Stankiewicz Karita HC et al. Nonavalent HPV vaccine to prevent recurrent anal or vulvar high-grade squamous intraepithelial lesions (VIVA trial). Int J Cancer, 1er juin 2026;158(11):2983-2994. PMID: 41685810.
  • CIN2 surveillées: Eriksen DO et al. HPV vaccination following cervical intraepithelial neoplasia grade 2 diagnosis and risk of progression. Acta Obstet Gynecol Scand, février 2026;105(2):377-385. PMID: 41480949.
  • Cancers ORL: Katz J, Gao H, Garcia AI. HPV-Vaccine and Reduced Odds Ratio for Oral and Oropharyngeal Cancer in Both Genders. J Oral Pathol Med, octobre 2025;54(9):895-902. PMID: 40836317.
  • Lupus et HPV: García-Carrasco M, Mendoza-Pinto C, Rojas-Villarraga A, Molano-González N, Vallejo-Ruiz V, Munguía-Realpozo P, Colombo AL, Cervera R. Prevalence of cervical HPV infection in women with systemic lupus erythematosus: A systematic review and meta-analysis. Autoimmun Rev, février 2019;18(2):184-191. PMID: 30572140.
  • Recommandations cliniques: SFCPCV / CNGOF. Recommandations pour la pratique clinique 2022.

Avec le soutien institutionnel de MSD.