One Health Summit : le leadership français à l’épreuve de ses contradictions

À Lyon, du 5 au 7 avril, en marge du G7, le One Health Summit a réuni une cinquantaine d’États et 3000 participants autour des zoonoses, de la résistance aux antibiotiques et des systèmes alimentaires durables. Pour la politiste Stéphanie Tchiombiano, l’initiative française relève d’une stratégie diplomatique pour conserver une image de leadership en santé mondiale, sans masquer les contradictions internes: baisse silencieuse de 58% de la contribution au Fonds mondial, fragilisation des agences sanitaires, recul sur la régulation des pesticides.

Organisé à Lyon du 5 au 7 avril en marge du G7, le One Health Summit a réuni une cinquantaine d’États et d’organisations internationales. Environ 3 000 participants ont échangé sur les résistances aux antibiotiques, les systèmes alimentaires, les pollutions et les zoonoses, afin de faire émerger des «Engagements de Lyon» pour une santé durable pour tous. L’occasion pour les scientifiques de rappeler que près de 60% des maladies infectieuses humaines viennent des animaux et qu’environ 75% des maladies émergentes récentes sont d’origine zoonotique. C’est pourquoi ils s’évertuent à faire adopter l’approche One Health, approche selon laquelle protéger les écosystèmes et le vivant, c’est aussi protéger les populations les plus exposées aux épidémies.

One Health Summit à Lyon. Source

Présenté comme une étape vers une meilleure intégration des enjeux de santé humaine, animale et environnementale, le One Health Summit s’inscrit dans une diplomatie française en quête de leadership. Mais derrière les annonces et la mise en réseau d’acteurs internationaux, ses résultats concrets et sa capacité à transformer les politiques publiques restent limités, dans un contexte de fragilisation du multilatéralisme et de tensions sur les financements de la santé mondiale. Politiste à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et coordinatrice du think tank Santé mondiale 2030, Stéphanie Tchiombiano analyse pour Vih.org la portée et les limites de ce rendez-vous.

Le One Health Summit s’est tenu dans le cadre du G7, dans un contexte de fragilisation du multilatéralisme en santé et de tensions sur les financements internationaux. Comment interprétez-vous cette initiative?

C’est évidemment une bonne chose d’inscrire l’approche «Une seule santé» à l’agenda international. L’interdépendance entre santé humaine, santé animale et santé des écosystèmes est aujourd’hui solidement établie sur le plan scientifique, mais elle peine encore à se traduire en politiques publiques concrètes. Il me semble que le concept commence à être mieux compris, notamment grâce à des initiatives comme le Forum OSH (One Sustainable Health, NDLR), mais il reste encore très théorique pour une grande partie des acteurs, qui ne savent pas toujours «par quel bout le prendre».

Le concept n’est pas nouveau, il existe depuis une vingtaine d’années, mais il a véritablement pris de l’ampleur avec la crise du CovidCovid-19 Une maladie à coronavirus, parfois désignée covid (d'après l'acronyme anglais de coronavirus disease) est une maladie causée par un coronavirus (CoV). L'expression peut faire référence aux maladies suivantes : le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) causé par le virus SARS-CoV, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) causé par le virus MERS-CoV, la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) causée par le virus SARS-CoV-2. et l’intensification du changement climatique. Le Sommet a permis de rappeler l’urgence et la pertinence de cette approche, autour de quatre grands enjeux qui me paraissent bien choisis: les maladies infectieuses émergentes ou réémergentes, la résistance aux antimicrobiens, les expositions aux pollutions et les systèmes alimentaires durables.

Ce sont des enjeux majeurs et profondément transnationaux, qui appellent donc, par nature, à des dynamiques collectives et internationales. Mais ce sont aussi des domaines dans lesquels la France n’est pas exemplaire. Les agences de santé et environnementales françaises sont aujourd’hui clairement fragilisées: Santé publique France, l’Anses, Météo-France, l’Office national des forêts ou encore l’Office français de la biodiversité font l’objet de critiques, de remises en cause et de réductions de financements, alors même que nous avons besoin d’expertises scientifiques indépendantes et d’institutions solides. Les territoires ultramarins, pourtant en première ligne, restent très largement sous-dotés. La France demeure par ailleurs l’un des plus gros consommateurs d’antibiotiques en Europe. Sur les pesticides, la situation est particulièrement préoccupante, d’autant plus que les lobbys industriels, agrochimiques et agroalimentaires sont très puissants. Certaines décisions récentes, associées notamment à la loi Duplomb, illustrent même des reculs en matière de régulation environnementale. Les objectifs de «zéro artificialisation net» (ZAN) des sols sont complètement remis en question. Enfin, l’alimentation ultra-transformée reste largement un angle mort des politiques publiques. Bref, la France est encore loin d’une transformation profonde de ses modèles de production, de consommation et de régulation et c’est un peu surréel d’initier un sommet mondial sur ces enjeux dans ce contexte.

Comment interpréter le positionnement de la France à travers ce sommet dans le contexte actuel de recomposition de la gouvernance mondiale en santé?

