Un système complexe : climat, biodiversité et santé humaine
Le lien entre changement climatique et maladies infectieuses est complexe. Les agents pathogènes (virus, bactéries, parasites) font partie du vivant et obéissent à des dynamiques biologiques sensibles à de nombreux paramètres : température, humidité, précipitations, mais aussi comportements humains, conditions socio-économiques et politiques de santé publique.
Une hausse des températures peut, par exemple, accélérer la reproduction d’un virus ou d’un moustique vecteur… jusqu’à un certain seuil au-delà duquel elle devient défavorable. De plus, les déplacements de population, l’urbanisation ou la précarité – eux-mêmes influencés par les crises climatiques – modifient l’exposition aux agents infectieux.
À cette équation s’ajoute une autre crise majeure : l’effondrement de la biodiversité. Déforestation, artificialisation des sols, intensification agricole et commerce mondial d’espèces favorisent l’émergence ou la réémergence de maladies. Climat et biodiversité interagissent ainsi dans une approche dite « One Health » fondée sur l’interdépendance entre la santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes.
Maladies à vecteurs : des territoires et des saisons en expansion
Les maladies transmises par des vecteurs (moustiques, tiques…) sont particulièrement sensibles aux conditions climatiques. Température, humidité et pluviométrie déterminent la survie, la reproduction et l’aire de distribution de ces insectes.
Des projections climatiques montrent que :
- La saison de transmission du paludisme pourrait s’allonger d’environ un mois et demi dans de vastes régions du globe ;
- Celle de la dengue pourrait gagner jusqu’à quatre mois dans certaines régions ;
- À l’horizon 2070, plus de 4 milliards de personnes supplémentaires pourraient être exposées à ces infections.
En Europe, des maladies autrefois éradiquées pourraient ainsi redevenir possibles dans certaines régions.
L’exemple du moustique tigre en France
L’implantation du moustique tigre, Aedes albopictus, illustre cette dynamique. Introduit en France en 2004, probablement via le commerce international de pneus usagés, il est désormais présent dans la grande majorité des départements métropolitains.
Ce moustique peut transmettre la dengue et le chikungunya. Une fois implanté, il rend possible des transmissions locales à partir de cas importés. La hausse des températures prolonge sa période d’activité et favorise sa reproduction, même si son expansion tient aussi à ses fortes capacités d’adaptation et aux mobilités humaines.
Le changement climatique n’est donc pas l’unique responsable, mais il agit comme un amplificateur d’un phénomène déjà enclenché par les activités humaines.
Une tendance globale à l’aggravation
Une étude majeure menée par Camilo Mora et publiée en 2022 a analysé l’impact de différents aléas climatiques (réchauffement, inondations, sécheresses, feux de forêt, réchauffement des océans…) sur près de 400 agents pathogènes. Conclusion :
- 58 % des maladies infectieuses étudiées sont favorisées par les risques climatiques.
- 16 % semblent défavorisées.
- 26 % présentent des effets variables selon les contextes.
Autrement dit, le changement climatique a plus de chances d’aggraver que d’atténuer le fardeau des maladies infectieuses, souligne Kévin Jean. Et ce dernier d’en expliquer les multiples mécanismes :
- Extension géographique des agents pathogènes ;
- Déplacements humains après des catastrophes climatiques ;
- Conditions environnementales favorables à certains microbes (comme le choléra lors d’épisodes combinant chaleur et fortes pluies) ;
- Fragilisation des populations (malnutrition, stress), entraînant un affaiblissement du système immunitaire.
Changement climatique et « saut d’espèce »
La majorité des maladies infectieuses émergentes sont d’origine animale. On estime que près des trois quarts des nouveaux agents pathogènes apparus entre 1975 et 2005 provenaient d’animaux.
Le réchauffement climatique modifie les aires de répartition des espèces, poussant de nombreux mammifères à migrer vers des zones plus tempérées ou plus élevées. Ces déplacements favorisent de nouveaux contacts entre espèces, et donc de nouveaux échanges de virus. Cette recomposition des écosystèmes pourrait accroître le risque de « saut d’espèce » vers l’humain. Et les régions densément peuplées d’Asie du Sud, d’Afrique équatoriale ou d’Amérique latine pourraient devenir des « hotspots » de ces nouveaux échanges viraux, met en garde l’épidémiologiste.
VIH et changement climatique : des liens indirects mais puissants
Contrairement aux maladies à vecteurs, le VIHVIH Virus de l’immunodéficience humaine. En anglais : HIV (Human Immunodeficiency Virus). Isolé en 1983 à l’institut pasteur de paris; découverte récemment (2008) récompensée par le prix Nobel de médecine décerné à Luc montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi. n’est pas directement influencé par la température ou l’humidité. Pourtant, le changement climatique peut affecter son épidémiologie de manière indirecte.
Une étude menée en 2019 au Lesotho a montré que dans les communautés rurales touchées par de sévères sécheresses, le risque d’infection par le VIH chez les jeunes filles était presque doublé. Le mécanisme n’est pas biologique, mais socio-économique : les sécheresses entraînent des pertes de revenus agricoles → les familles retirent les filles de l’école → les mariages précoces et les relations sexuelles transactionnelles augmentent → l’exposition au VIH s’accroît.
Le changement climatique agit ici comme un facteur aggravant des inégalités de genre et de la précarité, qui sont elles-mêmes des déterminants majeurs du risque VIH.
