Le trafic au temps du COVID-19: vers une pénurie de drogues illicites en France?

Les mesures prises par les États à travers le monde pour contenir la diffusion du Covid-19, notamment la fermeture plus ou moins partielle des frontières et le confinement des populations, vont avoir des répercussions sur l’offre et la demande des drogues illicites en France. S’il est encore prématuré de tirer des conclusions définitives sur les événements en cours, certaines hypothèses peuvent être d’ores et déjà posées. Elles conduisent à penser que ce marché pourrait prochainement connaître une période de pénurie et de désorganisation durable.

Par Michel Gandilhon, OFDT

Le marché des drogues illicites a toujours épousé les aléas de la globalisation du capitalisme1Berger S, Notre première mondialisation, leçons d’un échec oublié, Le Seuil, 2003. Avec la fonction « pause » que le coronavirus impose au commerce mondial, la disponibilité des drogues sur un marché européen largement dépendant des importations est affectée. De la résine de cannabis produite au Maroc à l’héroïne fabriquée en Afghanistan en passant par la cocaïne raffinée en Colombie, l’essentiel des drogues illicites consommées est issu de productions plus ou moins lointaines. Seules l’herbe de cannabis, de plus en plus cultivée en Europe, et les drogues de synthèse, et notamment l’ecstasy2La question des drogues de synthèse ne sera pas abordée dans l’article compte tenu du contexte très majoritairement récréatif dans lequel s’inscrit leur consommation. La fermeture des établissements festifs et la suspension de l’organisation d’évènements alternatifs signifiant un arrêt brutal du fonctionnement du marché faute de demande., produites largement aux Pays-Bas, font exception3À ceci près que leur fabrication exige des précurseurs importés pour partie de Chine. Voir « Les précurseurs chimiques, dimension méconnue du marché mondial des drogues illicites », Drogues, enjeux internationaux n° 7, OFDT, 2014 : https://bdoc.ofdt.fr/doc_num.php?explnum_id=19745. Dans un tel contexte, il ne fait guère de doute que le marché français sera profondément affecté.

Résine et herbe confinées en Espagne

C’est le cas notamment pour la résine de cannabis produite au Maroc, qui joue un rôle central dans le paysage de l’offre et de la demande de drogues, puisqu’il s’agit de la substance illicite la plus consommée en France. La période qui s’ouvre devrait être marquée par d’énormes tensions sur le marché, voire des pénuries. Celles-ci pourraient arriver assez rapidement compte tenu de l’organisation du trafic qui privilégie un approvisionnement en flux tendu fondée sur le zéro stock4Gérome C et al., « Usagers, marchés et substances : évolutions récentes (2018-2019) », Tendances n° 136, OFDT, 2019 : https://www.ofdt.fr/BDD/publications/docs/eftxcgzc.pdf. Ainsi, la décision du Maroc, le 13 mars dernier, de fermer ses frontières interdit de facto l’exportation de cannabis, via les lignes maritimes exploitées par les compagnies de ferries qui transportaient les touristes et les véhicules utilitaires vers l’Espagne, pays qui concentre les trois-quarts des saisies réalisées dans l’Union européenne. En ce début du mois d’avril, les liaisons qui partent de Tanger ou d’Al Hoceïma, dans la région du Rif, vers l’Andalousie sont interrompues. Seule reste possible l’exportation par la voie des mers, hors des routes maritimes officielles. En effet, en temps normal, une partie significative du haschisch rejoint la péninsule ibérique par l’entremise d’embarcations semi-rigides rapides, capables de transborder jusqu’à 3 tonnes de résine de cannabis. Là, elle est réceptionnée pour le compte des négociants en gros, dont beaucoup de ressortissants français, installés en Andalousie, région où la marchandise est stockée pour être réexportée vers le reste de l’Europe. Les premières informations disponibles, issues notamment de la Guardia civil espagnole, montrent que ce trafic par les mers du Maroc vers l’Espagne se poursuit, comme en témoignent les saisies et les arrestations de trafiquants survenues en mars dernier5AFP, « Le trafic de haschisch entre Maroc et Espagne continue pendant l’épidémie », 1er avril 2019. Cependant, la restriction de la circulation des marchandises, de même que la fermeture des frontières de l’Espagne pour les particuliers devraient rendre plus difficile le passage de la résine en France. Notamment pour les équipes spécialisées dans le convoyage (go-fast et go-slow) vers les marchés de gros et de détail qui alimentent quotidiennement le marché hexagonal en empruntant les grands axes autoroutiers où se concentre l’essentiel des saisies réalisées en France.

