CROI 2021 : «Tout cela pour des vieux blancs malades»*

Malgré la pandémie mondiale, Gilles Pialoux couvre la CROI 2021, en version virtuelle, pour le e-journal d’Edimark et pour Vih.org.

*Le titre de ce premier édito reprend le titre polémique d’un éditorial d’Éric Le Boucher dans L’Opinion, le 3 mai 2020, “interprétant” les données de Santé Publique France (25 000 morts de la Covid, âge médian du décès = 84 ans).

Celles et ceux d’entre nous, fidèl·e·s ou versatiles du e-journal de la CROI1avec, à la manœuvre, une équipe plus que jamais soudée, mais totalement dépendante de Zoom, quel que peu épuisée par la guerre au Covid : les Prs Laurence Morand-Joubert, Valérie Pourcher et l’incontournable Dr Jean-Philippe Madiou, sous la bienveillance d’Edimark avec le soutien institutionnel de ViiV Healthcare. , qui pensaient “s’aérer” quelque peu les neurones vis-à-vis de la pandémie de Covid à la lecture du programme de la CROI 2021, plus virtuelle que jamais, n’auront rencontré que déception et désillusion de programmes en abstracts. Si le nombre d’abstracts soumis est inférieur aux années précédentes (1 153) et le taux d’acceptation plus favorable (60%), la première thématique retenue est le SARS-CoV-2 (61 abstracts)! Ce n’est pas la CROI VIH et hépatites que l’on connaît, mais la Conférence de Réflexion sur l’Opportunisme de l’Infection à SARS-CoV-2. En plaçant comme base de réflexion la question centrale de savoir comment une pathologie virale qui est bénigne dans 85% des cas est devenue la troisième pandémie de notre ère (après la grippe de 1917 et le sida) en désorganisant à ce point l’économie mondiale et l’équilibre sanitaire et politique de la planète? Comment la Covid est devenue l’enjeu politique international des années 2020 et 2021? Comment dans une France qui compte désormais 67 millions de covidologues, il est difficile de faire entendre la voix scientifique? Comment, enfin, la Covid impacte négativement sur l’offre de soins des affections non Covid, en premier lieu desquelles figure l’infection à VIH? 

Dans l’abstract-book, l’item “SARS-CoV-2” représente 4,7 fois plus que les usagers de drogues (PWID) et 8,7 fois plus que la place dédiée aux personnes trans. À l’image de la Covid devenu broyeur social par excellence et accélérateur d’inégalités. Les organisateurs l’ont bien précisé en préambule, la Covid efface la recherche contre le VIH jusqu’à l’invisibilité, mais la guerre contre la Covid tend à se nourrir de l’histoire de la lutte contre le sida: «La pandémie de Covid-19 a changé le monde pour nous tous à bien des égards. Au cours de l’année écoulée, nous avons dû mettre une partie de notre recherche VIH en stand-by, appris à faire de la recherche autrement, à communiquer entre nous dans des formats virtuels et appliquer les nombreuses leçons apprises du VIH, tant dans la recherche, les soins qu’en termes de plaidoyer communautaire pour lutter contre la pandémie de Covid-19.»

Où sont les représentants français ?

Premier constat à la lecture du programme (120 pages) l’effacement français. L’e-journal en ses interviews devrait, cette année, friser l’exhaustivité nationale avec des intervenants hexagonaux qui ne dépassent guère les doigts d’une main. Pour autant les meilleur(e)s devraient être au rendez-vous de nos parutions par congrès : Karine Lacombe (version Covid), Clotilde Allavena (version fragilité), François Dabis (version post-ANRS), Jean-Michel Molina (version PreP et Covid), Roland Landman (version 4 à 7) et Sidonie Lambert-Niclot (version résistances). Cette sous-représentation française est à l’image de la vacuité nationale en matière de recherche fondamentale et vaccinale contre la Covid. En atteste la place laissée vacante par des Institutions dont on pouvait tant attendre à l’aune de cette nouvelle pandémie, aussi brutale qu’inattendue, en matière de thérapeutique et de vaccin : l’Institut Pasteur2en dehors de l’apport majeur et constant des équipes d’épidémiologie et de modélisation de Simon Cauchemez et Arnaud Fontanet. et le seul Institut dédié aux Maladies Infectieuses, le désormais célèbre IHU de Marseille, qui ont accouché, respectivement, du néant et du chaos médiatique.

