Climat et infections : l’Europe face au risque vectoriel

Le changement climatique n’est plus une menace lointaine ou strictement environnementale: il agit déjà comme un puissant accélérateur biologique, redéfinissant les frontières sanitaires de l’Europe et exposant les populations à des risques infectieux qui, jusqu’à récemment, étaient associés aux seules zones tropicales. Les échanges scientifiques de la 15ᵉ journée «Climat et Santé», organisée par Météo et Climat le 10 décembre 2025 à Paris, ont permis de documenter avec précision les mécanismes qui sous-tendent cette transformation.

Météo et Climat a donc choisi, pour sa 15e édition, de s’intéresser à l’un des thèmes majeurs du 7e rapport du GIEC prévu en 2029. Le programme, très riche, s’est articulé autour de quatre sessions comprenant chacune une table-ronde précédée d’une keynote introductive. Vih.org a décidé de s’intéresser plus particulièrement à la session 2 intitulée: «Le changement climatique favorise-t-il l’émergence de nouveaux risques infectieux?»

Dans son introduction, Cyril Caminade, chercheur au Centre International de Physique Théorique de Trieste, a rappelé les trois conditions nécessaires à l’émergence des maladies infectieuses vectorielles : un pathogène (virus, bactérie, parasite), un vecteur et un hôte. La plupart des vecteurs sont incapables de réguler leur température interne et dépendent donc directement de la température ambiante ; les moustiques, notamment, piquent lorsque cette température est élevée, c’est pourquoi on a pendant longtemps parlé de maladies tropicales. Mais l’élévation de la température à l’échelle mondiale, en offrant des conditions propices à une capacité vectorielle optimale (capacité d’un vecteur à transmettre une maladie), déplace le problème dans des zones jusqu’à présent épargnées.

Cyril Caminade Chercheur climat et santé, International Centre for Theoretical Physics – ICTP, 15e Journée scientifique « Climat et Santé », 2025.

La physiologie et le comportement des moustiques sous l’influence de la température extérieure

Anna-Bella Failloux, entomologiste médicale et cheffe de l’unité ArbovirusArbovirose Les arboviroses sont des maladies virales dues à des arbovirus transmis obligatoirement par un vecteur arthropode (moustique, moucheron piqueur, tique) à des hôtes vertébrés (mammifères, oiseaux), d’où leur nom adapté de l’anglais : ARthropod-BOrne virus. et Insectes Vecteurs à l’Institut Pasteur de Paris, a confirmé que la température extérieure est le facteur climatique qui modifie le plus la physiologie du moustique: «Comme la plupart des insectes, le moustique est un organisme à sang froid : incapable de réguler sa température interne, il réagit directement au réchauffement ambiant». Développement plus rapide, survie prolongée, fréquence de piqûre accrue et réduction du délai d’incubation virale. Ce cumul d’effets biologiques et comportementaux crée les conditions idéales pour augmenter la capacité vectorielle, donc la transmission des maladies. «Il faut donc agir à la fois sur la physiologie et sur le comportement du moustique», estime l’entomologiste.

La dengue aux portes de l’Europe ?

Autre sujet de préoccupation soulevé par le Pr Didier Fontenille, Directeur de recherche émérite, entomologiste médical, Institut de Recherche pour le Développement (IRD): les capacités génétiques d’adaptation des moustiques à de nouveaux environnements, à une vitesse qui dépasse celle de l’adaptation des systèmes de surveillance. «Ce qui s’est passé avec le moustique-tigre peut se reproduire avec de nouvelles espèces. En France, on recense 65 espèces sur les 3 500 existantes. Aedes aegypti, un cousin du moustique tigre qui transmet la dengue aux Antilles, est de nouveau en expansion dans le monde. Personnellement, je suis de ceux qui pensent qu’il va arriver en Europe et ça c’est très inquiétant». Le spécialiste prédit ainsi une progression des cas de Chickungunya et de dengue dans le Sud de la métropole, et davantage de cas d’infection par le virus du Nil occidental (ou West Nile Virus) dans le Nord.

Des oiseaux migrateurs… qui migrent de moins en moins !

