Le 5 novembre 2024, la Floride a raté de peu la légalisation du cannabis à des fins récréatives. Elle serait devenue le 26e État d’Amérique à autoriser les adultes à consommer ce produit. Les modalités du référendum imposaient 60 % de votes favorables pour adopter la proposition, laquelle n’a réuni « que » 55,9 % des électeurs. Le candidat Donald Trump – résidant local installé dans sa villa de Mar-a-Lago – s’est déclaré favorable à cette mesure, contrairement au gouverneur républicain Ron DeSantis, par ailleurs soutien déterminé de sa candidature à la présidence. La campagne pour le « oui » a été massivement soutenue par l’industrie du cannabis dit « thérapeutique », légal en Floride depuis 2016, dont les poids lourds – les géants Trulieve Cannabis Corp (qui a versé 141 millions de dollars au camp pro-légalisation) ou Tilray – sont devenus de puissantes machines au service d’un lobbying de la vente libre de cannabis. C’est la dernière péripétie d’un virage historique opéré par les États-Unis concernant cette drogue, de loin la plus consommée, qui représente un enjeu économique considérable tout en restant l’objet d’interrogations sur le terrain sanitaire. Ajoutons que l’inexorable montée en puissance du capitalisme chanvrier est un sujet mondial même si la France, comme dans d’autres thématiques liées aux stupéfiants, semble résister à ce mouvement général de régulation par le marché, qu’il soit thérapeutique ou récréatif.
Numéro 1 au hit-parade
Quelle que soit l’appellation sous laquelle elle est désignée, la petite plante à cinq feuilles reste le golden standard des drogues dans la longue histoire psychoactive de l’humanité. Son succès ne se dément pas, tout en continuant d’alimenter les polémiques. Longtemps le cannabis a partagé, avec son alter ego l’opium, le privilège d’être considéré à la fois comme un remède et un agréable passe-temps à connotation orientaliste. À l’aube du XXe s., ces drogues sont peu à peu vouées aux gémonies par les conventions internationales qui installent la prohibition en Occident. Mais, à la différence des stimulants ou des opioïdes, les propriétés du cannabis n’ont jamais suscité l’intérêt des autorités militaires. Le cannabis n’a pas bénéficié non plus du passe-droit octroyé aux anti-douleurs par l’industrie pharmaceutique, il fut donc retiré progressivement de la liste des substances médicamenteuses avant d’être inscrit au tableau IV1 des stupéfiants de la Convention unique de 1961. Sa faible toxicité, aujourd’hui avérée, ne lui a pas épargné la mise à l’index. Pour autant le caractère particulier de cette drogue universellement appréciée depuis la nuit des temps rend sa diabolisation laborieuse, pour ne pas dire impossible. Un tropisme cannabique qui s’explique peutêtre aussi par la faible lisibilité de la barrière prétendument hermétique supposée séparer le paradis artificiel du médicament.
Ceci n’est pas une drogue
Tous les « cannabinophiles » vous le diront, leur drogue de prédilection n’en est pas une. Les inconditionnels du chanvre évoquent une substance bénéfique, qui soigne, détend, embellit l’existence sans provoquer de dépendance ni de surdoses, voire une plante miraculeuse propre à guérir toutes les maladies. Un discours qui a réussi à imposer le concept un peu flou de « drogue douce », souvent repris par la presse malgré son absence de bases scientifiques.
La grande vague du Flower Power des années 1960-1970 a même réussi à diffuser l’idée d’une relative innocuité du cannabis, au point d’influencer la réglementation. Entre 1973 et 1978, douze États américains ont opté pour la décriminalisation, une tendance qui culmine sous la présidence de Jimmy Carter, qui propose en 1977 une loi fédérale d’exemption de poursuites des consommateurs. Ce vent de tolérance a soufflé aussi sur la Vieille Europe où les Pays-Bas débutent leur expérience de « coffee shops » en 1976, dans le but explicite de « séparer les marchés » entre cannabis et drogues dures.
Même la France adopte en 1978 une « circulaire Pelletier » qui recommande aux magistrats de ne pas poursuivre les simples consommateurs de « haschich et de marihuana »2, exemple unique de pause dans la guerre à la drogue dans l’Hexagone. L’appel du 18 joint, lancé en 1976 voit plusieurs personnalités comme Bernard Kouchner, à l’époque président de Médecins du monde, ou le philosophe Jacques Derrida, faire entendre cette petite musique qui voudrait faire du cannabis, non un médicament mais une drogue douce, c’est-à-dire une drogue qui ne l’est pas vraiment.
