La dengue est due à un arbovirusArbovirose Les arboviroses sont des maladies virales dues à des arbovirus transmis obligatoirement par un vecteur arthropode (moustique, moucheron piqueur, tique) à des hôtes vertébrés (mammifères, oiseaux), d’où leur nom adapté de l’anglais : ARthropod-BOrne virus. transmis aux humains par un moustique du genre Aedes, le plus souvent Aedes aegypti, mais de plus en plus par Aedes albopictus (le moustique tigre). A l’origine virus de singes, les 4 virus dengue (D1, D2, D3, et D4) se sont anthropisés, et le maintien et l’émergence de la dengue ne nécessite plus de lien avec les cycles selvatiques1Le cycle selvatique désigne le cycle de transmission naturel d’un agent pathogène au sein d’animaux sauvages, sans implication directe de l’homme. Le cycle selvatique constitue un réservoir permanent de pathogènes qui peut occasionnellement déborder vers les populations humaines, notamment lors d’activités en forêt, de déforestation ou de modifications environnementales rapprochant les populations humaines des réservoirs sauvages.. Extrêmement répandue, la dengue son incidence atteint plus de 100 millions de cas annuels, selon l’OMS. Bien qu’elle soit surtout présente dans les zones tropicales, cette arboviroseArbovirose Les arboviroses sont des maladies virales dues à des arbovirus transmis obligatoirement par un vecteur arthropode (moustique, moucheron piqueur, tique) à des hôtes vertébrés (mammifères, oiseaux), d’où leur nom adapté de l’anglais : ARthropod-BOrne virus. sévit aussi sporadiquement en zones tempérées si le virus est importé et si les vecteurs sont présents, ce qui est le cas en Europe avec Aedes albopictus. Il faut cependant se souvenir qu’Athènes en Grèce avait subi en 1927 une épidémie causant la mort de près de 1500 personnes, parmi un million de cas, via un autre vecteur, Ae. aegypti, éradiqué depuis de ce pays.
Aedes aegypti et Aedes albopictus, les deux vecteurs principaux des virus de la dengue, mais aussi des virus Zika, chikungunya voire fièvre jaune, sont très liés aux humains, en ville en particulier. Ceux-ci fournissent en effet le gîte et le couvert: collections d’eau nécessaires pour la ponte des œufs et le développement des larves (bidons, jarres, pneus à l’extérieur, gouttières, soucoupes sous les pots de fleurs, etc.), et sang pour nourrir les femelles.
En l’absence de médicaments et de vaccins totalement efficaces contre les différents arbovirus transmis par les Aedes, la lutte anti vectorielle (LAV), dans son acception large, reste une stratégie indispensable. Cette LAV implique le contrôle des gîtes larvaires, la destruction des stades larvaires ou adultes, la protection contre les piqûres, et la réduction de la transmission.
Quoi de neuf côté vecteurs ?
Depuis 20 ans, de nouvelles stratégies et outils sont disponibles ou en développement pour réduire les populations de vecteurs ou/et réduire la transmission. C’est le cas des techniques à base de lâchers d’Aedes aegypti chez lesquels une bactérie endosymbiotique, Wolbachia, a été introduite.
Les Wolbachia, présentes chez 60% des espèces d’insectes, ne sont pas naturellement présentes chez Ae. aegypti (contrairement à Ae. albopictus qui en possède deux espèces, A et B). Lorsqu’on introduit par micro-injection des Wolbachia issues de la mouche Drosophila melanogaster (WMel) chez Ae. aegypti, elles s’établissent de manière stable et sont transmises verticalement par les femelles de moustiques de générations en générations. Grâce au mécanisme d’incompatibilité cytoplasmique lié aux Wolbachia (générant une absence de descendance lors des croisements femelles Ae. aegypti sauvage X males Ae. aegypti porteurs de Wolbachia)), on peut, avec des lâchers massifs de moustiques, introgresser2Introgresser : transférer un gène d’une espèce à une autre. WMel dans les populations naturelles d’Ae. aegypti.
Or, les femelles de moustiques infectées par wMel transmettent moins bien les virus de la dengue – de 66 à 75%. En partenariat avec le « World mosquito program », de plus en plus d’essais de remplacement (et non de suppression) de populations d’Ae. aegypti sans Wolbachia par des populations avec Wolbachia WMel ont été initiés ces dernières années, dans l’espoir de réduire sensiblement la transmission des virus dengue (Australie, Indonésie, Malaisie, Vietnam, Nouvelle Calédonie, Brésil).