Mais le moustique n’est pas seul en cause. Les bouleversements climatiques perturbent aussi la migration animale, notamment celle des oiseaux. Ceux-ci écourtent leurs déplacements saisonniers, prolongent leurs escales, voire cessent complètement de migrer. Les moustiques piquent ces réservoirs ailés, puis transmettent les pathogènes à de nouveaux hôtes – humains ou animaux – et installent localement des foyers épidémiques. Résultat : des cycles infectieux jusqu’alors interrompus se maintiennent et se relocalisent, a de son côté souligné Stéphan Zientara, Directeur du laboratoire de santé animale de l’ANSES. Ce maillage écologique, désormais pérenne dans certaines régions européennes, contribue à créer un risque d’endémisation progressive. Et le spécialiste de rappeler la survenue de cas d’infection humaine par le virus du Nil occidental près de Bordeaux depuis 2022, et même à Lille en 2025, ainsi que chez des chevaux dans les Yvelines et près d’Orléans. «Des choses que l’on n’imaginait pas il y a 3-4 ans!»

Appliquer l’approche «One Health»

Face à cette reconfiguration, l’approche «One Health», inventée par Jacob Sinstag à l’Institut tropical suisse comme l’a rappelé Valérie D’Acremont (médecin épidémiologiste, UNISANTÉ et Université de Lausanne), s’avère incontournable. Pourtant, sa mise en œuvre reste entravée par des contradictions opérationnelles majeures. Les méthodes de lutte antivectorielle, telles que l’insecticide appliqué dans les hubs aéroportuaires ou la destruction ciblée de moustiques autour des cas index, entrent en collision directe avec les efforts de restauration de la biodiversité, a souligné l’épidémiologiste, évoquant même des «dilemmes presque insurmontables». «À l’aéroport de Genève, quand il y a un cas index qui arrive, il y a tout un système pour tuer les moustiques. Or, quand on tue les moustiques, on tue tous les insectes au passage. Alors qu’on essaie de rétablir la biodiversité dans nos villes (…), je crains, qu’au contraire, on la détruise pour pouvoir se protéger contre la dengue». Or, les experts sont formels : une grande partie des impacts sanitaires du climat est déjà liée à l’effondrement des écosystèmes et à la disparition des espèces. Protéger la santé humaine en sacrifiant la biodiversité reviendrait à soigner un symptôme en aggravant la cause.

Comment prédire où va émerger une épidémie ?

Autre difficulté, celle de prédire où, précisément, va émerger une épidémie de maladies infectieuses émergentes (MIE). Cette impasse technique et éthique souligne l’urgence de développer des solutions de lutte plus fines, plus sélectives et respectueuses de l’équilibre écologique : biocontrôle, modification génétique contrôlée, pièges ciblés, stérilisation à petite échelle (trop coûteuses à grande échelle), stratégies prédictives basées sur la superposition des données climatiques, entomologiques et aéroportuaires, ou encore outils de modélisation intégrative capables d’anticiper les points chauds épidémiques avec plus de fiabilité. L’exemple italien, ayant identifié Milan comme épicentre potentiel d’émergence grâce à la superposition des données climatiques, entomologiques et aéroportuaires, ouvre une voie méthodologique prometteuse. Reste toutefois à déterminer si cette stratégie est généralisable à l’ensemble des pays européens ou si des modèles alternatifs, tenant compte de variables locales supplémentaires, devront être conçus, s’est interrogée Valérie D’Acremont.

Prenant l’exemple de la dengue, l’épidémiologiste a par ailleurs expliqué que les médecins suisses n’avaient, pour l’heure, aucune recommandation spécifique de prise en charge de cette maladie dont la symptomatologie ressemble à celle de la grippe. «On ne va pas demander aux médecins de tester toute personne qui présente les symptômes d’une grippe pour la dengue, le chikungunya et peut-être un jour le paludisme quand il reviendra en Europe. Donc concrètement, comment faire ? On doit modifier les pratiques cliniques avec des données précises concernant la saison et la zone pendant lesquelles il faut penser à ces maladies. Mais pour prédire une émergence, regarder uniquement les températures, ça ne suffit pas

Végétaliser les villes : une solution à double tranchant

Un autre paradoxe a émergé des débats: la végétalisation urbaine, outil central pour réduire les îlots de chaleur et abaisser l’exposition aux températures extrêmes, peut simultanément accroître le risque d’exposition aux moustiques et amplifier l’asthme, les allergies et certaines pathologies respiratoires. Là encore, la science ne peut se contenter d’une lecture unidimensionnelle: l’impact climatique sur la santé est systémique, non linéaire et multifactoriel. Il appelle à dépasser les réponses sectorisées pour construire des politiques coordonnées, transfrontalières, financées à la hauteur de l’enjeu, et capables d’intégrer des compromis éclairés plutôt que des arbitrages destructeurs.