Et la pandémie de CovidCovid-19 Une maladie à coronavirus, parfois désignée covid (d'après l'acronyme anglais de coronavirus disease) est une maladie causée par un coronavirus (CoV). L'expression peut faire référence aux maladies suivantes : le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) causé par le virus SARS-CoV, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) causé par le virus MERS-CoV, la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) causée par le virus SARS-CoV-2. ?
Le changement climatique n’est pas considéré comme une cause directe de la pandémie de Covid. Toutefois, les deux crises partagent des racines communes : pression humaine sur les écosystèmes, urbanisation rapide, mondialisation des échanges.
En ce sens, climat et pandémies ne sont pas deux crises indépendantes, mais deux manifestations d’un même modèle de développement exerçant une pression croissante sur le vivant, explique Kévin Jean.
Vers une approche intégrée
Selon ce dernier, l’ensemble des données converge vers une conclusion claire : le changement climatique agit comme un multiplicateur de risques infectieux. Il interagit avec la perte de biodiversité, les inégalités sociales et les mobilités humaines.
Pour le VIH comme pour d’autres maladies, la réponse ne peut être uniquement biomédicale. Elle doit intégrer les dimensions environnementales, sociales et économiques.
Face à ces crises intriquées, l’approche « One Health » s’impose : protéger la santé humaine passe inévitablement par la protection des écosystèmes et par la réduction des inégalités.
Trois questions à Kevin Jean
1. Vous expliquez que le changement climatique agit comme un amplificateur des maladies infectieuses. Quelles sont, selon vous, les actions collectives les plus prioritaires dans ce domaine pour limiter ce risque dans les années à venir ?
- La priorité, selon moi, est déjà d’éviter de poursuivre la tendance actuelle en réduisant les émissions de gaz à effet de serre. Comme je le démontre dans mon livre, émettre moins de gaz à effet de serre va améliorer l’état de santé de la population générale et la rendre, par conséquent, plus résiliente vis-à-vis du risque infectieux.
L’État doit également conserver et développer ses capacités de surveillance et de réactions à l’égard des maladies infectieuses émergentes, afin d’être en capacité d’intervenir plus rapidement. Les agences et les institutions comme Santé Publique France, qui jouent un rôle essentiel dans la surveillance et la coordination de celle-ci sur l’ensemble du territoire, doivent être renforcées et bénéficier de dotations accrues pour mener à bien leur mission. Or, les agences sanitaires qui pourraient mettre en pratique une approche One Health (Santé publique France, l’Anses, l’Office Français de la Biodiversité) sont aujourd’hui gravement attaquées et voient même leurs missions remises en question. Pour être efficace, une prévention doit être indépendante, scientifique et protégée des conflits d’intérêts. L’exemple américain, où l’indépendance scientifique a été sacrifiée sur l’autel idéologique, doit nous servir d’avertissement.
2. Au niveau individuel, beaucoup de personnes se sentent démunies face à ces enjeux globaux. Vous proposez des solutions pour changer les environnements et les comportements et pour apporter des améliorations immédiates et à long terme. Existe-t-il des comportements ou des choix du quotidien qui peuvent réellement contribuer à réduire le risque d’émergence ou de propagation de maladies vectorielles ?
- Chacun peut agir à son niveau, notamment en privilégiant une alimentation plus végétale, moins carnée. Les Français consomment en effet trop de viande par rapport aux recommandations de l’OMS. Or, l’élevage, en particulier celui des bœufs et des porcs, est non seulement un grand émetteur de gaz à effet de serre, mais également une cause importante de déforestation et donc d’atteinte à la biodiversité dont on sait qu’elle favorise l’émergence des maladies infectieuses. Et pour les amateurs de viande, choisir des produits carnés issus d’un mode d’élevage respectueux de la diversité génétique et du bien-être animal, c’est-à-dire non industriel (comme ces hangars à bestiaux), limite le risque de propagation des virus entre animaux, tel celui de la grippe aviaire. Ces exemples montrent qu’il est possible d’agir à l’échelle individuelle pour limiter le risque d’émergence et/ou de propagation des maladies vectorielles.
3. Votre livre insiste sur l’approche “One Health”, qui se fonde sur l’interdépendance entre santé humaine, santé animale et santé environnementale. Comment cette approche pourrait-elle se traduire concrètement dans les politiques publiques, en particulier à un moment où en France se manifestent de fortes oppositions de la part du secteur agricole et de la protection du bien-être animal ?
- Il faudrait déjà que les politiques accordent leurs actions à leurs déclarations ! Le 7 avril dernier était organisé le “One Health Summit” à Lyon, à l’initiative du Président de la République française. L’un des objectifs affichés de ce sommet était “d’approfondir les solutions permettant de renforcer les systèmes de santé et de surveillance pour prévenir les risques sanitaires, alimentaires et environnementaux qui affectent les populations.” Or, dans le même temps, le gouvernement revient sur l’objectif du zéro artificialisation nette, alors même que l’artificialisation des sols est, sur notre territoire, l’un des principaux moteurs de l’effondrement de la biodiversité. L’autre moteur, les pesticides, est là encore remis en avant par les pouvoirs publics… “One Health”, ça signifie protéger la biodiversité : pour cela, il faudrait déjà diminuer l’utilisation des pesticides dans les pratiques agricoles et rediriger les subventions agricoles vers des pratiques qui ne portent pas atteinte à la biodiversité. De leur côté, les hypermarchés pourraient décider de réduire leurs marges sur les produits bios pour les rendre plus accessibles, et augmenter celles des produits ultra-transformés, dont on sait qu’ils sont nocifs pour la santé.