Le succès brésilien
Des résultats extrêmement prometteurs d’un essai de santé publique ont été obtenus au Brésil dans la région urbaine de 900 000 habitants de Campo Grande (État du Mato Grosso do Sul), où la dengue est endémique. Près de 100 millions d’Ae. aegypti d’origine locale dans lesquels Wmel a été introgressé, ont été relâchés durant 36 mois, sur des périodes 16 à 32 semaines, dans 6 zones de Campo Grande entre 2020 et 2023 (soit 100 moustiques par habitant), avec une forte implication des populations et des écoliers. L’incidence de la dengue a été mesurée de 2008 à 2024, incluant la période des lâchers de moustiques entre 2021-2024.

En moyenne, 86,4 % des Ae. aegypti capturés à la fin des lâchers en 2024 étaient porteurs de Wmel, et 89% des sites de la zone d’étude avaient des populations d’Ae. aegypti porteurs à plus de 60%, ce qui démontre une très bonne pénétration et stabilité de la bactérie.
La corrélation entre l’incidence de la dengue et le pourcentage d’Ae. aegypti avec Wmel a été mesurée par un modèle à effet mixte de régression binomiale négative. L’incidence de la dengue a diminué de 63% (p<0,0001) entre la période avant les lâchers (2008 – 2020) par rapport à la période d’intervention et post intervention (2021 – 2024), lorsque plus de 80% des Ae. aegypti étaient Wmel.
Que faut-il en conclure ?
Ça marche ! Avec les populations locales d’Ae.aegypti, les virus dengue et les populations humaines de la région de Campo Grande, la stratégie Wolbachia est un succès en termes de santé publique. C’est cependant un travail considérable de plusieurs années. Il faut introgresser des populations d’Ae. aegypti, produire des millions de moustiques, les lâcher sur le terrain, s’assurer que le remplacement fonctionne (dans le cas de Campo Grande, il faut une proportion de Wmel supérieure à 60% pour une réduction de la dengue de 50%), et qu’Ae. aegypti soit le seul vecteur. Tout cela a un coût financier mais procure de véritables bénéfices en termes de santé publique et environnementale, la stratégie s’affranchissant des insecticides (auxquels les Aedes sont par ailleurs résistants), et ne ciblant qu’une seule espèce, par ailleurs invasive.
Le suivi des populations d’Ae. aegypti dans d’autres régions d’expérimentation dans le monde montre que la prévalencePrévalence Nombre de personnes atteintes par une infection ou autre maladie donnée dans une population déterminée. des moustiques porteurs de Wolbachia peut rester élevée (>60%) plusieurs années après la fin des lâchers, ce qui en fait un outil «durable». Les auteurs de l’article reconnaissent cependant que le succès est dépendant du contexte (depuis la réussite de l’introgression jusqu’à des facteurs sociologiques, structurels et climatiques).
Et la France ?
La dengue, et parfois chikungunya et Zika, sont endémo-épidémiques en Guyane française, en Martinique, en Guadeloupe et en Nouvelle Calédonie où les virus sont transmis par Ae. aegypti. À la Réunion, c’est Ae. Albopictus qui transmet le virus. À Mayotte, il est probable qu’Ae. aegypti et Ae. albopictus soient tous deux vecteurs. En Polynésie française, Ae. polynesiensis est également impliqué dans la transmission, en plus d’Ae. aegypti. Dans l’Hexagone, seul Ae. albopictus est responsable de la transmission des cas autochtones.
La stratégie utilisée au Brésil pourrait donc être implémentée dans les îles françaises où Ae. aegypti est (pour le moment) seul vecteur. Une expérimentation, très positive, se termine en Nouvelle Calédonie dans l’agglomération du Grand Nouméa, où 24 millions d’Ae. aegypti Wmel ont été relâchés depuis 2019, et où le nombre de cas de dengue autochtone à drastiquement diminué. Pour la Réunion et l’Hexagone, avec Ae. albopictus, (qui possède déjà deux Wolbachia, A et B), la stratégie Wolbachia n’est pas encore opérationnelle. En revanche, la technique de l’insecte stérile (TIS) de lâchers massifs de mâles stérilisés par rayons X est en cours de déploiement dans plusieurs villes.
La technique Wolbachia, tout comme la technique TIS, ne remplace pas mais complète l’arsenal de lutte antivectorielle tel que le contrôle des gîtes de développement larvaire et la protection personnelle, et viendra en complément de vaccins et d’antiviraux efficaces.
Référence
de Morais Batista, F., Carcamo, P. M., Nelson, E., da Silva Neto, A. B., Tsuha, D. H., Lahdo, V., … & Croda, J. (2026). The impact of large-scale release of Wolbachia mosquitoes on dengue incidence in Campo Grande, Brazil: an ecological study. The Lancet Regional Health – Americas Vol 54 February, 2026, 1: 101327 Published Online https://doi.org/10.1016/j.lana.2025.101327