Les salles de consommation mobilisées

Les 18 et 19 juin, près de 500 personnes étaient réunies au Conseil de l’Europe à Strasbourg pour la quatrième édition du colloque international des salles de consommation à moindre risque. Inquiet pour le devenir des salles françaises, Swaps y assistait pour la première fois.

Organisé par Ithaque, l’association strasbourgeoise qui gère la salle Argos 1 (HSA) et Argos 2 (hébergement), la ville de Strasbourg et le Groupe Pompidou, le colloque réunit les partisans des salles de consommation à moindre risque. Ils en ont décliné les vertus sanitaires, sociales ou en lien avec le respect des droits humains.
Le constat de la pertinence des salles de consommation à moindre risque (SCMR) a été répété à l’envi, de la Suisse où des salles de consommation existent depuis 1986 jusqu’à Dublin, où une salle a ouvert fin 2024 en lien avec une association d’usagers pairs, en passant par la Slovénie, New York ou la Tchécoslovaquie. Pendant ce temps, en France, les deux seules haltes soins addictions (HSA) de Paris et Strasbourg connaissent toujours l’incertitude de leur statut expérimental, en dépit d’évaluations répétées et positives.
Le jour de l’ouverture du colloque, Jeanne Barseghian, maire de Strasbourg, explique qu’au sein du conseil municipal, « nous sommes pleinement convaincus de l’intérêt de ces salles, qui apaisent l’espace public : chaque consommation dans la salle est une consommation en moins dans l’espace public ». La fermeture lui paraissant « impensable », elle a invité à « agir en responsabilité, car criminaliser les patients est d’un autre temps ». Avec Anne Hidalgo, maire de Paris, elle a initié une tribune parue dans Le Monde le 18 juin1, signée par une dizaine de maires de grandes villes. Ils y rappellent les vertus de ces salles et « appellent le gouvernement à déposer en toute responsabilité un projet de loi afin de transformer ces expérimentations en dispositifs pérennes, et d’envisager l’ouverture de nouvelles haltes soins addictions », le tout « afin d’éviter un recul pour la santé publique de nos concitoyens »

Santé publique vs politique

En France, les salles de consommation de drogues à moindre risque, évaluées sous cette dénomination entre 2013 et 2021 par l’Inserm (cf. Swaps no 100) ont été transformées en « haltes soins addictions », inscrivant le dispositif dans une dimension renforcée de « soins ». C’est le ministre de la Santé de l’époque Olivier Véran, qui indiquait vouloir pérenniser ces structures dans le droit commun, tandis que son collègue de l’Intérieur, Gérald Darmanin, s’opposait à la création d’un espace à Lille, et qu’à Paris, le préfet de police Didier Lallement répétait qu’il était contre « les salles où on se drogue ».
Le rapport de l’Inserm montrait que les consommateurs de drogue qui avaient une fréquentation « moyenne ou haute » de la SCMR, avaient « moins de risque de déclarer des pratiques à risque (échange de matériel d’injection usagé), de déclarer des abcès, d’avoir eu une overdose non fatale, d’aller aux urgences, de s’injecter dans l’espace public et de commettre des délits en comparaison à ceux qui avaient une fréquentation basse ou pas de fréquentation » de la structure.
Les projections de l’Inserm indiquent qu’en dix ans ans à partir de l’ouverture des haltes de Paris et de Strasbourg, elles permettaient d’éviter 6 % des infections par le VIHVIH Virus de l’immunodéficience humaine. En anglais : HIV (Human Immunodeficiency Virus). Isolé en 1983 à l’institut pasteur de paris; découverte récemment (2008) récompensée par le prix Nobel de médecine décerné à Luc montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi. et 11 % des infections par le VHC. Leur impact est également important pour la prévention des overdoses, des complications médicales et des hospitalisations avec une réduction de 69 % des overdoses, 71 % des passages aux urgences et 77 % des cas d’abcès et d’endocardites associés.
Cette évidence de santé publique est partout répétée : en Suisse, elle été à l’origine de l’ouverture de la première salle, devant les scènes ouvertes de Zurich ou de Berne, et « la vulnérabilité des politiques répressives qui ne fonctionnaient pas… », relate Thomas Siegrist, collaborateur scientifique de l’Office fédéral de la santé publique suisse. Depuis, le pays a structuré sa politique autour des « quatre piliers » – la prévention, le traitement, la réduction des risques et la répression – toujours à l’œuvre. La Suisse compte une quinzaine de salles à Bale, Zurich, Genève et Lausanne, l’une s’est ouverte à Fribourg en 2024, en dépit de la tension persistante entre l’accueil inconditionnel et la logique de contrôle. Mais en assurant une collaboration entre la police et le secteur social, « la Suisse réaffirme son approche des droits humains, pour une société plus inclusive, et une politique cohérente, efficace et humaine »

