Une étude récente1Cette étude, disponible sur le serveur medRxiv, est en «preprint», autrement dit elle n’a pas encore été validée en peer review., menée par une équipe composée de chercheurs anglais, écossais et français, apporte un éclairage inédit sur cette flambée épidémique et, surtout, sur l’efficacité –ou les limites– des réponses mises en place.
Une modélisation mathématique qui pose question…
Pour analyser cette épidémie, les chercheurs se sont appuyés sur un modèle mathématique de transmission particulièrement sophistiqué, conçu pour décrire les interactions entre le virus, les moustiques Aedes albopictus et la population humaine. Concrètement, ce modèle simule, jour après jour, l’évolution des populations de moustiques à tous les stades de leur vie (œufs, larves, nymphes, adultes), ainsi que la manière dont le virus circule entre moustiques et humains. Il intègre des données environnementales locales très fines –température, précipitations, évaporation, durée du jour–, des paramètres qui influencent directement la vitesse de développement des moustiques, leur survie, leur agressivité (nombre de piqûres) et le temps nécessaire au virus pour devenir transmissible après l’infection du moustique. Le modèle tient aussi compte de caractéristiques biologiques propres au moustique tigre, comme la capacité des œufs à entrer en dormance ou la compétition entre larves. À partir de ces éléments, les chercheurs ont reconstitué une courbe «théorique» de l’épidémie, en partant de l’introduction d’une seule personne infectée dans une population entièrement susceptible. En comparant ensuite cette trajectoire modélisée aux données réelles de cas observés à Bergerac, ils ont pu estimer la date probable d’introduction du virus et, surtout, évaluer indirectement l’impact des mesures de lutte anti-vectorielle.
![Résultats du modèle pour l'épidémie de chikungunya à Bergerac en 2025 comparés aux données de cas de Santé Publique France [9, 17, 18]. Dans le graphique, les données sur les cas (en orange, série chronologique connue au 29 octobre 2025) sont représentées parallèlement aux simulations du modèle utilisant la date estimée du premier cas (17 juin 2025 - en vert) et la date déclarée du cas index (23 juin 2025 - en violet). Les barres horizontales noires et jaunes indiquent respectivement les périodes d'incubation intrinsèques (fixes) et extrinsèques (variables, sensibles à la température) du chikungunya à partir des dates de déclaration des cas pendant la période de contrôle. La ligne verticale en pointillés gris représente la date à laquelle la lutte antivectorielle a été lancée.](https://vih.org/wp-content/uploads/2026/01/chik1.png)
Vih.org a interrogé Jean Gaudart, chercheur à l’unité de recherche SESSTIM (Aix Marseille Université, INSERMInserm Institut national de la recherche médicale. IRD), sur la modélisation utilisée. Pour ce dernier, elle biaise quelque peu les résultats: «Un des reproches que je formule à la modélisation dynamique (quels que soient le modèle et les modélisateurs), c’est que le modèle est toujours optimisé pour les données observées. Donc ça colle toujours trop bien.» Et l’expert de poursuivre: «La figure 3 montre bien mon questionnement: le modèle optimisé est plus adéquat que le modèle utilisant le 1ercas rapporté, il est donc optimisé pour coller aux données.»
Une épidémie silencieuse, révélée tardivement
Le chikungunya est une maladie à déclaration obligatoire en France, mais il possède un angle mort redoutable : une proportion non négligeable des infections reste asymptomatique. À Bergerac, le premier cas confirmé n’a été identifié que le 6 août 2025, alors que les symptômes du cas index remontaient à la fin juin. Les modélisations suggèrent même que l’introduction du virus pourrait dater de la mi-juin. Autrement dit, le virus aurait circulé au sein de la population pendant près de deux mois sans être repéré.
Ce délai n’est pas anecdotique. Il conditionne la taille de l’épidémie, la densité de moustiques infectés et, in fine, l’efficacité des mesures de contrôle. Comme le prévoit le dispositif français de lutte antivectorielle, les premières actions ont consisté en des pulvérisations d’insecticides adultes (adulticides) dans un rayon de 150 à 300 mètres autour des lieux fréquentés par les personnes infectées, associées à des traitements larvicides et à la suppression de gîtes larvaires. Ces opérations, mises en œuvre dès la mi-août, reposaient sur une logique classique : circonscrire rapidement les foyers de transmission.
Le tournant de septembre : quand l’intensité change la donne
Durant les premières semaines, le nombre de cas observés suit presque exactement la trajectoire prédite par le modèle… sans aucune mesure de contrôle. Autrement dit, les interventions initiales n’auraient pas eu d’impact mesurable sur la dynamique de l’épidémie. Les auteurs proposent une explication simple : le virus circulait déjà sur une zone bien plus large que celle couverte par les traitements.
Tout bascule début septembre. Face à la persistance des cas, les autorités sanitaires intensifient radicalement leur stratégie. Les pulvérisations adulticides s’étendent à des périmètres beaucoup plus vastes, jusqu’à couvrir plusieurs centaines d’hectares, avec une mobilisation logistique et humaine sans précédent à l’échelle locale. La communication change aussi d’échelle: information du public par SMS, communiqués de presse, stands d’information, implication des écoles et des marchés.