Besoin d’un réseau européen structuré

Le constat partagé par les intervenants est clair: il n’existe pas aujourd’hui de réseau européen suffisamment structuré, régulé et doté de moyens équivalents à ceux déployés sur notre territoire via Arbo-France, réseau français multidisciplinaire et multi-institutionnel de veille, de surveillance et de recherche sur les arbovirosesArbovirose Les arboviroses sont des maladies virales dues à des arbovirus transmis obligatoirement par un vecteur arthropode (moustique, moucheron piqueur, tique) à des hôtes vertébrés (mammifères, oiseaux), d’où leur nom adapté de l’anglais : ARthropod-BOrne virus. humaines et animales, placé sous l’égide de l’ANRS-MIE. La coordination assurée par ECDC repose davantage sur l’échange d’expertise que sur un véritable cadre réglementaire ou un système de gouvernance harmonisé. «La priorité accordée à la gestion des maladies infectieuses n’est clairement pas la même pour tous, a dénoncé Anna-Bella Failloux. L’ECDC1Centre européen pour la prévention et le contrôle des maladies essaie de coordonner l’ensemble des approches mais il n’existe pas de régulation européenne à proprement parler. Il existe cependant un important partage d’expériences entre experts.» Or, dans un contexte où les agents infectieux circulent sans passeport et où les vecteurs étendent leurs territoires à mesure que le climat s’adoucit, la réponse ne peut plus être strictement nationale. L’Europe doit bâtir une architecture sanitaire collaborative inspirée des modèles les plus robustes, tout en accélérant l’investissement financier et scientifique dans la recherche sur les maladies infectieuses émergentes, la biologie des vecteurs et l’écologie des réservoirs animaux. Outre les financements qu’il faut impérativement muscler, les chercheurs ont appelé de leurs vœux à plus d’intérêt personnel de la part des chercheurs afin d’améliorer les connaissances. «Les maladies vectorielles sont une thématique à investir par les jeunes chercheurs d’une part parce que ces maladies vont se développer dans le futur et d’autre part parce que ce sont eux qui y seront confrontés.»

Sensibiliser la population pour obtenir son adhésion

Enfin, cette journée scientifique a rappelé un élément trop souvent négligé dans la préparation des crises : l’adhésion sociétale. Les experts ont souligné que la participation citoyenne doit devenir un pilier de la gouvernance sanitaire, au même titre que la science. L’exemple du CovidCovid-19 Une maladie à coronavirus, parfois désignée covid (d'après l'acronyme anglais de coronavirus disease) est une maladie causée par un coronavirus (CoV). L'expression peut faire référence aux maladies suivantes : le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) causé par le virus SARS-CoV, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) causé par le virus MERS-CoV, la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) causée par le virus SARS-CoV-2. a démontré que des décisions perçues comme descendantes, même fondées sur des preuves solides, peinent à être pleinement acceptées sans implication sociale directe. Des task forces citoyennes, intégrées aux stratégies de santé publique, pourraient permettre d’améliorer la compréhension collective, la confiance, et donc l’efficacité des politiques d’anticipation et de gestion des risques. Informer ne suffit plus: il faut co-construire, ont insisté les intervenants.

Conclusion

Ainsi, si l’Europe possède l’expertise scientifique, elle doit encore gagner la bataille du temps, des moyens, de la coordination et de l’intégration écologique. Les maladies infectieuses émergentes liées au climat ne sont pas seulement une question de température: elles sont le produit d’un dérèglement biologique global, où la santé humaine, animale et environnementale sont indissociables. Le défi des prochaines années sera de transformer ces alertes scientifiques en actions opérationnelles, avant que les signaux faibles ne deviennent des crises incontrôlables. Le climat redessine la carte des épidémies, mais la science peut encore redessiner la carte des solutions – à condition d’agir ensemble, vite et durablement.