Usages, abus et dépendances
L’avènement de l’addictologie à la fin des années 1990 va dépouiller le cannabis de son image de substance inoffensive tout en ouvrant la voie à l’étude scientifique des propriétés thérapeutiques du chanvre. C’est le temps de la réduction des risques et de la découverte des « usages durs de drogues douces » où les contextes de consommations sont privilégiés dans la lutte contre les dommages. C’est aussi le temps de l’introduction de la biologie et des neurosciences au détriment de la psychologie, une orientation qui permet d’acquérir des informations rationnelles sur les différentes substances en circulation et leurs effets respectifs. En 1964, le chercheur israélien Raphael Méchoulam synthétise le tétrahydrocannabinol (THC) puis le cannabidiol (CBD), les principes actifs du cannabis, une découverte qui permet de démontrer l’intérêt de la prescription médicale dans plusieurs pathologies. Une industrie pharmaceutique du cannabis commence alors à se développer. Officiellement, l’accent est mis sur le caractère étanche de la frontière censée séparer les malades qui souffrent des amateurs de vertiges psychoactifs, une séparation qui fait l’impasse sur une zone grise : du fait de la prohibition, la majorité des malades ont découvert les effets bénéfiques de la plante grâce au marché noir.
L’exemple étasunien
Après la vague de tolérance des années 1970, la guerre à la drogue fait un retour en force et renoue avec la théorie de l’escalade. Le cannabis, accusé d’être la porte d’entrée des autres drogues, n’est pas épargné par le « just say no » de Nancy Reagan, un slogan principalement destiné aux jeunes. Mais l’argument de la santé n’est pas le cœur de la croisade menée contre « l’ennemi public no 1 de l’Amérique ».3
L’étude scientifique des effets du chanvre n’intéresse pas les autorités fédérales, conscientes de sa faible toxicité comparative. À cet égard, le Controlled Substance Act (CSA), imposé en 1970 par Nixon est caractéristique : cette loi fédérale toujours en vigueur, interdit explicitement tout usage thérapeutique de la plante et criminalise la vente et la possession du cannabis. Tout en bloquant la piste du soin, ce qui laisse ouvert le champ des spéculations sur son intérêt médical.
En 1996, la Californie est le premier État à s’engouffrer dans l’espace laissé vacant entre lutte contre la drogue et recherche thérapeutique. La « proposition 215 » autorise un usage dit « compassionnel » réservé aux personnes munies d’une « medical marijuana identification card ». Avec un seuil d’accession très bas : une migraine, des douleurs articulaires ou des insomnies sont des symptômes susceptibles de nécessiter un soin à base de cannabis. La continuité entre substance récréative, médicament de confort et produit miracle apparait de manière précoce dans le modèle de prescription étasunien. La proposition 215 est imitée dans quatre autres États en 1998, douze en 2000 et 25 en 2012, date à laquelle deux États, le Colorado et l’État de Washington, proposent également du cannabis dit « récréatif ». Une évolution linéaire qui semble inéluctable quand on étudie la chronologie des lois qui ouvrent le marché capitaliste du cannabis. Aujourd’hui, aux États-Unis, 40 États sur 52 proposent l’accès à de petites quantités de cannabis pour des raisons médicales , partiellement confondus avec les 25 États ayant légalisé à titre récréatif. Comme le souligne Ivana Obradovic: « Tous les États ayant légalisé le cannabis non-médical en autorisaient déjà l’usage à des fins médicales. »4
L’irrésistible ascension du cannabis
Aujourd’hui la situation du cannabis dans le monde est à peu près celle de son double inversé du début du XXe siècle, lorsque les premières mesures prohibitives se sont abattues sur le chanvre non industriel. Pas un mois sans que l’actualité ne relate un assouplissement de la législation cannabique quelque part dans le monde, selon le schéma classique d’un programme médical élargi quelques années plus tard à la consommation, sous la forme d’une dépénalisation ou d’une légalisation.
Dernier exemple en date, la Tchéquie dotée d’un programme thérapeutique depuis 2013 où la Chambre haute a validé en juillet 2025 une proposition de loi autorisant la culture de 3 plants et la possession de 100 g. Dans l’Union européenne, 21 pays sur 27 ont franchi le cap de l’accès au cannabis thérapeutique et trois d’entre eux ont évolué ces dernières années vers le récréatif : Malte en 2022, Luxembourg en 2023 et Allemagne en 2024.