C’est précisément à ce moment que les courbes divergent. Le modèle, qui ne tient pas compte des interventions, prédit une poursuite – voire une reprise – de l’épidémie. Les données réelles, elles, montrent une chute nette du nombre de cas, après un délai correspondant aux périodes d’incubation du virus chez l’humain et chez le moustique. Cette concordance temporelle constitue un argument fort en faveur de l’efficacité des mesures intensives et étendues, estiment les auteurs de l’étude. Un avis que ne partage pas Jean Gaudart, pour qui les auteurs surinterprètent les résultats. «Une dynamique plus tardive étant modélisée, ce décalage se voit également sur la diminution de l’épidémie: on ne peut pas affirmer que c’est l’intervention qui est à l’origine de la baisse. Pour pouvoir le démontrer, il aurait fallu faire des analyses de sensibilité plus poussées sur les différents paramètres fixés du modèle, mais également modéliser les interventions elles-mêmes, ou utiliser d’autres méthodes d’évaluation d’interventions. D’autant plus que la température semble avoir commencé à diminuer juste après le démarrage de l’intervention : il y a une concordance temporelle entre diminution du taux de piqûres, diminution de la température, diminution des émergences, accroissement des temps de développement des larves. Il est donc difficile d’affirmer que l’intervention est l’élément majeur – ni affirmer qu’elle est inutile.» En outre, la communication «n’est pas suffisante pour avoir une réelle efficacité. Les stratégies qui ont montré leur efficacité sont plus basées sur la mobilisation communautaire, la médiation en santé, sur du plus long terme.»

Adulticides, larvicides : quelles armes contre le moustique tigre ?
L’étude met également en lumière un déséquilibre assumé dans la stratégie de lutte : faute de ressources suffisantes, les actions ciblant les larves ont été limitées, au profit des traitements contre les moustiques adultes. Les auteurs estiment que les larvicides auraient nécessité plusieurs semaines pour produire un effet sur la transmission, et que leur impact réel dans ce contexte est resté marginal.
À l’inverse, les adulticides semblent avoir joué un rôle clé en interrompant rapidement la chaîne de transmission, en empêchant les moustiques infectés de piquer de nouveaux hôtes. Une conclusion qui nourrit un débat ancien : si la lutte antivectorielle réduit bien les populations de moustiques, son effet direct sur la transmission virale est rarement documenté. De ce point de vue, Bergerac fournit ici un cas d’école, estiment les auteurs de l’étude.
Ce que Bergerac nous apprend pour l’avenir
Au-delà de l’épisode local, cette flambée de chikungunya agit comme un révélateur. Elle montre que le système français de surveillance fonctionne, mais qu’il reste fondamentalement réactif. Tant que les cas ne sont pas identifiés, aucune action n’est déclenchée. Dans un contexte de changement climatique, de forte mobilité internationale et d’implantation durable du moustique tigre, cette inertie initiale peut coûter cher.
Les auteurs plaident pour un renforcement de la détection précoce, en explorant notamment des outils innovants comme la surveillance des eaux usées. Couplée à des modèles prédictifs capables d’anticiper la gravité potentielle d’un foyer dès les premiers signaux, cette approche pourrait permettre d’agir avant que l’épidémie ne prenne de l’ampleur. Un vœu que partage Jean Gaudart: «Je rejoins les chercheurs sur l’importance de démarrer très tôt les stratégies (même avant les premiers cas), de façon combinée, à une large échelle.» Pour cet expert, «il ne faut pas se limiter à cibler l’environnement des cas. La lutte contre une épidémie démarre avant l’épidémie. En particulier la mobilisation communautaire, notamment l’information des habitants sur la maladie, les moustiques, ou encore les gites larvaires et la façon de les repérer et détruire au quotidien par exemple, sont des modalités qui ont montré leur efficacité dans d’autres pays. En France, le kit pédagogique «mouskit» va dans ce sens (www.mouskit.org). De plus, il est indispensable d’avoir des stratégies coordonnées sur l’ensemble d’un territoire, agir de façon isolée est contre-productif.»
Une alerte sanitaire, plus qu’un accident
Bergerac n’est ni un cas isolé, ni une anomalie statistique. L’année 2025 marque une rupture, avec un nombre inédit de cas autochtones de chikungunya en France métropolitaine. L’épisode rappelle une évidence parfois inconfortable : la frontière entre maladies tropicales et européennes s’estompe. Face à cette nouvelle donne, l’enjeu n’est plus seulement de réagir, mais d’anticiper, en s’appuyant sur la science, les données et l’adhésion des populations.
Référence
Sandeep Tegar, Guillaume Lacour, Antoine Mignotte, Bethan V. Purse, Christina A. Cobbold, Dominic P. Brass, Steven M. White. Surveillance and control efficacy of the Bergerac, France, 2025 chikungunya outbreak.