IST : En Angleterre, un large dépistage à distance augmente le nombre de diagnostics mais peine à réduire les disparités sociales

Dix ans après son lancement au Royaume-Uni, le dépistage en ligne des IST fait ses preuves en termes de volume de tests et de diagnostics. Une étude récente montre que ce dispositif, supposé améliorer l’accessibilité pour tous, ne comble pas les inégalités sociales et ethnique d’accessibilité. Des enseignements précieux alors que la France déploie son propre modèle avec «Mon Test IST», en laboratoire et encore très partiellement en ligne.

Depuis plusieurs années, les infections sexuellement transmissibles (IST) augmentent en France comme dans d’autres pays européens. Leur diagnostic précoce et la répétition du dépistage sont un moyen pour réduire certaines complications et infléchir cette tendance croissante. L’Angleterre a été un des premiers pays à innover en lançant depuis plus de 10 ans un véritable dispositif d’accès aux dépistages à distance comprenant : demande de kit en ligne, envoi par la poste, autoprélèvement, renvoi par la poste, retour du résultat en ligne avec pour les positifs selon les cas un rendez-vous, un traitement ou une orientation vers le soin.

Ce dispositif est complémentaire des cliniques ISTIST Infections sexuellement transmissibles.  qui, en Angleterre, offrent l’essentiel du dépistage et du traitement des IST et la PrEPPrEP Prophylaxie Pré-Exposition. La PrEP est une stratégie qui permet à une personne séronégative exposée au VIH d'éliminer le risque d'infection, en prenant, de manière continue ou «à la demande», un traitement anti-rétroviral à base de Truvada®. L’objectif est d’améliorer l’accessibilité pour tous, et en particulier auprès des populations moins enclines à se faire dépister : les personnes appartenant à des minorités ethno-raciales ou les plus pauvres.

Une étude pour évaluer le dispositif dans 3 Aires géographiques

Dans leurs travaux, Jo Gibbs et Fiona Burns publient une évaluation de la contribution du dépistage via ce dispositif d’auto-prélèvement postal commandé en ligne —online postal self-sampling ou OPSS en anglais— pour répondre à ces questions : augmentation du dépistage et des diagnostics, réduction des inégalités.

L’étude porte sur trois aires géographiques distinctes (non nommées ni situées géographiquement). Elles diffèrent par leur mode d’implantation du dépistage en ligne au sein d’une clinique IST locale (Aire 1), les restrictions à cet auto-prélèvement postal en ligne (aucune dans l’Aire 1, kits limités à 4 par an dans l’Aire 2, ou encore dans l’Aire 3 limitant le test syphilis à un par an pour les hétérosexuels à faible risque et les femmes).

Ces aires sont aussi différentes dans la date d’introduction: 2014-5 dans l’Aire 1 (1,1 million d’habitants ; une clinique IST, 2017 dans l’Aire 2 (1,8 million d’habitants, deux cliniques IST) et 2019 dans l’Aire 3 (450 000 habitants, une clinique IST). Les distributions ethno-raciale et de déprivation sont très différentes entre ces trois localisations: par exemple, 54% de Blancs (anglais ou irlandais) et 51% de pauvres dans l’Aire 1, et respectivement pour ces mêmes caractéristiques, 36% et 21% en Aire 2 et 78% et 32% en Aire 3). On notera que si la proportion de femmes est la même dans les trois aires, la proportion de HSHHSH Homme ayant des rapports sexuels avec d'autres hommes.  connue via les recensements varie: 1,3% dans l’Aire 1, 2,7% dans l’ Aire 2 et 1,7% dans Aire 3.

La période d’étude enjambe la période covidCovid-19 Une maladie à coronavirus, parfois désignée covid (d'après l'acronyme anglais de coronavirus disease) est une maladie causée par un coronavirus (CoV). L'expression peut faire référence aux maladies suivantes : le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) causé par le virus SARS-CoV, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) causé par le virus MERS-CoV, la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) causée par le virus SARS-CoV-2. et donc varie selon les zones étudiées. Dans chaque aire, l’étude de la contribution de l’auto-prélèvement postal en ligne est comparée pour l’année 2022 à l’année précédant l’installation : 2015 pour la zone 1, 2018 pour la zone 2 et 2019 pour la zone 3. Et pour les 3 zones géographiques, 2022 est comparée à l’année 2019.

L’analyse porte sur le nombre total des tests réalisés online et en clinique IST. Les indicateurs étudiés sont la proportion des tests à distance, l’augmentation globale des taux de dépistage et de diagnostics positifs rapportés à la population, pour chlamydia, gonocoque et VIHVIH Virus de l’immunodéficience humaine. En anglais : HIV (Human Immunodeficiency Virus). Isolé en 1983 à l’institut pasteur de paris; découverte récemment (2008) récompensée par le prix Nobel de médecine décerné à Luc montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi. . Ces taux sont calculés par âge, sexe, ethnicité et indice de déprivation.

