Covid-19 : les usagers consomment et gèrent des stocks!

Gérer le manque ou accumuler des stocks? Les usagers semblent s’orienter vers une consommation soutenue, à rebours des nombreux messages institutionnels qui communiquent sur le sevrage forcé. Quand ils peuvent se procurer leur produit.

Par Fabrice Olivet, expert communautaire.

Mardi 17 mars : premier jour du confinement, va-t-on manquer de produit ? Où en sont mes stocks ? Comment faire pour me ravitailler ? La peur de manquer, cette angoisse qui pousse les familles à écumer le rayon des pâtes alimentaires provoque une ruée dans les « fours » des quartier Nord à Marseille. Manger est un besoin physiologique vital. Se défoncer, c’est tenter d’oublier la mort qui rôde. De manière significative, l’ivresse légale a tout de suite été facilitée par des dispositions réglementaires garantissant l’ouverture des bureaux de tabac et l’achat de boissons alcoolisées. Un préfet de l’Aisne s’est rendu célèbre en pensant qu’une prohibition de l’alcool dans son département pouvait humaniser le confinement. Mal lui en a pris, addictologues et alcooliers, pour une fois réconciliés, l’ont dénoncé à l’envie comme incendiaire, apprenti sorcier, prohibitionniste impénitent… L’arrêté préfectoral a été promptement retiré. De manière évidente, le besoin ou l’envie de consommer une drogue n’est diminué, ni par l’annonce quotidienne du nombre de morts à 19h30, ni par les disparitions de proches âgés ou vulnérables, ni par l’interdiction légale de quitter son domicile. Bien au contraire. 

La fonction réparatrice du high 

Ce que le Covid-19 nous rappelle à tous, c’est la fonction réparatrice du high, comme disent les Anglo-Saxons. N’en déplaise aux institutions gouvernementales qui communiquent exclusivement sur les dangers de l’addiction, les citoyens découvrent les mérites de l’apéro-Skype, commandent des drogues sur le darknet, font la queue devant les bureaux de tabac et des stocks de traitement de substitution aux opiacés. La drogue, ne l’oublions pas, est pour beaucoup un véhicule conçu pour nous aider à traverser ces moments. Les discussions entre usagers se focalisent logiquement sur comment consommer plus et mieux dans un contexte de répression accrue. Et les grandes associations d’usagers se sont attachées à donner quelques conseils allant dans ce sens : 

«Si vous le pouvez, essayez de FAIRE UN STOCK de votre drogue de choix… Si vous êtes en traitement (TSO), demandez à votre médecin qu’il vous obtienne une ordonnance préalable de trois mois…», dit l’Inpud (International Network of People Who Use Drugs), le réseau international d’usagers de drogues impénitents. L’association est imitée par sa filiale européenne, EuroNPUD, qui renchérit: «l’accès aux drogues va devenir plus difficile… Si vous pouvez, mettez de côté un traitement de substitution aux opiacés…»

Faire des réserves, c’est aussi le réflexe de la très fournie communauté des fumeurs de cannabis. 

«J’habite pas dans une grande ville, mais j’arrive toujours à trouver le pote d’un pote dans un rayon de 10/15km qui peut me faire un peu de fum», témoigne cet internaute sur le forum psychoactif, bien connu de ceux qui en prennent. Une cannabinophile de 40 ans confinée dans une toute petite ville du Midi confie à Asud: «le plan marche toujours mais il nous conseille de faire des grosses commandes au cas où»1Asud, messagerie WhatsApp.

Un marché réactif

La caractéristique du moment, c’est l’étonnante réactivité du marché qui a très vite anticipé l’inévitable boom de la demande, un phénomène que ne se limite pas au cannabis. Gina, cadre commerciale nordiste accro à l’héroïne nous dit : « y’a ce qu’il faut dans le coin, ils sont bien équipés… De toutes façons, ils étaient déjà masqués avant le Covid… » (3). 

