Le Morbidity and Mortality Weekly Report (MMWR) des CDC (Centers for Disease Control and Prevention, l’agence fédérale américaine de santé publique) est une institution : depuis 1952, la publication est sortie tous les jeudis sans interruption, que ce soit le 4 juillet (fête nationale américaine), Thanksgiving, Noël, et même le lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Cette régularité en avait fait le bulletin épidémiologique de référence pour les soignants, les épidémiologistes et les responsables sanitaires du monde entier. Jusqu’à l’année dernière. Le 23 janvier 2025, deux jours après la prise de fonctions de Donald Trump, un gel des communications décrété par Dorothy Fink, secrétaire intérimaire au HHS (Health and Human Services, le ministère américain de la santé), a empêché la publication du numéro hebdomadaire pour la première fois de son histoire. Le numéro du 30 janvier n’a pas paru non plus. Le bulletin est revenu le 6 février, mais sa réputation, déjà ébranlée, a subi depuis d’autres secousses (Lire notre article : Élection de Donald Trump: l’arrivée de Robert F. Kennedy, Jr. ou le complotisme sanitaire au pouvoir).

Une succession de coups portés à un pilier de la santé publique
Le 10 octobre 2025, alors que le gouvernement fédéral est en shutdown depuis neuf jours, le HHS notifie le licenciement d’environ 4 100 fonctionnaires, parmi lesquels l’intégralité de l’équipe rédactionnelle du MMWR, de récentes promotions du programme de formation Epidemic Intelligence Service des CDC et une partie de la direction du centre de santé mondiale. Le lendemain, les autorités font marche arrière et réintègrent près de 700 agents, en reconnaissant que ces licenciements avaient été décidés par erreur. La parution du MMWR, déjà suspendue par le shutdown, finira par reprendre, mais l’épisode confirme aux yeux des praticiens de santé publique que le bulletin ne bénéficie plus de la protection institutionnelle qui l’a fait vivre pendant plus de soixante-dix ans.
C’est dans ce climat que STAT News révèle, le 21 octobre 2025, le projet d’une publication concurrente portée par le NEJM Group et le CIDRAP, avec la promesse de combler un manque de données fiables et rapides quand le canal historique se trouve fragilisé.
Public Health Alerts: un format souple, libre d’accès
La nouvelle série a vu le jour deux mois plus tard. Public Health Alerts est publié simultanément dans NEJM Evidence (revue mensuelle du groupe NEJM lancée en 2022) et sur le site du CIDRAP. Les deux institutions revendiquent un accès gratuit, sans abonnement, et une équipe éditoriale commune. Les rapports conçus sont courts, fondés sur des données primaires, et visent à transmettre rapidement des informations sur des épidémies, des foyers émergents ou d’autres signaux sanitaires aux services de santé locaux et fédérés. Les thématiques annoncées ne se limitent pas aux maladies infectieuses: la surveillance des accidents, la mortalité maternelle et infantile, la consommation de tabac et d’autres substances figurent également dans le cahier des charges de la nouvelle publication.
Les deux premiers articles sont arrivés en ligne le 17 décembre 2025. Le premier, signé par une équipe californienne, documente une transmission communautaire du virus mpox de cladeClade Les clades désignent les variations d’un même virus qui ont divergé au gré des mutations génétiques. Ib chez des personnes non vaccinées de la région de Los Angeles. Le second porte sur les caractéristiques des souches grippales circulant dans les populations du département américain de la Défense entre août 2024 et février 2025, à partir de 1 341 virus collectés auprès de militaires, de civils américains et de ressortissants étrangers. Les résultats confortent les choix de souches retenus par l’OMS pour le vaccin antigrippal de l’hémisphère nord 2025-2026.
Restaurer une fonction d’alerte précoce
«Une communication rapide et crédible a toujours été indispensable à une réponse de santé publique efficace», insiste Michael Osterholm, directeur du CIDRAP et figure historique de la veille sur les maladies infectieuses émergentes. «Avec cette nouvelle collaboration, nous espérons restaurer et renforcer cette fonction d’alerte précoce, en fournissant des messages opportuns, fondés sur les preuves, qui aideront les responsables sanitaires locaux et étatiques à agir vite pour protéger la santé des personnes dans leurs communautés.» Eric J. Rubin, rédacteur en chef du New England Journal of Medicine, abonde: l’accès aux données émergentes de santé publique «sauve des vies».
Le format n’a pas la régularité du MMWR. Public Health Alerts ne paraît pas chaque semaine, mais quand un signal le justifie. Cette souplesse est revendiquée comme une vertu: elle évite l’effet calendaire, qui contraint à remplir une parution même quand l’actualité épidémiologique se prête mal à l’exercice, et permet de réagir plus vite quand une épidémie l’exige. Les épidémiologistes, habitués au rythme hebdomadaire, se posent néanmoins la question: comment maintenir la veille de routine, la statistique d’incidence semaine après semaine, qui faisait jusqu’ici une partie de la valeur du MMWR?
Un signal politique autant qu’éditorial
L’initiative survient alors que vingt-huit États américains et le District de Columbia ont rejeté tout ou partie du nouveau calendrier vaccinal pédiatrique des CDC, en s’alignant sur les recommandations de l’American Academy of Pediatrics, et que des coalitions régionales ont vu le jour: la West Coast Health Alliance entre la Californie, l’Oregon, l’État de Washington et Hawaï début septembre 2025, le Northeast Public Health Collaborative qui rassemble des États du Nord-Est, Baltimore et New York City. Un juge fédéral du Massachusetts a en outre suspendu en mars 2026 plusieurs décisions vaccinales prises par l’administration Trump (Lire notre article : États-Unis: un juge fédéral suspend temporairement la politique vaccinale de l’administration Trump). La défiance envers les CDC ne tient plus à des incidents ponctuels: elle s’inscrit dans un paysage où gouverneurs, sociétés savantes et désormais une revue de premier plan associée à un centre universitaire reconstruisent en parallèle des canaux d’information sanitaire (Lire notre article : Offensive antivaccins aux États-Unis: décryptage d’un recul sanitaire sans précédent).
Pour les praticiens européens et francophones, qui consultaient le MMWR comme source fiable depuis des décennies, l’arrivée de Public Health Alerts ouvre une page incertaine. Le NEJM et le CIDRAP affichent la volonté de pallier un manque, sans pouvoir reproduire ni la couverture exhaustive ni l’autorité institutionnelle d’une agence fédérale. Reste à savoir ce qui survivra du MMWR lui-même, entre les pauses, les licenciements partiels et la confiance entamée.