Espagne : vingt ans de surveillance pour anticiper les épidémies un an à l’avance
Une approche One Health sur deux décennies
L’équipe dirigée par José-María García-Carrasco (Washington State University / Université de Málaga) a exploité vingt années de surveillance active et passive en Espagne (2003–2022) pour modéliser la circulation du virus du Nil occidental dans l’ensemble de ses composantes écologiques : vecteurs moustiques, oiseaux réservoirs, mammifères non humains et êtres humains. La singularité de cette démarche tient à son ambition intégrative. Les auteurs ont collecté les données obtenues sur 120 espèces d’oiseaux, 115 espèces de mammifères et les cas cliniques fournis par le Centre National d’Épidémiologie, définis selon des critères neurologiques stricts (encéphalite, méningite virale, syndrome de Guillain-Barré…) associés à au moins un critère biologique confirmant l’infection.

Ils ont ensuite développé des modèles spatiaux à partir de 8 141 municipalités afin d’identifier les zones à risque en se fondant sur des caractéristiques environnementales communes, puis des modèles spatio-temporels (chaque municipalité pour chaque année, soit 162 820 unités sur 20 ans), afin de rendre compte de la variabilité du risque dans l’espace et dans le temps.
En croisant les variables spatiales stables dans le temps (topographie, hydrographie et variables anthropiques) et les variables spatiotemporelles (données climatiques annuelles et indice NDVI / densité de la végétation, qualité de l’habitat et conditions microclimatiques, autant de conditions critiques à la survie et au développement des moustiques), ils sont parvenus à produire une valeur de « favorabilité » comprise entre 0 et 1. Une valeur supérieure à 0,5 signale des conditions locales plus propices à la circulation du virus que la moyenne nationale.
Des risques en hausse dans toutes les populations
Les résultats sont sans ambiguïté : sur vingt ans, le risque d’exposition au WNV a progressé de 19 % chez les oiseaux, de 17 % chez les mammifères non humains et de 38 % chez les êtres humains. Ce décrochage entre les espèces animales et la population humaine s’explique en partie par la sensibilité accrue du risque humain aux conditions hivernales : des hivers doux (température minimale supérieure à 5,3 °C) favorisent la survie des moustiques entre les saisons de transmission, amplifiant le risque pour les années suivantes.

La température apparaît comme le facteur déterminant à travers tous les modèles. Le risque d’exposition des oiseaux au virus du Nil occidental augmente progressivement dès que la température annuelle moyenne de l’année précédente dépasse 5 °C ; ce seuil monte à 8 °C pour les mammifères non humains. Chez l’être humain, le risque s’emballe au-delà de 15 °C. Ces seuils échelonnés illustrent la logique en cascade du cycle de transmission : la circulation virale débute dans les populations aviaires, puis se propage aux mammifères à mesure que l’abondance des moustiques augmente, avant d’atteindre l’humain lors des pics les plus favorables.

Géographiquement, la moitié sud du pays et la façade méditerranéenne concentrent de manière persistante les zones à haut risque, coïncidant précisément avec les territoires les plus propices au moustique Culex. Cette distribution correspond aux données épidémiologiques réelles : les épidémies humaines de 2010, 2016, 2020 et l’éclosion record de 2024 — 158 cas dont 20 décès — ont principalement touché l’Andalousie et sa périphérie.
Prédire l’épidémie un an avant qu’elle ne survienne
L’apport méthodologique le plus novateur de l’étude réside dans la démonstration qu’il est possible de produire des prédictions de qualité comparable en n’utilisant que les données de l’année précédente. Dans les modèles construits exclusivement à partir de variables décalées d’un an, la sensibilité, la spécificité et l’AUC (aire sous la courbe) restent très proches de celles des modèles de l’année en cours (dégradation inférieure à 0,026 pour la spécificité, 0,015 pour l’AUC). Un tel outil, opérationnel dès la fin de l’hiver, permettrait aux autorités sanitaires d’enclencher des actions préventives — traitements larvicides ciblés, déploiement de pièges, communication de risque — plusieurs mois avant le début de la saison de transmission (juillet–novembre).
L’étude montre par ailleurs un décalage entre la détection des cas humains et les zones à haut risque prédites par le modèle : pour les auteurs, cela « suggère que les infections humaines pourraient être plus stables dans le temps que ne l’indiquent les données de surveillance. Cela reflète probablement une sous-déclaration due à des infections asymptomatiques ou bénignes, ainsi qu’à la variabilité de la sensibilité de la surveillance, de la sensibilisation au diagnostic et des efforts de dépistage d’une année à l’autre. » Selon eux, les détections annuelles de cas observées depuis 2010 traduiraient une sensibilisation accrue à la circulation du WNV et une amélioration des capacités de diagnostic.
Limites de l’étude espagnole
Les auteurs reconnaissent plusieurs limites importantes. Les données humaines reposent exclusivement sur des cas cliniquement confirmés — essentiellement des formes neuroinvasives — sans inclure de données sérologiques sur la population générale, ce qui sous-représente probablement la véritable incidence. Les données de séroprévalence animale reflètent une exposition passée sans une datation précise de l’infection, ce qui peut brouiller l’interprétation des dynamiques temporelles. L’absence de données sur les virus infectieux isolés chez les moustiques et d’informations sur les lignages viraux limite également la résolution phylogéographique de l’approche. Enfin, si les modèles identifient des zones à risque dans des années sans cas déclarés, ces estimations doivent être interprétées avec prudence en l’absence de confirmation par la surveillance.
Hongrie : au cœur du réseau de diffusion continental du WNV
La saison 2024, révélatrice d’une endémicité profonde
À plusieurs milliers de kilomètres au nord-est, la Hongrie a vécu une saison 2024 hors norme. L’équipe d’Anna Nagy (Centre national de santé publique et de pharmacie, Budapest) et de Dániel Cadar (Institut Bernhard Nocht de médecine tropicale, Hambourg) a combiné une surveillance épidémiologique humaine exhaustive, une veille aviaire systématique et un piégeage ciblé de moustiques avec une analyse phylogéographique à haute résolution portant sur 637 génomes du West Nile virus de lignage 2 collectés dans toute l’Europe entre 2004 et 2024.