Russel Newcombe et Cherryl White, deux activistes communautaires bien connus de Toronto, proposent carrément une « liste de conseils de réduction des risques pour les dealers » destinée à garantir une circulation des produits qui respecte des normes éthiques et sanitaires: «éviter de transporter les drogues dans votre bouche, anus ou vagin», «garder deux mètres de distance avec les clients pendants le deal»2Russel Newcombe, Cherryl Whiten Harm Reduction Tips for Drug Dealers during the COVID-19 health crisis, 3DReasearch, April 2020. Des conseils de bon sens qui visent à souligner le caractère de service public revêtu par la vente de drogues aux yeux de la communauté des usagers en ces temps de confinement: «Faites-vous passer pour un soignant ou un coursier en cas de contrôle de police». Une posture qui rejoint le commentaire du Centre d’addictovigilance d’Île-de-France au début de la crise, soulignant le «comportement responsable» des dealers.

Et les usagers habitués des livraisons par coursiers continuent de recevoir les habituels messages SMS à l’orthographe inimitable :

«Salut tu le monde cest pour vous annocè que a partie aujour hui nous mettron que des 0,9 peusè»(il faut lire 0,9 gramme « pesé », ce qui est un mensonge car les «grammes» des dealers pèsent toujours 0,7). Ou bien avec la métaphore très «guerre de Troie» où Hellène signifie «héroïne»: 

«Salu c’est XXX, Toujours opérationnel Avec de la Foudre !!

Helene Au Top De Sa Forme. Pensez A Faire Le Plein Avant le Vide Pour 5 le 6e est offert. 😉»

Oui, les fours marchent à plein, les usagers se déplacent ou commandent à distance. Finalement l’hypothétique sevrage ne concerne que des privilégiés. Ceux qui ont les moyens de ne pas acheter de dope quand ça va mal. Des moyens culturels et intellectuels qui les incitent à faire un break pour utiliser la période à des fins thérapeutiques, encore que même certain.es se plaignent: «chaque jour sans drogue… je me sens fière. Enfin, ça, c’était avant le début du confinement. C’est con, hein, mais être enfermée chez moi, sans mes potes, sans mon taf pour m’occuper, sans ma salle de sport, c’est finalement beaucoup plus dur que ce que j’aurais pu croire»3Friction magazine, Confinement et addictions, en ligne https://friction-magazine.fr/confinement-et-addictions/.

Tolérance break, pas pour tout le monde

Norml France, association militante pro-cannabis, propose de mettre à profit une période d’hypothétique restriction pour expérimenter le «tolerance break». «En cas d’usage régulier de cannabis, il est important de réaliser des pauses dans sa consommation. Cela permet de « réinitialiser » son système endocannabinoïde et d’augmenter sa sensibilité aux principes actifs du chanvre Recommandées dans le cas d’un usage non-médical du cannabis, ces pauses dans la consommation permettent de retrouver un nouveau plaisir de consommer»4Norml France, https://www.norml.fr/confinement-cannabis-tolerance-break/. Pourquoi ne pas faire contre mauvaise fortune bon cœur et miser sur la sortie du confinement pour retrouver un plaisir de consommer parfois entamé par l’habitude ? La légèreté du propos n’est concevable que pour la drogue douce par excellence, le séduisante sativa aujourd’hui en marche vers le marché légal dans trois continents. Une légèreté plus difficile à utiliser quand on évoque les autres drogues. L’énigmatique «manque de cannabis» est un ovni pour les héroïnomanes: «Je viens vous demander de toute urgence de me communiquer une adresse sur le darknet dont vs êtes satisfaits. j en peux plus, un jr je suis en manque. l autre a moitié … je compte sur vous. Merci a vous les compagnons de galère», supplie cette internaute sur la page Facebook d’Asud. Pour les usagers d’héroïne, de morphine ou de codéine, l’épreuve d’un sevrage forcé est un risque… douloureux. 