Le problème est en partie le même pour l’herbe : depuis quelques années, l’Espagne, devenue un des plus gros producteurs en Europe, joue avec les Pays-Bas un rôle majeur dans l’approvisionnement de la France6Weinberger D et al., Illegal cannabis cultivation in Europe : new developments, Echo Geo, 48, avril-juin 2019 : https://journals.openedition.org/echogeo/17704. La production française d’herbe n’étant pas suffisamment importante pour répondre à la demande nationale7Gandilhon M, Spilka S, Masson C, Les mutation du marché du cannabis en France, Théma, OFDT, 2019 : https://www.ofdt.fr/BDD/publications/docs/epfxmgz7.pdf, des tensions sur ce marché interviendront très probablement, en attendant une hypothétique augmentation de la production hexagonale. C’est donc toute une chaîne logistique qui est perturbée par la fermeture des frontières. Si la situation devait durer, deux potentielles réorganisations pourraient être mises en œuvre par les trafiquants : le passage direct du Maroc vers la France par des containers de marchandises, via notamment la ligne Tanger-Marseille, des bateaux de plaisance, ou le passage par la frontière espagnole terrestre par l’entremise des camions de marchandises qui peuvent encore la traverser.  

Du côté du consommateur, s’il est possible d’avoir accès aux points de vente de détail qui restent encore ouverts, les conséquences se traduiront probablement par une hausse des prix de la résine comme de l’herbe, comme commencent à le rapporter certains sites du dispositif TREND. À Bordeaux, les prix de détail de la résine de cannabis semblent en très forte augmentation, passant de 5 à 9 euros le gramme, tandis que les prix de demi-gros pour 100 g seraient passés de 250 à 700, voire 1 000 euros. Dans la région de Perpignan, selon l’Ofast (ex-OCRTIS), le kilogramme de résine de cannabis, le prix de gros, aurait augmenté de 30 à 40 % en trois semaines8« Stupéfiants, le confinement a mis à mal les filières », interview de Stéphanie Cherbonnier, Ouest France, 2 avril, 2020 : https://www.ouest-france.fr/societe/drogue/stupefiants-le-confinement-mis-mal-les-filieres-6798673.

La cocaïne : un marché sous tension ?

La quasi-totalité de la cocaïne consommée en France est produite en Colombie. Elle passe par le Brésil ou les Antilles ou encore la Guyane, avant d’arriver en France. Cette entrée s’effectue soit dans les grands ports commerciaux, notamment Le Havre et dernièrement Marseille, où la saisie la plus importante jamais réalisée a été effectuée en février dernier, soit dans les aéroports, notamment Orly. Si le trafic par porte-containers en provenance d’Amérique latine n’a été affecté que modérément par les mesures de fermeture des frontières, la récession brutale, consécutive au choc subi par l’économie mondiale, devrait entraîner une chute du commerce maritime international qui affectera dans les semaines à venir le trafic de cocaïne. Moins de containers signifiant moins de cocaïne. C’est du moins le constat des douanes belges, qui ont réalisé en mars dernier de très fortes saisies sur les vecteurs aérien et maritime et l’expliquent par le fait que les trafiquants sud-américains avaient anticipé une chute du trafic par porte-containers9AFP, 1er avril 2020. S’agissant de l’importation de cocaïne en provenance des Pays-Bas et de la Belgique, dont les ports comme Rotterdam et surtout Anvers sont ciblés par les trafiquants, et qui constituent un marché de gros et de semi-gros pour les grossistes français et les réseaux d’usagers-revendeurs, les entraves créées par la fermeture partielle des frontières et les contrôles douaniers accrus entre les Pays-Bas et la Belgique et entre la Belgique et la France pourraient avoir pour conséquence une diminution importante des flux nord-sud. Une diminution et non un arrêt, car, comme le souligne le site TREND des Hauts-de-France, la frontière franco-belge, avec ses 220 points de passage potentiels, est très difficile à surveiller. 

S’agissant du trafic de mules par voie aérienne, la ligne Cayenne-Orly fermée, la cocaïne ne peut plus passer. L’impact sur le marché métropolitain ne devrait pas être négligeable si l’on considère l’essor de ce mode d’acheminement depuis 2010. En 2018, les saisies en provenance de la Guyane représentaient, avec plus de 2 tonnes, près de 13,5 % des saisies totales. Les filières guyanaises contribuent fortement à l’approvisionnement des marchés de certaines villes de province10Source : OCRTIS 2019

L’autre point important concerne le trafic de cocaïne basée (crack) dans la région parisienne sous le contrôle des filières sénégalaises. Celles-ci s’approvisionnant majoritairement en cocaïne, via un trafic aérien de mules en provenance d’Afrique de l’Ouest, la suspension des vols en provenance du continent africain pourrait provoquer une pénurie de crack dans les prochaines semaines. Selon les premiers retours en provenance du site TREND de Paris, elle pourrait prendre la forme d’une prolifération des « arnaques ».