La question des droits humains

« La RdR ne se résume pas à des interventions ou une posture, mais est une éthique globale tournée vers l’écoute, la considération, la compassion, le respect des droits humains », selon Arthur Durrenbach, coordinateur réduction des risques à l’association luxembourgeoise CNDS Abrigado.
Ce pilier des droits humains est ardemment défendu par le Groupe Pompidou et par Michel Kazatchkine, membre de la Commission globale de politique en matière de drogues. La RdR s’inscrit dans les droits fondamentaux de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 selon lui, qui propose cinq chemins à respecter : la santé humaine, la régulation pour l’accès aux traitements de la douleur, la fin de la criminalisation et de l’incarcération des usagers et en matière de répression, la nécessité de se concentrer sur les plus hauts niveaux des trafics et de réguler les marchés pour réguler l’accès.
Même Zaved Mahmood, haut-commissaire des droits humains aux Nations unies a fait le déplacement pour rappeler l’évidence : « la guerre à la drogue a échoué ». Depuis quarante ans, insiste-t-il, les politiques de drogues et les conventions internationales pour protéger la santé laissent une part de plus en plus importante à la question des droits humains. « Tout le monde a le droit le plus haut à la santé physique et mentale » dit-il, qu’il s’agisse de prévention, de traitement, de contrôle des maladies, d’accès à un emploi ou un logement. Le gouvernement français entendra-t-il cet argument ?

crédit photo : Marine Saiah

L’irréductible petit village gaulois

Depuis la première salle suisse ouverte en 1986, treize pays ont créé 101 salles de consommation en Europe, aux modèles variés. L’ouverture récente de salles en Écosse, en Irlande, au Portugal et en Slovénie donne un élan d’optimisme aux participants. D’autant que le plan d’action européen en matière de drogues qui expire cette année soutenait la création de SCMR. Le prochain plan devrait proposer une même approche scientifique et humaine, selon Alexis Goosdeel, directeur – sur le départ…2 – de l’agence européenne sur les drogues (EUDA). « Nous sommes à un moment crucial. En Europe, la RdR est étroitement associée aux droits de l’homme et à la reconnaissance de la part d’humanité en chacun d’entre nous, y compris les usagers », défend-il.
Mais le poids reste lourd sur les épaules des Français. Victor Detrez (lire p. 23), directeur adjoint de Gaïa, décrit l’adversité dangereuse que rencontre le personnel de la salle parisienne, vilipendé par certains riverains et par les politiques – surtout à l’approche des élections municipales où le sujet se voit de nouveau instrumentalisé…
Ainsi, début juillet, la Fédération Addiction a porté plainte contre les créateurs d’un site Internet orchestré par les élus du groupe Changer Paris, soutenant Rachida Dati, qui affirmait que la gauche voulait ouvrir 36 « salles de shoot » à Paris3. Attaquant de fait le projet de loi « visant à pérenniser les haltes soins addictions » déposé par la députée Anna Pic (PS, Manche) le 17 avril dernier4.
Pour la Fédération Addiction, « instrumentaliser un sujet de santé publique aussi complexe à des fins électoralistes est irresponsable ». « À Paris comme ailleurs, la campagne électorale des municipales doit être un moment essentiel de débat démocratique. Elle ne saurait toutefois justifier la diffusion de contre-vérités ni servir de prétexte pour stigmatiser celles et ceux qui, chaque jour, œuvrent avec engagement en faveur de la santé publique et de l’accompagnement des personnes confrontées aux addictions », écrit Catherine Delorme, présidente de la Fédération Addiction.

Une énième évaluation positive

En attendant les élections, la Mildeca a publié sur son site la dernière évaluation demandée aux Hospices civils de Lyon5. Et elle continue d’affirmer, comme les précédentes, les bienfaits des HSA sur l’initiation et le maintien dans les parcours de santé des usagers, ainsi que sur la perception de la tranquillité publique aux abords de ces structures, les deux questions examinées par les auteurs. Les HSA sont un outil supplémentaire dans l’offre médico sociale « particulièrement adapté aux publics consommateurs de drogues en situation de grande précarité et souvent en rupture avec les dispositifs traditionnels », et elles « permettent d’initier des parcours de soins ajustés aux réalités des usagers ». De plus, même avec des dynamiques différentes, « les deux villes ont observé une réduction significative des nuisances liées à la consommation de drogues dans l’espace public ». Et les Hospices civils de préconiser des adaptations dans le cadre d’une pérennisation autour d’une « clarification stratégique » en précisant le niveau de médicalisation des HSA, de la modélisation des parcours des usagers, du renforcement des liens avec les soins primaires et de la mobilisation des partenaires. Ou encore en proposant de l’innovation organisationnelle – expérimentation des dispositifs mobiles ou des guichets santé répondant à des besoins non couverts – et un suivi renforcé des parcours par la mise en place d’indicateurs de suivi. Bref ! La position du gouvernement français est la seule inconnue dans cette équation. Va-t-il soutenir cette politique qui a fait ses preuves6 ?

  1. « Les “haltes soins addictions”, qui ont fait leurs preuves, pourraient bientôt disparaître », le Monde, 18 juin 2025 ↩︎
  2. Lorraine Nolan a été élue au poste de directrice exécutive pour succéder à Alexis Goodsdeel, pendant le colloque… ↩︎
  3. « La gauche veut-elle vraiment “ouvrir 36 salles de shoot” ? », le Parisien, 9 juillet 2025 ↩︎
  4. https://www.assemblee-nationale.fr/ dyn/17/textes/l17b1325_proposition-loi# ↩︎
  5. https://www.drogues.gouv.fr/evaluation-des-haltes-soins-addictions-hsa ↩︎
  6. https://www.euda.europa.eu/publications/pods/drug-consumption-rooms_en ↩︎