Initier un traitement précoce implique de traiter des patients, certes infectés par le VIH , mais le plus souvent asymptomatiques. Ces personnes peuvent ne pas se percevoir, ou ne pas être perçues par leur entourage, comme malades. L’introduction d’un traitement quotidien peut modifier ces perceptions et ainsi avoir des répercussions tant sur la vie sociale ou familiale que sur les comportements. Ces conséquences sociales et comportementales n’ont été que peu étudiées, alors même qu’elles pourraient être déterminantes dans le succès du traitement précoce à large échelle. En effet, d’éventuelles répercussions sociales négatives suite à une initiation précoce du traitement seraient autant d’obstacles à l’acceptation et l’adhésion à cette stratégie. De plus, une modification des comportements sexuels associée au traitement précoce pourrait avoir un impact direct sur son effet préventif.

L’étude Temprano Social1 avait justement pour but de s’appuyer sur le design randomisé de l’essai Temprano (Abidjan, Côte d’Ivoire) pour étudier les impacts sociaux et comportementaux de l’initiation précoce du traitement ARV en Afrique.

L’étude Temprano Social reposait sur des questionnaires socio-comportementaux proposés aux participants de l’essai à l’inclusion (M0), puis 12 (M12) et 24 mois (M24) après inclusion. L’analyse finale a porté sur 2061 participants (ARV précoce : n=1033, ARV standard : n= 1028) représentant en tout 3899 questionnaires.

Pas d’effet social négatif au traitement précoce

L’analyse d’indicateurs sociaux tels que le dévoilement du statut VIH au sein du ménage, l’irrégularité dans l’activité professionnelle, le statut de couple, ou encore les discriminations rapportées n’a montré aucune différence significative entre les groupes ARV standard et ARV précoce dans les niveaux ou les évolutions de ces indicateurs.

Evolution des indicateurs sociaux

Des bénéfices comportementaux à l’entrée précoce dans les soins

De même, l’analyse statistique n’a pas mis en évidence de différences dans les niveaux rapportés pour différents indicateurs de comportements sexuels.

Evolution des indicateurs de comportements sexuels

Il a néanmoins été observé quelque chose qui n’était pas retrouvé pour les indicateurs sociaux : des diminutions significatives étaient rapportées dans les comportements sexuels entre M0 et M12, suivies de changements non significatifs entre M12 et M24. Ces tendances étaient similaires entre les groupes ARV standard et précoce. Les contacts fréquents avec les soins (à des fréquences comparables dans les deux groupes de comparaison), qui permettent un soutien psycho-social et des conseils de préventions, peuvent expliquer ces diminutions. Ainsi, une entrée précoce dans les soins serait suivie de diminution dans les comportements sexuels à risque, mais l’initiation précoce du traitement ne viendrait pas ajouter de bénéfice comportemental additionnel à une entrée précoce dans les soins. Le bénéfice préventif comportemental d’une entrée précoce dans les soins pourrait être substantif car nous avons observés des diminutions de l’ordre de 30 à 40% entre M0 et M24 dans les rapports non protégés avec partenaire séronégatif ou de statut inconnu.

Une confirmation de l’effet préventif du traitement ARV précoce

Nous avons également utilisés des mesures de charges virales (facteur prédictif du risque de transmission sexuelle du VIH) combinées à des probabilités de transmission du VIH par acte sexuel (issues de la littérature) afin d’estimer le risque de transmission du VIH au dernier partenaire sexuel, douze mois après inclusion dans l’essai. La réduction du risque de transmission du VIH au dernier partenaire dans le groupe ARV précoce vs. ARV différé était estimée à 90% (81%-95%).

Estimation du risque de transmission à M12

Les deux groupes étant comparables d’un point de vue des comportements sexuels, cette réduction est vraisemblablement due à l’effet biologique du traitement ARV sur la réplication virale.

Ces résultats font donc écho à ceux de l’essai HPTN052, qui documentait 96% de réduction de la transmission sous traitement précoce. Néanmoins, une des principales limites des résultats de HPTN-052 tient au fait qu’ils ont été obtenus au sein de couples stables sérodifférents, qui constituent une population très particulière d’un point de vue comportementale et épidémiologique. Or, l’estimation que nous avons obtenue a été calculée dans une population qui n’était pas sélectionnée sur des critères de couple. Cette estimation permet donc d’élargir l’estimation de l’effet préventif du traitement précoce au-delà des couples stables sérodifférents.

Des résultats complémentaires de simulations suggéraient que l’effet préventif que nous avons estimé dans l’essai Temprano pourrait persister même sous l’hypothèse d’augmentations importantes des comportements sexuels à risque associées à l’initiation précoce du traitement (phénomène de compensation du risque).

Un ensemble de résultats en faveur de l’initiation précoce universelle des ARV

L’essai HPTN-052 avait démontré l’effet préventif du traitement ARV précoce et les essais Temprano, START et HPTN-052 ont quant à eux démontré ses bénéfices cliniques. D’un point de vue social et comportemental, l’étude Temprano Social n’a pas mis en évidence d’effets sociaux indésirables dus à une initiation précoce du traitement. En revanche, Temprano Social a permis de documenter des bénéfices comportementaux à ‘entrée précoce dans les soins et de confirmer les bénéfices préventifs de l’initiation précoce du traitement ARV. L’ensemble de ces résultats sont donc bien en faveur de l’initiation très précoce du traitement, comme le recommande désormais l’OMS.

Co-auteurs de la présentation

Kévin Jean, Serge Niangoran, Christine Danel, Raoul Moh, Delphine Gabillard, Eric Ouattara, Serge Eholié , France Lert, Xavier Anglaret, Rosemary Dray-Spira, Annabel Desgrées du Loû.

Références

Jean, Kévin, Delphine Gabillard, Raoul Moh, Christine Danel, Raïmi Fassassi, Annabel Desgrées-du-Loû, Serge Eholié, France Lert, Xavier Anglaret, and Rosemary Dray-Spira. ‘Effect of Early Antiretroviral Therapy on Sexual Behaviors and HIV-1 Transmission Risk among Adults with Diverse Heterosexual Partnership Statuses in Côte d’Ivoire’. The Journal of Infectious Diseases 209, no. 3 (1 February 2014): 431–40. doi:10.1093/infdis/jit470.

Jean, Kévin, Delphine Gabillard, Raoul Moh, Christine Danel, Annabel Desgrées-du-Loû, Jean-Baptiste N’takpe, Jérôme Le Carrou, et al. ‘Decrease in Sexual Risk Behaviours after Early Initiation of Antiretroviral Therapy: A 24-Month Prospective Study in Côte d’Ivoire’. Journal of the International AIDS Society 17 (2014): 18977.

  • 1. Abidjan, Côte d’Ivoire, ANRS 12239