Le marché de la cocaïne, le deuxième après celui du cannabis, sera largement affecté. Peut-être pas sous la forme d’une pénurie du produit mais, au moins dans un premier temps, sous celle d’une baisse importante des teneurs du produit proposé, les trafiquants ayant recours à des coupes plus importantes pour pallier la moindre disponibilité d’un produit très recherché depuis quelques années. S’agissant des prix de détail, le site TREND de Bordeaux signale une hausse des prix de 60 euros à 80 euros le gramme.

La route des Balkans de l’héroïne coupée ?

La quasi-totalité de l’héroïne consommée en France, et plus généralement en Europe occidentale, est raffinée en Afghanistan. La période récente a été marquée par des records de production d’opium et les saisies dans l’Union européenne ont fortement augmenté en 201811EMCDDA, Europol, EU Drug Markets Report, 2019. Il est indubitable que, du fait de la fermeture de l’espace Schengen et de la décision de la Turquie de clore ses frontières avec la Bulgarie et la Grèce, le marché de l’Europe occidentale va être plus difficile à investir pour les trafiquants. Une difficulté accrue par les fermetures en février dernier des frontières terrestres de l’Iran et de la Turquie, par lesquelles passe l’héroïne quand elle sort d’Afghanistan. Même s’il est probable qu’un peu d’héroïne continuera de passer dans le fret de marchandises autorisé, les flux devraient fortement diminuer. Il y a aura donc un impact sur les marchés de gros situés aux Pays-Bas et en Belgique, auprès desquels les trafiquants français s’approvisionnent. Les usagers d’héroïne risquent donc d’être confrontés à une pénurie. Certains chercheurs12Hamilton I, Stevens A, « How Coronavirus is changing the market for illegal drugs », The Conversation, 26 mars 2020 : http://theconversation.com/how-coronavirus-is-changing-the-market-for-illegal-drugs-134753, notamment au Royaume-Uni, ont pointé un risque de report sur certaines substances opioïdes plus dangereuses tels le fentanyl, que les usagers les plus insérés pourraient obtenir sur le darknet, vecteur qui risque d’être plus utilisé du fait du confinement des populations13Europol, An assessment of the impact of the COVID-19 pandemic on serious organized crime and terrorism in the EU, mars 2020. C’est une hypothèse à ne pas négliger, même si, en France, compte tenu de l’accès aux traitements de substitution, le risque semble moins important. Comme pour la cocaïne, il est probable que l’on constate dans un premier temps une chute importante des teneurs de l’héroïne dans les produits vendus, à l’instar de celle constatée lors de la période de pénurie constatée en Europe dans les années 2010-201114Griffiths P, Mounteney J, Laniel L, Understanding changes in heroin availability in Europe over time: emerging evidence for a slide, a squeeze and a shock, Addiction, 107, 2012 : http://laniel.free.fr/INDEXES/AuthorIndex/PRESS_LL/Jan2013/Addiction_editorial_2012.pdf. Dans un second temps, une hausse des prix pourrait advenir. Le site TREND des Hauts-de France fait état dans certaines régions comme le Valenciennois, d’une augmentation du prix de détail, de 20 à 35, voire 40 euros le gramme. Pour les usagers les plus précaires, confrontés possiblement à la pénurie de Skenan®, de Subutex® et de méthadone sur le marché de rue ou dans l’incapacité de l’acheter compte tenu de la raréfaction des ressources liées à la mendicité, certains Caarud, dans la mesure où ils sont adossés à un Csapa, délivrent de la méthadone et de la buprénorphine haut dosage.

Quelles perspectives ?

Confinement généralisé de populations, rétablissement des contrôles aux frontières internes et externes de l’Union européenne et dans les pays producteurs, il est indubitable que l’offre de drogues illicites est d’ores et déjà profondément affectée, que ce soit en matière de prix, de quantités disponibles. Une situation qui n’est pas uniforme sur le territoire et qui varie en fonctions des stocks accumulés par les trafiquants locaux. Si dans les banlieues de métropoles comme Rennes, Paris, Lyon ou Marseille, le trafic dit de « cités » continue, il subit la diminution de la fréquentation des lieux de vente et en amont le tarissement progressif des flux notamment de résine de cannabis en provenance d’Espagne. D’où l’augmentation des prix observée sur le terrain par certains sites du dispositif TREND, même si celle-ci a une limite compte tenu de la chute de la demande. Des tendances qui devraient durer au-delà même de la levée des mesures d’assignation à résidence, tant il est probable que les contrôles plus stricts aux frontières persisteront encore plusieurs mois… ou même plus longtemps si le modèle économique dominant, fondé sur le libre-échange généralisé, est remis en cause par les États.

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