Les premiers résultats d'Ipergay ont été présentés à Melbourne. Pouvez-vous faire un point d'étape sur la situation de l'essai qui vient d'atteindre son objectif de participants dans les lieux pilotes ?

Jean-Michel Molina : La phase pilote qui avait pour but de démontrer la faisabilité du recrutement dans cette étude de prévention, ainsi que d’assurer son financement est terminée. En effet, l’objectif de 300 participants a été dépassé et nous avons obtenu le soutien financier de la Fondation Bill et Melinda Gates pour la poursuite de l’essai. Ce financement vient compléter opportunément ceux de l’ANRS [Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales, ndlr], du Réseau des essais cliniques canadiens et du Fonds Pierre Bergé pour la prévention. Nous envisageons donc d’ouvrir, dans les prochains mois, de nouveaux sites dans plusieurs pays européens afin d’arriver à notre objectif de recrutement de 900 participants qu’il faudra suivre au moins un an. La fin de l’essai est donc attendue pour fin 2016-début 2017.

Quels sont les principaux enseignements des données que vous présentez à Melbourne ?

Nous présentons à Melbourne les premières données sur l’observance, fondées sur la détection des médicaments dans le sang, qui démontre de façon certaine que le médicament a été pris. Dans l’essai ANRS-Ipergay, nous mettons tout particulièrement l’accent sur la prise nécessaire de la PrEP , compte tenu des résultats décevants des essais lorsque celle-ci n’est pas prise régulièrement. Nous avons ainsi montré sur les 100 premiers participants une excellente prise de la PrEP puisque plus de 80 % des participants recevant le Truvada ont des taux détectables à chacune de leur visite pendant la première année de leur participation. Nous avons, en effet, fait le choix de mesurer cette observance non pas à la fin comme dans les autres études sur la PrEP, mais en cours d’essai, ce qui nous permettra de renforcer l’observance si celle-ci devait diminuer au cours de l’étude. Ces données démontrent également qu’une prise de la PrEP à la demande est faisable et qu’elle s’accompagne d’une observance au moins aussi bonne (sinon meilleure) qu’une prise en continu. Il faut malgré tout rester très prudent, car une très bonne observance est une condition nécessaire, mais pas suffisante à une bonne efficacité de la PrEP et rien ne permet à ce jour de prédire le niveau d’efficacité de la PrEP à la demande dans l’essai Ipergay.

Par ailleurs, une étude pharmacocinétique [évaluation des effets des molécules dans l’organisme, ndlr] de la double dose initiale de Truvada utilisée dans l’essai, démontre la bonne tolérance de cette posologie et la présence du médicament à des taux très élevés dans le sang et la salive (les dosages dans le tissu rectal sont en attente) dans les une à deux heures après la prise, ce qui valide aussi ce schéma de prise à la demande dans cette étude.

On a beaucoup parlé de l'offre de prévention disponible dans l'essai, bien au delà d'une proposition de PreP intermittente. Cette dernière a permis d'obtenir ce taux d'observance élevé. Quel est ce dispositif et comment le reconduire dans la vie réelle ?

Cette offre de prévention est, en effet, un élément essentiel de l’essai et il ne nous semble pas possible de délivrer une PrEP en dehors d’une approche globale de prévention. En ce sens, ce qui est mis en place dans l’essai Ipergay pourrait servir de modèle à ce qu’il serait souhaitable en dehors du cadre d’un essai. Nous y proposons gratuitement une vaccination contre les hépatites A et B, un dépistage systématique et sur tous les sites (gorge, urètres, anus) des infections sexuellement transmissibles et leur traitement (y compris en cas d’infections asymptomatiques), un dépistage régulier du VIH et l’accès rapide au traitement post-exposition, une prise en charge très précoce en cas d’infection par le VIH, la distribution gratuite de préservatifs et de gels et surtout un accueil personnalisé qui essaie de répondre aux attentes des participants. Il faut également souligner le rôle crucial joué par les "accompagnateurs", personnes formées à la prévention qui réalisent l’accueil et le counseling à chaque visite sur site, et surtout restent en contact avec les participants en dehors des visites cliniques pour répondre à leurs questions, gérer les rendez-vous, et être des interlocuteurs privilégiés, tout en participant aux actions de prévention et de recrutement sur les lieux de convivialité.

Quel est le premier constat sur les effets indésirables du traitement dans le bras des participants recevant le Truvada ? Ont-ils eu un impact sur l'observance aux traitements ?

A ce jour aucun participant n’a du interrompre sa participation ou son traitement en raison d’un effet indésirable du traitement. Ceci témoigne de la bonne tolérance d’une prise à la demande du Truvada. Une surveillance attentive de la tolérance du traitement est malgré tout réalisée tous les deux mois avec une évaluation clinique et des prises de sang. La tolérance du traitement est donc jusqu’ici tout à fait satisfaisante.

Le nombre de 300 participants a été atteint. De quels moyens disposez-vous pour atteindre l'objectif que vous vous êtes fixé, autrement dit comment élargir l'essai qui désormais se déploie ailleurs qu'en France ?

Depuis le démarrage de l’essai en France, nous avons été sollicités par nos collègues européens pour étendre l’étude. Nous avons maintenant l’assurance d’un financement, ce qui va nous permettre de financer l’étude dans les centres européens. Nous avons déjà établi des relations étroites avec plusieurs centres en Allemagne ainsi qu’avec les associations communautaires outre-Rhin. L’essai va donc pouvoir rapidement démarrer dans plusieurs villes, à Berlin en particulier. D’autres pays d’Europe seront également impliqués dans les prochains mois.

Propos recueillis par Mathieu Brancourt.

Note de la rédaction : Gilles Pialoux, rédacteur en chef de Vih.org, est co-investigateur de l'étude iPergay.