Une solution : primo prescrire les médicaments de substitution

Ces cris de détresses apparaissent là où la béance des réponses institutionnelles est patente. Heureusement, grâce aux alertes lancées par les fédérations de soignants, l’administration a assoupli la possibilité de renouvellement des traitements de substitution opiacés. Le 20 mars 2020, le Journal officiel publie un arrêté qui stipule: «Eu égard à la situation sanitaire et par dérogation à l’article R. 5132-22, les pharmaciens d’officine peuvent renouveler, dans le cadre de la posologie initialement prévue, la délivrance des médicaments dans le cas d’un traitement de substitution aux opiacés d’au moins trois mois à base de méthadone sous forme de gélules, de méthadone sous forme de sirop ou de buprénorphine comprimés…»5JO N° 69 du 20 mars 2020 : Arrêté du 19 mars 2020 complétant l’arrêté du 14 mars 2020 portant diverses mesures relatives à la lutte contre la propagation du virus covid-19

Cette mesure facilite le renouvellement des stocks de TSO des 180 000 patients officiellement en traitement, mais quid de tous les autres, les héroïnomanes isolés, les adeptes du marché noir, tous ces passagers clandestins dont le nombre n’a jamais pu être précisé? Une solution existe : primo prescrire des opiacés en urgence. Certains réseaux de soignants ont compris l’opportunité de renouer un dialogue avec cette tranche de population pas nécessairement à la rue, mais terriblement méfiante à l’égard des structures en général et de la substitution en particulier: «Tous les services d’Oppelia vous accueilleront pour une primo prescription de TSO après une consultation médicale et un simple examen indiquant que vous êtes bien utilisateur d’opioïdes». Pour ce réseau d’acteurs du médico-social, l’épidémie servira peut-être à nouer un lien distendu avec les usagers de drogues invisibles. Mais le Covid révèle aussi les impostures les plus criantes de notre système de soins addicto, à commencer par l’indécente guerre aux pauvres masquée sous les oripeaux de la réduction des risques. 

Guerre à la drogue, guerre aux pauvres

Le 29 avril, le Parisien titre: «les toxicomanes affluent dans le quartier de la salle de shoot». Et s’inquiète des rassemblements «de dealers et d’usagers qui se font des « checks »». Quiconque a l’occasion de découvrir les environs de la gare du Nord en ce moment risque d’être frappé par le nombre de silhouettes, en haillons, les yeux hagards, fouillant qui une poubelle, qui un sac en plastique oublié, isolées du reste de la population par cette crainte palpable de la contagion. Dans ces conditions, plus de mendicité, fini même le simple échange verbal. Ces ombres tentent désespérément de croiser votre regard, et bien malin qui pourrait savoir qui est toxicomane et qui ne l’est pas. 

Cet amalgame obscène entre la misère de rue et les questions de drogues est un leurre habile tissé depuis longtemps par certaines associations de riverains de la salle de consommation à moindres risques (SCMR), aidées par la situation de dissidence sociale dans laquelle se trouvent les «clients» de cette unique SCMR à Paris, qui s’adresse par définition à une population mise à la porte de notre société. La très grande précarité est toujours heureuse d’être accueillie quelque part, ne serait-ce que pour faire un shoot. L’inhumanité des conditions de vie de la grande errance qui se soule de drogues, d’alcool et de médicaments, comme en d’autres temps elle se soulait de vin rouge, est le vrai scandale. Mais il est plus facile de dénoncer les ravages de la drogue que de s’interroger sur l’absence de solidarité nationale. Gaïa l’opérateur de la salle a répliqué avec une tribune interassociative dans Libération: «Covid-19: les usagers de drogues, de grands oubliés». Oubliés en effet, mais aussi cachés… Certains de ces riverains en colère, commanditaires discrets de cannabis ou de cocaïne livrés en scooter par une «racaille de banlieue», ont dû se réjouir. Le piège a fonctionné : les usagers de drogues, c’est les autres, ceux qui font la manche dans la rue. 

Et pourtant, ce qui se lit dans le regard de ces oubliés de la gare du Nord, c’est aussi la faim, qui n’est pas supposée être le symptôme d’une addiction. 

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