Il semble donc logique de corréler la prescription à but thérapeutique avec la légalisation tout court, même si ce lien est contesté par les autorités sanitaires, inquiètes d’être assimilées à un lobby pro drogues. Seuls quelques rares pays ont franchi le pas de la légalisation sans passer par le préalable d’une expérience thérapeutique. C’est le cas de l’Uruguay en 2013. Ce petit État d’Amérique du Sud constitue une singularité liée à la personnalité de son président José Mujica, un ancien guérillero tupamaro.
La plupart des États ayant désobéi aux conventions ont pris la précaution de faire précéder le passage au cannabis légal par une phase thérapeutique. Au Canada, la prescription remonte à 2002. Au fil des ans, les autorités fédérales ont eu à gérer l’embouteillage créé par une demande exponentielle de cannabis pour se soigner, poussant le gouvernement à autoriser la vente aux particuliers en 2018.
En Suisse, le cannabis médical est autorisé au niveau fédéral en 2022 sans déroger au statut pénal de la plante, suivi en 2024 d’expérimentions cantonales de cannabis récréatif. Ailleurs la situation est plus contrastée avec de larges espaces acquis à une stricte prohibition (parfois assortie à la peine de mort), mais aucun continent n’échappe à ce mouvement général d’émancipation.
En août 2024, le Ghana vote une loi légalisant le cannabis médical rejoignant le cercle des pays africains ayant rompu avec le modèle prohibitif – Lesotho, Zimbabwe et Afrique du Sud. Ce dernier pays se dote en mai 2024 d’un Cannabis for Private Purposes Act qui décriminalise l’usage privé et réglemente l’accès médical.
En Asie, la Thaïlande offre un exemple des diff icultés à tracer une ligne claire entre thérapeutique et récréatif. La présence de millions d’amateurs de thaï sticks sur les plages de Phuket et de Ko Phi Phi, avait poussé le Royaume vers la légalisation en 2022. La vente libre, sans contrôle a généré une industrie prospère qui s’impose comme un pilier de l’économie des loisirs. Dans ce flou juridique, un narco tourisme débordant a suscité l’inquiétude des autorités dans un pays pourtant ouvert aux visiteurs. Une nouvelle réglementation est votée le 25 juin 2024 qui oblige les consommateurs à passer par une prescription médicale, fournie sur place par les points de vente.
Le cannabis mère de toutes les batailles
La croissance exponentielle du chiffre d’affaires des sociétés américaines qui gèrent l’économie du cannabis thérapeutique démontre à l’envi la puissance des lobbies, qu’ils se prétendent guidés par des motivations sanitaires ou purement marchandes. En économie de marché, ce phénomène impacte toutes les drogues, de l’alcool au tabac, en passant par les médicaments psychotropes et bien sûr les substances inscrites au tableau IV de la Convention de 1961.
« Quel type de marché faut-il mettre en place ? Un marché commercial produit des acteurs économiques qui vont légitimement chercher à maximiser les profits… et s’organiser en lobby ». Comme le précisent Frank Zobel et Jean Félix Savary : « La régulation devient alors une foire d’empoigne entre la santé publique et l’économie ».5
Le marché des opioïdes, considérés comme des drogues dures, a généré moins de méfiance de la part des autorités. Ils ont été cadrés de manière précoce par une industrie pharmaceutique qui a défini son champ de compétence : la lutte contre la douleur, et plus tard la production de médicaments destinés à réguler les addictions. Les années « héroïne » et la « crise des opioïdes » tendent à démontrer que le flou existe aussi entre thérapeutique et récréatif dans l’univers opiacé (y compris dans des épisodes de dépendance avérée). Pour autant, la médicalisation reste à l’évidence la solution idoine en matière de marché légal de ces substances.