Un volume de tests en forte augmentation

Les résultats sont très clairs : le volume total de tests a fortement augmenté dans toutes les aires géographiques en 2022, par rapport à l’année antérieure à l’implantation et pour tous les groupes de population toutes les catégories d’un facteur (ajusté sur la composition de la population) 2 à 2,3 pour chlamydia-gonocoque. Dans l’aire 1 qui avait inauguré l’auto-prélèvement postal en ligne en 2014-2015, le niveau atteint avant le covid en 2019 n’a pas été retrouvé en 2022. En 2022, les tests online représentent 56% de l’ensemble des tests de l’Aire1, 81% dans l’Aire 2 et 73% dans l’Aire 3.

Les auteurs indiquent que l’interruption d’accès aux cliniques IST pendant la crise Covid a été en partie compensée par les services en ligne qui étaient indépendants des cliniques IST dans les Aires 2 et 3, mais cela n’a pas été possible dans l’Aire 1 où test en ligne et test sur place sont proposés par la même clinique IST : en 2022, le niveau pré-covid du nombre total de tests n’y a pas été rattrapé.

Dans chaque aire, cependant l’augmentation ajustée des tests rapportés à la population est socialement différenciée de façon systématique dans les trois aires géographiques : l’augmentation du dépistage suit le gradient social de l’index de déprivation (moins on est riche, moins on a augmenté l’utilisation du test), les Blancs anglais et irlandais ont plus augmenté leur dépistage que les six autres catégories ethno-raciales. Les résultats par sexe différent selon les aires : dans les trois aires, les hommes hétérosexuels sont ceux dont le dépistage a le moins augmenté, les HSH ont plus augmenté leur recours que les femmes en Aires 1 et 2, mais dans l’Aire 3, les HSH n’ont pas plus augmenté que les hommes hétérosexuels avec les femmes pour référence. En termes d’âge, les augmentations sont contrastées entre les groupes.

Figure 1 : Taux d'incidence mensuels des tests de dépistage de chlamydia (CT) et de gonorrhée (NG), ainsi que des diagnostics de CT et NG. Les colonnes correspondent aux trois zones d'étude de cas (ZEC1 à 3). Les données relatives à chaque résultat sont ventilées par sexe et comportement sexuel : femmes, hommes ayant des rapports sexuels exclusivement avec des femmes (HSH) et hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH). Les tests effectués en clinique sont représentés en vert et les tests par auto-prélèvement par voie postal commandé en ligne (OPSS en anglais) en rouge.
Figure 1 : Taux d’incidence mensuels des tests de dépistage de chlamydia (CT) et de gonorrhée (NG), ainsi que des diagnostics de CT et NG. Les colonnes correspondent aux trois zones d’étude de cas: CSA1 (Aire 1) à CSA3 (Aire 3). Les données relatives à chaque résultat sont ventilées par sexe et comportement sexuel : femmes, hommes ayant des rapports sexuels exclusivement avec des femmes (MSEW) et hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (MSM). Les tests effectués en clinique sont représentés en vert et les tests par auto-prélèvement par voie postal commandé en ligne (OPSS en anglais) en rouge.

En 2022, par rapport à 2019, l’augmentation des taux de tests VIH est plus élevée que pour chlamydia-gonocoques dans les aires 1 et 2 mais pas dans l’aire 3. Le test VIH à distance est moins utilisé que le test chlamydia, ce que les auteurs interprètent comme une difficulté ou une réticence vis-à-vis du prélèvement sanguin.

En 2022, les diagnostics portés sur la base d’un auto-prélèvement postal en ligne représentent en proportion de l’ensemble des diagnostics 50%, 33% et 12% respectivement pour chlamydia, gonocoque et VIH dans l’Aire 1; 78%, 67% et 24% dans l’Aire 2 et 66%, 36% et 39% dans l’Aire 3. Le dépistage à distance augmente les taux de diagnostics portés pour chlamydia et gonocoque.

Figure 2 : Taux d'incidence mensuels des tests de dépistage du VIH et taux d'incidence annuel des diagnostics de VIH. Les colonnes correspondent aux trois zones d'étude de cas (Aire 1 à Aire 3). Les données relatives à chaque résultat sont également ventilées par sexe et comportement sexuel : femmes, hommes ayant des rapports sexuels exclusivement avec des femmes (HSH) et hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH). Un diagnostic de VIH est défini comme un test d'anticorps réactif (ou équivalent) associé à un nouveau code de diagnostic de VIH dans les six semaines, en l'absence d'antécédent de diagnostic de VIH. Les tests effectués en clinique sont représentés en vert et les tests par auto-prélèvement par voie postal commandé en ligne (OPSS en anglais) en rouge.
Figure 2 : Taux d’incidence mensuels des tests de dépistage du VIH et taux d’incidence annuel des diagnostics de VIH. Les colonnes correspondent aux trois zones d’étude de cas: CSA1 (Aire 1) à CSA3 (Aire 3). Les données relatives à chaque résultat sont également ventilées par sexe et comportement sexuel : femmes, hommes ayant des rapports sexuels exclusivement avec des femmes (MSEW) et hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (MSM). Un diagnostic de VIH est défini comme un test d’anticorps réactif (ou équivalent) associé à un nouveau code de diagnostic de VIH dans les six semaines, en l’absence d’antécédent de diagnostic de VIH. Les tests effectués en clinique sont représentés en vert et les tests par auto-prélèvement par voie postal commandé en ligne (OPSS en anglais) en rouge.