Avec 113 cas, dont 111 autochtones, le bilan humain de la saison 2024 en Hongrie a été 3,7 fois supérieur à celui de 2023 (incidence : 1,16 vs 0,31 pour 100 000 habitants). Ce qui place ce pays au 4ème rang des pays européens touchés par cette épidémie, après l’Italie (455 cas), la Grèce (217 cas) et l’Espagne (138 cas). La maladie neuroinvasive (méningo-encéphalite, méningite virale, syndrome de Guillain-Barré, paralysie flaccide) a représenté 92 % des cas confirmés, avec un taux de létalité de 7,9 %. La population la plus touchée reste celle des personnes âgées de plus de 60 ans (63,7 % des cas), avec une prédominance masculine (65,5 %).
La distribution géographique a couvert la quasi-totalité des comitats hongrois. Le comitat de Fejér, dans la région transdanubienne centrale, a enregistré l’incidence la plus élevée (5,72 pour 100 000), reflétant la présence de vastes zones humides et de systèmes d’irrigation favorables à Culex pipiens, le principal vecteur.
La Hongrie, exportatrice nette de diversité virale en Europe
L’originalité majeure de cette étude tient à sa dimension phylogéographique. En séquençant 55 génomes complets ou quasi-complets issus de patients, d’oiseaux et de moustiques, et en les intégrant dans un jeu de données européen de 637 séquences, les chercheurs démontrent que les souches hongroises se répartissent dans six des huit grands cladesClade Les clades désignent les variations d’un même virus qui ont divergé au gré des mutations génétiques. du lignage 2 européen — une diversité génétique supérieure à celle de n’importe quel autre pays du continent.
« Alors que la Hongrie était déjà reconnue comme un pôle de transmission, notre étude fournit, à notre connaissance, la première preuve quantitative, fondée sur la résolution du génome, démontrant que le pays abrite l’une des plus grandes diversités génétiques du WNV-L2 observées en Europe et qu’il agit comme un exportateur net de diversité virale », indiquent les auteurs.
Le solde migratoire net observé de 1,7:1, favorisant l’exportation virale depuis la Hongrie, est corroboré par des analyses phylogéographiques distinctes, qui identifient la Hongrie comme agissant principalement comme une source plutôt que comme un puits dans les réseaux de transmission européens, écrivent-ils.