Pour les stimulants consommés massivement comme la cocaïne ou l’ecstasy, c’est presque l’inverse. Leur utilisation dans le contexte du soin reste marginale, malgré un retour récent de l’intérêt porté à la MDMA en psychiatrie. Le cannabis, lui, pose un problème de fond. Tous les dispositifs institutionnels de chanvre thérapeutique commencent par une rhétorique sans faille sur l’absolue nécessité de ne pas confondre « patient·es » et « consommateurs·trices ». Mais dans l’univers cannabique, la complémentarité naturelle entre plaisir, confort et soin, rend vite inclassable cette substance, malgré la stridence des discours officiels. La demande de cannabis a le don de s’insinuer dans tous les dispositifs et de déjouer les instruments de contrôle mis en place par les autorités sanitaires ou administratives. Les efforts louables des « cannabis clubs » ou autres « compassion clubs » pour imposer des règles de partages non commerciaux sont confrontés partout à la concurrence du marché noir. Le triomphe actuel du CBD est une preuve supplémentaire de la toute-puissance du profit, même avec un produit « soft », théoriquement voué au soin, qui évolue vers le cannabis-bien-être sous la pression des consommateurs.
La France, « village gaulois » dans de nombreux sujets « drogues »6, a reconnu précocement la faille représentée par le chanvre pour son modèle répressif qu’elle voudrait ériger en exemple. Notre pays a multiplié les campagnes pour dénoncer « les dangers du cannabis », quand jamais aucune communication grand public n’a été conçue pour informer de l’intérêt thérapeutique des drogues, qu’il s’agisse du chanvre voire des traitements de substitution opioïdes. La France a également déployé de grands efforts diplomatiques pour s’opposer au CBD dont le commerce a été finalement imposé par la législation européenne. Sous la pression des malades douloureux, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a mis en place un programme expérimental de cannabis médical très embryonnaire, dont la pérennité est loin d’être assurée7. Autant de réticences qui soulignent l’appréhension de certaines officines gouvernementales à l’égard du cannabis, perçu comme le maillon faible de la prohibition à la française.
Au niveau international beaucoup font le même constat mais pour en tirer des conclusions inverses. De grandes ONG antiprohibitionnistes comme Open Society, la fondation du milliardaire George Soros ou l’ACLU (American Civil Liberties Union), l’organisation historique de lutte pour les droits civiques, ont fait alliance avec le lobby capitaliste du chanvre dans la perspective d’en faire un bélier contre l’ensemble du dispositif prohibitif américain. Cette stratégie a payé. Elle possède le mérite de parler à la fois aux libertariens à droite, voire à l’extrême-droite, et aux traditionnels liberals de centre gauche. Le Control Substance Act (CSA) dernier vestige fédéral de restriction de la vente de cannabis est en passe d’être balayé par un tir nourri qui associe défenseurs des droits humains et grandes compagnies chanvrières8. À cet égard il est symptomatique de constater que les principaux défenseurs du CSA sont les lobbies de l’alcool et du tabac ainsi que les acteurs de l’industrie pharmaceutique non impliqués dans la production de cannabis médical. Business as usual, diront certains.
- La tableau IV de la convention unique de 1961 est celui qui regroupe les drogues considérées comme dangereuses et ne présentant aucun intérêt du point de vue médical, une formulation que l’on retrouve mot pour mot dans l’annexe I du Controlled Substance Act (CSA), la loi fédérale qui prohibe le cannabis toujours en vigueur promulguée par Richard Nixon en 1970. ↩︎
- https://bdoc.ofdt.fr/index.php?lvl=notice_display&id=55 ↩︎
- Célèbre phrase tirée du discours fondateur du président Richard Nixon sur la Guerre à la drogue (War on drugs) prononcée le 17 juin 1971, en conférence de presse. ↩︎
- Ivana Obradovic, La légalisation du cannabis aux États-Unis, OFDT, note 2021-1, janvier 2021, https://www.ofdt.fr/sites/ofdt/files/2023-08/field_media_document-5764-eisxio2a10.pdf ↩︎
- P.P. Bänzinger, M.Herzig, C. Koller, J.F. Savary, F. Zobel, La Suisse et les drogues, Livreo-Alphil, Neufchâtel 2024, p.343 ↩︎
- Voir article p. 18 ↩︎
- Ce programme expérimental initié en 2021 par l’ANSM concerne actuellement quelques centaines de patients tous atteints de pathologies lourdes (neuropathies résistantes, maladies neurovégétatives, cancer, épilepsie). Après une incertitude réglementaire sur son éventuelle interruption en 2024, le programme a été officiellement prorogé jusqu’en 2026. ↩︎
- Charles Delouche-Bertolasi, Les États-Unis s’apprêtent à reclasser le cannabis comme drogue moins dangereuse, Libération 30 avril 2024 ↩︎