Sur le plan diplomatique, ce sommet s’inscrit clairement dans une stratégie française visant à se positionner, ou plutôt à conserver son image d’acteur important de la santé mondiale. Cette ambition a toutefois suscité des critiques pertinentes, certains acteurs pointant les désengagements récents du gouvernement français dans ce domaine.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que ce dernier n’a toujours pas annoncé officiellement la diminution de sa contribution au Fonds mondial, alors que la baisse de 58% l’a été officieusement à tous les acteurs, aux journalistes, etc. Comment comprendre cette mise sous silence? Stratégie pour limiter les effets politiques d’une annonce officielle difficile et atténuer les critiques en jouant la carte du temps? Laisser circuler l’information sans la formaliser permet de tester les réactions, d’ajuster le discours, voire peut-être de garder une marge de manœuvre dans les discussions. Des manifestations ont en tous cas eu lieu en marge du Sommet, portées par des militants de Aides, de Coalition Plus (Réseau international d’associations communautaires de lutte contre le VIH/sida, ndlr), de ONE (ONG de solidarité internationale qui lutte contre l’extrême pauvreté et les maladies évitables, ndlr), d’Action Santé mondiale et de Sidaction pour demander à la France de maintenir ses financements internationaux. Non seulement la France n’a rien annoncé pendant la conférence de reconstitution du Fonds mondial en novembre 2025 à Johannesburg, mais elle n’assume manifestement toujours pas sa décision. Une tribune, signée par 200 scientifiques qui s’inquiètent des choix du budget 2026 et d’une baisse supplémentaire de l’aide publique au développement, a été publiée en amont du sommet. Comment peut-on porter un leadership dans ce contexte?

Après avoir accueilli les Accords de Paris en 2015 et s’être fortement impliquée dans les négociations du traité sur les pandémies, la France se sent légitimement investie d’une responsabilité sur ces enjeux. L’organisation de ce sommet a également permis à Emmanuel Macron de créer une première séquence en amont du G7, présidé cette année par la France, et qui aura lieu du 15 au 17 juin à Évian, mais ce qui est très paradoxal, c’est que les questions environnementales pourraient disparaître de l’agenda du G7: la France doit faire des concessions si elle veut que le gouvernement américain participe aux discussions et il est probable que le sujet ne soit même pas évoqué.

Quoi qu’il en soit, dans un contexte d’affaiblissement des institutions internationales, notamment de l’Organisation mondiale de la santé, et de contraction des financements, ce type d’initiative permet à la France de maintenir, au moins en apparence, une forme de leadership et de proposer un cadre de dialogue.

Mais il faut rester lucide: on est ici davantage dans une logique de «mise à l’agenda» que dans un véritable tournant opérationnel. «Passer de la théorie aux actes» était le leitmotiv du sommet, mais je ne suis pas certaine qu’un pas décisif ait été franchi. Plusieurs annonces ont été faites, comme la mise en place d’un réseau sur la résistance aux antimicrobiens ou la création d’une plateforme «One Health Data Convergence», mais rien de véritablement structurant à ce stade.

Alors que la santé publique est fragilisée dans de nombreux pays et que la défiance envers les institutions progresse, ce sommet peut-il être perçu comme un signal positif pour le multilatéralisme en santé?

Oui, en partie. Le sommet envoie un signal positif dans la mesure où il rassemble une grande diversité d’acteurs, scientifiques, décideurs politiques, organisations internationales, secteur privé et société civile, autour d’enjeux communs. Créer un langage partagé et favoriser les rencontres reste essentiel. Les médecins, les vétérinaires et les spécialistes de l’environnement vont devoir travailler davantage ensemble et construire des approches communes à l’échelle internationale.

Il faut souligner la place importante accordée à la science dans le programme, avec une journée scientifique en amont de la session politique de haut niveau, un signal non négligeable dans un contexte de remise en cause de la science. Environ 600 chercheurs étaient présents. Il n’y avait pas de délégation américaine officielle, mais plusieurs chercheurs américains avaient fait le déplacement. C’est important de le signaler. La coopération scientifique peut servir de relais lorsque les canaux diplomatiques traditionnels sont fragilisés. On l’a vu pendant la crise du Covid: malgré les rivalités politiques, certaines collaborations entre chercheurs ont pu se maintenir, c’est important.

Assiste-t-on à un contournement du multilatéralisme classique à travers des initiatives comme le One Health Summit?

En tant que politiste, je trouve l’émergence de ces sommets très intéressante à analyser, parce qu’elle illustre une transformation du multilatéralisme vers des formats plus souples, hybrides, mais aussi plus fragiles.

L’objectif est de créer des espaces de discussion, réunissant des acteurs aux profils, aux agendas et aux responsabilités très divers, autour d’enjeux communs, afin de faire émerger des coalitions, des réseaux et des initiatives volontaires, etc. On est loin, ici, d’engagements juridiquement contraignants entre États.

Emmanuel Macron porte clairement ce type d’initiatives. Le One Planet Summit s’inscrit d’ailleurs dans la continuité des One Planet Summit, lancés en 2017, dont il constitue la neuvième édition. On retrouve une logique similaire dans le Paris Peace Forum, par exemple, organisé chaque année autour des enjeux de paix. Ces événements présentent des avantages en termes de flexibilité et d’inclusivité, mais aussi des limites évidentes. Ils sont coûteux, tant financièrement qu’en termes d’empreinte carbone. Surtout, en l’absence de mécanismes contraignants, la mise en œuvre des discours et des engagements pris dans ce type d’enceintes reste très incertaine, et l’on peut douter de leur capacité à produire des transformations réellement structurantes. On reste dans des logiques d’annonces, de mises en réseau et de coordination, sans véritable obligation pour les États. C’est une stratégie de contournement du multilatéralisme onusien classique, mais cela ne peut évidemment pas suffire. En définitive, le One Health Summit illustre une recomposition des formes du multilatéralisme en santé, mais dont la portée transformative reste encore largement conditionnée par les arbitrages politiques et financiers des États.