Pour le VIH, globalement le nombre de tests a augmenté d’un facteur 2,9 dans l’Aire 1, d’un facteur 2,8 dans l’Aire2 et d’un facteur 1,8 dans l’Aire 3. Les taux de diagnostics d’infection VIH ont baissé de façon importante dans les Aires 1 et 2, avec respectivement -70% et -20%, et ceci aussi bien chez les femmes, les hommes hétérosexuels que chez les HSH ; mais dans l’Aire 3, le taux de diagnostics rapporté à la population a augmenté d’un facteur 4,3 globalement et 4,5 chez les HSH.

Tableau : Résumé général et résultats par sexe et groupe de comportement sexuel pour les autres tests et le taux d’incidence des infections au cours des années d’analyse dans chaque zone d’étude de cas (Aire ou CSA en anglais), analysés à l’aide d'un modèle de régression de Poisson
Tableau : Résumé général et résultats par sexe et groupe de comportement sexuel pour les autres tests et le taux d’incidence des infections au cours des années d’analyse dans chaque zone d’étude de cas (CSA1 à 3), analysés à l’aide d’un modèle de régression de Poisson

Les résultats sont moins clairs sur délai à l’entrée en soins pour les cas positifs car la venue en clinique est difficile à documenter dans les informations recueillies par les cliniques IST auxquelles en principe les cas positifs sont référés après le résultat ; de plus certaines cliniques, envoient le médicament par la poste, notamment pour chlamydia.

Le dépistage à distance, nouveau mode majeur de dépistage

Les conclusions des auteurs de l’étude sont les suivantes. Dans les aires considérées, l’auto-prélèvement par voie postal commandé en ligne est devenu le mode principal de dépistage des IST, avec des proportions variables selon l’offre locale. L’apport du dépistage en ligne est important partout mais différencié par territoire et par population, et pourrait potentiellement élargir au lieu de réduire comme espéré le gradient social d’accessibilité.

Durant la période, l’offre de soins en clinique IST a été réduite, ce qui a contribué à l’augmentation du dépistage online. Les auteurs insistent sur la nécessité de ne pas réduire cette offre physique, ni de la restreindre par exemple comme dans l’Aire 3 en en limitant l’accès physique aux seules personnes symptomatiques. La diversité de l’offre doit demeurer.

Cette étude dans le contexte britannique montre que les personnes attirées par un accès facilité sont bien des personnes exposées aux IST et au VIH et que globalement cette modalité permet certainement de réduire les infections non diagnostiquées.

En France, «Mon Test IST» se développe

En France, actuellement l’offre gratuite à distance reste limitée, en ce début 2026, aux jeunes femmes de moins de 25 ans, même si elle devrait s’étendre rapidement aux jeunes hommes. Aucun chiffre n’est encore disponible de la part de l’Assurance maladie pour cette offre récente.

Avec l’élargissement du test gratuit et sans prescription en laboratoire du VIH aux IST (chlamydia, gonocoque, syphilis, hépatite B en plus du VIH) depuis le 1er septembre 2024 «Mon Test IST», le modèle français s’appuie sur le dense réseau de laboratoires implanté sur tout le territoire et le financement direct par l’Assurance Maladie.

Cependant ce dispositif est peu ou pas du tout connecté à l’offre de soins, CeGIDDCeGIDD Centre gratuit d’information, de dépistage et de diagnostic (CeGIDD) des infections par les virus de l'immunodéficience humaine, des hépatites virales et des infections sexuellement transmissibles. Ces centres remplacent les Centres de dépistage anonyme et gratuit (CDAG) depuis le 1er janvier 2016. ou médecins de ville ou de centre de santé, voire en hôpital pour les personnes découvrant une hépatite B ou une infection VIH. Les biologistes et le dispositif de navigation devraient en principe porter cette mission d’orientation.

Une évaluation —ISOLAB, en cours de préparation— sera menée en 2026 pour appréhender la contribution du dispositif à l’accroissement du dépistage et surtout de l’amélioration du diagnostic et de l’accès aux soins des personnes atteintes d’IST.