Deux corridors de dissémination dominent : vers l’ouest, les variants transdanubiens gagnent l’Autriche, puis l’Allemagne, la Tchéquie et la Pologne via la vallée du Danube ; vers le sud-est, les variants du bassin pannonien alimentent le réseau balkanique (Serbie, Grèce). De fait, 100 % des séquences autrichiennes (23/23), slovaques (8/8) et grecques (113/113) retracent leur ancestralité jusqu’à des variants hongrois, de même que 98,5 % des séquences allemandes (133/135). Des dispersions à longue distance vers l’Italie et l’Espagne sont également documentées, confirmant le rôle de la Hongrie comme foyer rayonnant à l’échelle continentale.
Le climat comme accélérateur de l’expansion
L’épidémie de 2024 est survenue dans un contexte climatique exceptionnel : un printemps avec des températures supérieures de 1,5°C par rapport à la moyenne, l’été européen le plus chaud jamais enregistré (+1,54°C), suivi d’une sécheresse extrême dans le sud-est de l’Europe, puis des inondations liées à la tempête Boris en septembre. Cette combinaison a maintenu des conditions favorables à Culex pipiens bien au-delà de la saison habituelle, prolongeant la transmission jusqu’à la semaine 40.
Comparée à 2018, année record en termes de nombre de cas (2 083 contre 1 436), qui présentait elle aussi des conditions environnementales favorables à la circulation du WNV (températures supérieures à la moyenne, printemps humide suivi d’une sécheresse), 2024 se distingue par la plus grande distribution géographique de l’histoire de la surveillance européenne, touchant 19 pays. Signal que le changement climatique favorise une expansion continue des zones propices à la transmission, estiment les auteurs.
Ces observations s’inscrivent dans une tendance de fond documentée par les études de climatologie récentes : le changement climatique est reconnu comme un moteur majeur de l’expansion géographique du WNV en Europe, avec des projections faisant état d’une multiplication par cinq du risque d’ici 2040–2060.
Limites de l’étude hongroise
Les auteurs pointent eux-mêmes plusieurs limites inhérentes à leur approche. Le taux de 92 % de formes neuroinvasives parmi les cas confirmés reflète probablement un biais de surveillance vers les cas graves nécessitant une hospitalisation, plutôt qu’une virulence intrinsèquement supérieure des souches circulantes. L’absence de dépistage systématique chez les donneurs de sang a privé l’étude de données génomiques issues d’infections asymptomatiques, sous-représentant potentiellement l’étendue réelle de la diversité virale. L’interprétation des taux de détection par PCRPCR "Polymerase Chain Reaction" en anglais ou réaction en chaîne par polymérase en français. Il s'agit d'une méthode de biologie moléculaire d'amplification d'ADN in vitro (concentration et amplification génique par réaction de polymérisation en chaîne), utilisée dans les tests de dépistage. a par ailleurs été contrainte par la disponibilité inégale des types de prélèvements selon les patients. Enfin, aucun prélèvement équin n’a été inclus, limitant la vision d’ensemble sur la transmission chez cet hôte sentinelle pourtant classiquement utilisé en Europe.
Vers une épidémiologie intégrée du WNV en Europe
Les deux équipes, sans s’être concertées, arrivent à des conclusions remarquablement semblables. L’étude espagnole démontre que la température est le déterminant écologique central de la circulation du WNV, avec des seuils différenciés selon les populations exposées, et que les modèles construits sur des données décalées d’un an permettent d’anticiper le risque avec une précision suffisante pour agir de manière préventive. L’étude hongroise documente que ce risque croissant s’inscrit dans une dynamique de dissémination continentale structurée, où certains pays jouent le rôle de foyers amplificateurs exportant en permanence de la diversité virale vers leurs voisins.
Ensemble, elles illustrent les deux faces d’une même réalité épidémiologique : d’un côté, un risque climatiquement conditionné, prévisible et modélisable bien en amont ; de l’autre, un réseau de transmission transfrontalier dont la complexité génomique dépasse les frontières nationales et rend illusoire toute approche de surveillance purement domestique.
La valeur ajoutée de ces deux études, prise dans leur complémentarité, est triple. Elles fournissent premièrement un cadre méthodologique opérationnel pour la surveillance intégrée One Health, reproductible dans d’autres pays européens. Elles montrent deuxièmement que la transmission humaine annuelle est probablement largement sous-estimée par les systèmes de surveillance actuels, centrés sur les formes sévères — une lacune qui concerne autant l’Espagne que la Hongrie, et sans doute l’ensemble du continent. Elles plaident troisièmement pour une approche coordonnée à l’échelle européenne : la surveillance phylogéographique systématique, combinée à des modèles prédictifs basés sur des variables climatiques de l’année antérieure, pourrait constituer le socle d’un système d’alerte précoce capable de guider les interventions vectorielles et la communication de risque plusieurs mois avant chaque saison épidémique.
Alors que le changement climatique continue de repousser vers le nord les zones favorables à Culex et d’allonger les saisons de transmission, les outils forgés par ces deux équipes représentent des atouts précieux pour les autorités de santé publique européennes. Il reste à s’en saisir, collectivement et sans délai.
La progression du virus du Nil occidental en Europe est désormais considérée comme préoccupante par les agences sanitaires européennes, même si le risque individuel reste modéré pour la majorité de la population. La tendance de fond est clairement à l’expansion géographique et à l’allongement des saisons de transmission. L’approche One Health qui relie santé humaine, animale et environnement paraît ici tout à fait essentielle pour surveiller et prévenir.
Références
- García-Carrasco JM et al. Predicting West Nile virus circulation: a 20-year spatiotemporal study in humans and animals in Spain, 2003 to 2022. Euro Surveill. 2026;31(16):pii=2500535.https://doi.org/10.2807/1560-7917.ES.2026.31.16.2500535
- Nagy A, Erdélyi K et al. Hungary as a source of West Nile virus diversity and spread in Europe: insights from the 2024 transmission season. Euro Surveill. 2026;31(16):pii=2500785.https://doi.org/10.2807/1560-7917.ES.2026.31.16.2500785.