L'autotest est présenté comme une offre complémentaire de dépistage du VIH qui permettrait à des personnes marginalisées ou éloignées du soin de connaitre leur statut sérologique. Mais la commercialisation de l’autotest pourrait-elle permettre d’augmenter le nombre de découvertes de séropositivité et ainsi contribuer à réduire la taille de l’épidémie cachée ? Le Conseil National du Sida a estimé que l’introduction de l’autotest en France pourrait permettre de découvrir 4 000 nouveaux cas et d’éviter 400 nouvelles infections (contaminations secondaires) dès la première année de commercialisation. Ces estimations, issues d’un modèle statique basé sur des calculs de probabilité, reposent notamment sur l’hypothèse que l’autotest sera majoritairement utilisé par les personnes qui se dépistent peu ou pas et que les personnes qui se dépistent régulièrement ne changeront pas leur pratique de dépistage. A ce jour, il n’existe pas d’études permettant de justifier cette hypothèse.

En effet, que savons-nous sur l’intérêt des différentes populations pour ce mode de dépistage en France ? En premier lieu, l’étude Webtest, soutenue par l’ANRS, a questionné des hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes ( HSH ) recrutés sur internet en 2009 sur leur connaissance de l’existence de l’autotest (non autorisé à l'époque) et sur leur utilisation éventuelle. Plus de neuf mille HSH ont renseigné le questionnaire dans l’espace de six semaines, ce qui montre déjà un certain intérêt pour cette question ; 30% étaient au courant de l’existence de ces autotests, mais seulement 82 se l’étaient procuré et 69 l’avaient utilisé. Entre autres variables, avoir eu des pénétrations anales non protégées dans les 12 derniers mois et vivre sa vie HSH dans le secret absolu étaient indépendamment associées au fait d’avoir eu accès à l’autotest. Parmi les 5 908 répondants qui déclaraient ne pas être séropositifs, 87% exprimaient leur intérêt pour le test. Plus jeunes, ces hommes vivaient le plus souvent dans des familles "conventionnelles" - avec femmes et enfants ou chez leurs parents - et dans de petites villes. Vivre sa vie HSH dans le secret absolu était également associé à l'intérêt pour l'autotest. Ces résultats soutiennent l’hypothèse que l’autotest pourrait contribuer à réduire les obstacles à l’accès au dépistage pour cette population.

Identifier les utilisateurs potentiels

Les HSH sont intéressés par l'autotest, mais qu'en est-il d’autres populations ? Quels sont leurs besoins, peurs, perceptions et priorités en termes de dépistage ? Afin d'adapter la nouvelle offre de dépistage par autotest aux besoins et préférences des utilisateurs potentiels, nous avons mené en 2014 – de nouveau avec le soutien de l’ANRS - une enquête qualitative auprès d’experts reconnus pour leur travail avec huit populations spécifiques : HSH, usagers de drogues, personnes transgenres, personnes originaires d’Afrique sub-saharienne, personnes vivant en Guyane, Martinique/Guadeloupe et deux populations moins concernées par le VIH : les jeunes (< 25 ans) et la population générale. En tout, 72 experts ont identifiés 263 recommandations distinctes, regroupées en 8 thèmes principaux (par ordre décroissant du nombre de recommandations: communication, information adaptée à tous, soutien à l'utilisation et à l'accès aux soins/counseling, accès à l'autotest, préparation des personnes et institutions impliquées dans la distribution de l'autotest avant son arrivée dur le marché; test de qualité, droits des usagers, évaluation de l'utilisation des autotests). Un tiers des recommandations sont communes à plusieurs groupes de population et reprennent les principes de base de l'information et de l'accompagnement des usagers, mais nous avons également pu identifier des recommandations spécifiques à certaines populations notamment en termes d'information (contenu, support) et d'accès à l'autotest (diversité des lieux d’accès). Les recommandations ont été transmises aux pouvoirs publics afin d'accompagner au mieux la commercialisation de l'autotest VIH

V3T

Une fois mis sur le marché, qui va effectivement utiliser l'autotest ? Quelles difficultés vont rencontrer les personnes qui souhaitent se dépister ? Avec l’ANRS, nous préparons actuellement une troisième étude : V3T ("VIH : Teste-Toi Toi-même"). Après une première enquête transversale par questionnaire, nous recruterons 1500 personnes qui s’intéressent à l’autotest pour un suivi sur six mois de leur prises de risque et de leur recours au dépistage, y compris à l’autotest. L’objectif est d’apporter des informations concrètes sur le contexte d’utilisation de l’autotest, les obstacles, difficultés et éléments facilitateurs du processus de dépistage du VIH en autotest, et sur l’accès aux soins en cas de résultat positif. L’étude cible deux populations particulièrement concernées par le VIH en France : les HSH et les personnes originaires d'Afrique sub-saharienne (PASS). L’objectif final : contribuer à la mise en place de dispositifs d’information et d’accompagnement des personnes HSH et PASS, dispositifs plus adaptés aux profils psychosociaux et sanitaires de ceux qui utilisent l’autotest. Les résultats alimenteront par ailleurs un modèle mathématique permettant d'évaluer l’impact populationnel de la commercialisation des autotests sur l‘épidémie du VIH pour les populations en question.

L'autotest VIH est arrivé. Pour l'instant cher, permettra-t-il aux personnes en situations de précarité mais pour qui l’anonymat est toujours un enjeu d'accéder au dépistage ? Permettra-t-il aux personnes qui prennent régulièrement des risques d'augmenter leur fréquence de dépistage ? La prochaine loi santé prévoit une distribution gratuite d'autotests par les associations habilitées pour qu'ils atteignent plus facilement les personnes éloignées du soin. Quel sera l’impact sur l’épidémie cachée en France ? Tant de questions. Tant d’interrogations. Mais quoi qu’il en soit, une nouvelle porte s’ouvre, une nouvelle arme se met en place contre l’épidémie du VIH en France.

L'ANRS, La lettre de l'Infectiologue et Vih.org s'associent pour couvrir le séminaire 2015 de l'Agence de recherche «VIH: Traitement universel précoce, de la théorie à la pratique».