La recherche malade du Covid

La médecine et le soin ont été les stars incontestées de la crise sanitaire: les médecins de tous genres ont occupé un temps d’antenne impressionnant, sensibilisant les Français aux notions de coronavirus, de tests PCR ou sanguins, d’orage cytokinique, de RO, d’essai en double aveugle contre placebo, etc. Les Français ont cru devenir des experts ès maladies infectieuses, avant de plonger dans une grande perplexité quand ils ont découvert qu’un fait donné comme sûr ou probable un jour, devenait caduque quelques jours après. À titre d’exemple : les enfants auraient été plus contaminants que les autres, l’hydroxychloroquine serait efficace en traitement préventif, la nicotine serait un facteur protecteur, etc. 

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Ironie d’une science piégée par la vitesse du siècle ? Méconnaissance par les profanes de la réalité de la recherche scientifique ? Comme l’écrivent Michel Callon, professeur de sociologie et Pierre Lascoumes, directeur de recherche émérite au CNRS, «en sciences, il convient toujours de commencer par douter, pour ensuite confronter et discuter impitoyablement les hypothèses et les résultats obtenus, afin d’avoir quelque chance de parvenir à un consensus.»

Vertige de la science

À la fin du mois de mai, près de 1 700 essais cliniques sur le Covid ont été recensés par la plateforme d’intelligence artificielle Clinical Research Navigator (CRN) qui agrège des contenus tels que les essais cliniques, les publications scientifiques, les profils d’experts et les articles publiés dans le monde entier. Selon ce décompte, les États-Unis sont à l’origine du plus grand nombre d’essais cliniques (19%). La France représente 16% des essais, menés notamment par l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Suivent l’Espagne (9%), le Royaume-Uni et la Chine (6%). De quoi donner le tournis aux profanes. 

Mais derrière les chiffres ne se cachent pas forcément des rapports de force scientifique. Quand la Grande-Bretagne a choisi de privilégier deux grand essais dont Recovery, la France s’est dispersée dans près de 160 essais dont Discovery, essai européen qui finalement restera franco-français (voir notre article). Et Recovery n’en finit pas de livrer des résultats alors que Discovery est en panne faute d’inclusions au-delà de l’Hexagone. 

À Vih.org, nous avons assisté comme d’autres à ce tourbillon médiatico-scientifico-politique, qui nous a donné le tournis. D’autant que plusieurs membres de la rédaction et du comité éditorial s’y sont trouver plongés. Comme l’explique Gilles Pialoux, «le point commun des “VIHologues”, c’est une passion pour l’émergence. Nous avons probablement une plasticité, une capacité à nous adapter et puis, la recherche épidémio, l’analyse des données scientifiques, on a fait ça toute notre vie…» Pas de surprise, donc, à replonger tête baissée pour ceux qui ont vécu l’épidémie du sida, dans l’énigme du Sars-CoV-2. 

Mais l’époque est très différente comme Jean-François Delfraissy aime à l’expliquer: «il a fallu 15 ans pour trouver les antirétroviraux contre le VIH, 8 ans pour un traitement pour le VHC, 6 mois pour un vaccin contre Ebola, et là tout le monde souhaiterait trouver un traitement du Covid-19 en 3 mois ?» Pour l’heure, seule la Dexaméthasone (un corticoïde bien connu) semble avoir donné des chiffres indiscutés à ce jour (dans l’essai Recovery) sur la mortalité. Aujourd’hui, chacun derrière son écran peut accéder aux bases de données de la recherche internationale en train de se faire : le portail d’archives ouvertes HAL donne accès direct à toutes ses publications traitant du Covid-19, l’OMS appelle à la collaboration et au partage des données en matière de recherche. 

Tentative de coordination et mobilisation des spécialistes du VIH

En France, un conseil scientifique présidé par Jean-François Delfraissy, ancien directeur de l’ANRS, a été créé le 11 mars. Y siègent notamment les infectiologues Yazdan Yazpandanah (AP-HP) et Denis Malvy (CHU de Bordeaux). Son président a estimé sur l’antenne de BFM que le conseil scientifique n’avait pas vocation à perdurer au-delà de la période d’urgence et que les agences sanitaires devaient revenir au premier plan. 

Le 24 mars, c’est un Comité analyse, recherche et expertise (CARE) qui est mis en place. Composé de douze chercheurs et médecins, présidé par Françoise Barré-Sinoussi, prix Nobel de médecine pour sa découverte du virus du sida, cet organe indépendant remplit une fonction d’expertise scientifique rapide, à la demande du Gouvernement, auquel il adresse des avis. Il surveille spécifiquement les «innovations scientifiques, thérapeutiques et technologiques proposées par la communauté scientifique pour lutter contre le Covid-19 (développement et déploiement de traitements de tests et d’essais, avec un accent particulier sur les expériences conduites à l’étranger)». Cette vigie est médiatiquement muette, mais le site donne un aperçu des recherches en cours dans les laboratoires.

Au niveau européen, c’est Peter Piot, directeur exécutif de l’Onusida de 1995 à 2008, qui a été nommé conseiller de la présidente de la Commission européenne pour la recherche sur le Covid-19… Encore un médecin qui a longuement fréquenté le VIH (et co-découvreur d’Ebola) appelé à la rescousse dans la lutte contre le Covid (qu’il a par ailleurs contracté) . La Commission a également mis en ligne une plateforme de données sur le Covid 19, pour permettre aux chercheurs d’accéder et de partager les informations sur le virus. Mais l’échec relatif de l’essai Discovery laisse à penser que la coordination européenne n’est pas au point. De fait, l’essai coordonné par l’Inserm dans le cadre du consortium REACTing dédié aux maladies infectieuses émergentes, devait inclure 3 200 patients européens dont 800 en France. Or, par complexité et insuffisance de collaboration européenne, par l’articulation complexe avec l’essai de l’OMS Solidarity, les inclusions n’ont même pas atteint le chiffre de 800 pour la France. Ce qui faisait dire à Yazdan Yazdanpanah, interrogé par le Monde le 1er mai : «Sur les essais cliniques, l’Europe est un échec!».

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