Le poids des inégalités face au Covid

Second constat : la 28e CROI s’ouvre sur un bilan. Celui des inégalités d’accès aux soins, reproduisant en cela avec la Covid-19 des années de lutte inégale contre le VIH (#15). Une litote au regard de la déclinaison de gradients qui s’opère dans l’accès au dépistage, aux mesures barrières, au vaccin dans la crise de la Covid. Gradients de la Chine contre le reste du monde, l’Europe contre les États-Unis, le Brexit contre la CE, les pays émergents versus le G20, les pauvres contre les riches… Et puisque nous sommes virtuellement aux États-Unis – plus de 500 000 morts de la Covid – rappelons quelques données constitutives du débat: sur 100 000 personnes de chaque communauté, 89 Noirs, 56 Amérindiens et 56 Hispaniques sont décédés du Covid-19, contre 37 Blancs. Les Noirs y meurent 2,4 fois plus que les Blancs selon Covid Tracking Project. En Californie, les Hispaniques représentent 39% de la population mais 60% des contaminations et 48% des décès. À New York, les Noirs et les Hispaniques, qui représentent respectivement 14 et 19 % de la population, représentent 25 et 27% des décès. Au Texas, les Hispaniques (39% de la population) représentent 55% des décès, etc. Des inégalités sociales qui seront à rapprocher durant les différentes sessions autour du scaling up à celles de l’accès à la PreP qui suit une trajectoire identique. 

Autre constat : l’âge est un élément déterminant de la morbidité. Du VIH au SARS-CoV-2. La prévalence de la fragilité associée au VIH telle qu’analysée dans l’étude ANRS-SEPTAVIH (#537) est faible chez les PVVIH âgés de 70 ans. Les conditions socioéconomiques, les comorbidités et les fonctions cognitives plus que les facteurs liés au VIH étaient les principaux éléments favorisant la fragilité. Il en va de même pour la Covid : plusieurs études dont EPICOV ont montré qu’en dépit d’une priorisation vaccinale pour les plus âgées ce nouveau coronavirus faisait plus de ravage dans les populations socialement défavorisées et a fortiori plus âgées. 

Anticorps monoclonaux contre le Covid, PrEP injectable contre le VIH

Que peut-on bien attendre de cette CROI 2021 hybride et dématérialisée?  Habituellement, c’est une question que l’on se pose dans l’avion de l’aller, les jambes lourdes de 2 films, juste en arrivant au-dessus du grand blanc de l’Antarctique, debout dans l’“entre-cabine”, un verre de Chardonnay à la main. Il y aura bien certainement quelques scoops à traquer. À l’instar de l’efficacité anti-Covid des très énigmatiques anticorps monoclonaux anti-Spike (bamlanivimab), objets récents d’une annonce d’ATU supersonique par l’ANSM, et dont l’efficacité préventive apparaîtrait chez les infirmières à domicile (#121). Ou plus attendu encore dans des bithérapies aux allures Trumpiennes telles que bamlanivimab + etesevimab (#122) ainsi que casirivimab + imdevimab (#123). Des anticorps monoclonaux qui s’immiscent aussi sur le terrain de la LEMP avec le pembrolizumab (#336, #345). On attend aussi de nouveaux antiviraux anti-SARS-CoV-2 (#48) et de nouveaux ARV (#47).  Enfin, il est des dossiers VIH dont on suit la progression de CROI en CROI comme le cabotégravir long acting en prophylaxie pré-exposition (PrEP) (HPTN 083 #153) ou en thérapeutique (#401, #402), les implants d’islatravir et les anneaux vaginaux à base de dapivirine dont l’OMS vient de recommander l’usage, la PreP chez la femme enceinte ou allaitante à risque (#707) et plus globalement l’extension de la PreP hors la population HSH. 

Enfin, ce message des organisateurs, entre espoir et illusion, qui figure dans le programme: «Nous espérons que nous pourrons être tous ensemble pour la CROI à Denver en 2022!». Il est vrai que le président Joe Biden a récemment assuré que le pays disposerait de suffisamment de vaccins Covid pour chaque adulte d’ici à fin mai. Et, selon CNN, si les autorités sanitaires continuent à vacciner au rythme actuel, soit près de deux millions d’Américains par jour, l’immunité collective pourrait être atteinte d’ici à mi-septembre.

Cet article a été publié initialement dans le e-journal de « La Lettre de l’infectiologue » couvrant la conférence, nous le reproduisons ici avec leur aimable autorisation.

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