Chemsex, une réalité ambivalente

Il est difficile d’isoler les pratiques du chemsex des autres caractéristiques de la condition gay, entre risque VIH, opprobre sociale, et ressourcement communautaire. Quelques enseignements de l’étude Apaches.

En 2018, deux enquêtes qualitatives ont été menées autour du «chemsex»: Apaches, réalisée par l’OFDT à la demande de la DGS1Milhet M. (2019) Apaches Attentes et PArcours liés au CHEmSex. Paris, OFDT, 98p. Il s’agit d’une homonymie avec l’étude APACHES-ANRS EP 57 qui concerne le papillomavirus anal chez les personnes VIH+., et PaacX, conduite par l’Inserm avec l’association Aides2PaacX est encore en cours, mais des données sur sa première phase ont été communiquées.. Si la seconde est toujours en cours, les résultats de la première ont été publiés en 2019. Apaches vise à fournir des éclairages favorisant l’élaboration de messages de prévention et de réduction des risques à destination des personnes impliquées dans le chemsex, ainsi que des préconisations utiles aux intervenants qui interviennent auprès des chemsexers en difficulté.
Elle a été réalisée sur la base d’entretiens individuels approfondis avec une quarantaine de chemsexers ainsi qu’avec une dizaine d’intervenants de santé. Les chemsexers ont été recrutés de façon à couvrir une grande diversité d’expériences.

Identifié il y a une dizaine d’années, le chemsex fait désormais l’objet d’une surveillance accrue, tant le phénomène inquiète et interroge à la fois. Le terme a été inventé au début du millénaire par David Stuart, ayant lui-même une expérience de chemsexer, devenu l’un des acteurs les plus importants dans l’élaboration de réponses pour les chemsexers en difficulté3David Stuart, (2019) «Chemsex: Origins of the Word, a History of the Phenomenon and a Respect to the Culture», Drugs and Alcohol Today, Vol. 19 Issue: 1, pp.3-10. L’article est aussi en ligne.. L’apparition du chemsex s’inscrit à un moment clé de la lutte contre le VIH qui a pris une tournure plus positive, avec la reconnaissance de l’efficacité du traitement comme prévention (TasP, un séropositif correctement traité ne transmet plus le VIH) et dans la foulée de la mise en place de la prophylaxie préexposition (PrEP). L’étude Apaches rend compte de cette complexité.

Un lien spécifique entre HSH et produits psychoactifs: la sexualité

Les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH) consomment plus de produits psychoactifs. Cette consommation se démarque clairement de celle des autres populations d’usagers en particulier parce qu’elle est liée à leur sexualité, dans toute sa dimension, aussi bien dans les pratiques sexuelles que dans l’identification sociale. C’est ce lien spécifique qu’exprimait déjà, en 1997, le provocateur «J’aime l’ecstasy. Je suis pédé aussi» d’un tract d’Act-Up Paris, pour dénoncer à la fois les lois répressives contre l’usage de produits et l’hypocrisie de certains établissements, suite à la fermeture du Palace à cause d’un décès lié à une surdose. Ce que l’on désigne aujourd’hui par chemsex reconduit, littéralement, ce lien en l’érotisant, sur fond de rencontre via des applications en ligne et de mises en scène autopornographiques hors-norme.

L’enquête Apaches s’inscrit dans la lignée des observations mises en place dans les années 2000. Le dispositif Trend (Tendances récentes et nouvelles drogues) de l’OFDT, avait permis d’identifier, à côté des usagers «clubbers» (pour lesquels les échanges sexuels s’inscrivent dans la suite des usages festifs et qui consommaient principalement de l’ecstasy), les adeptes de «plans chems», c’est-à-dire de consommation de produits, généralement des stimulants (notamment des cathinones achetées en ligne), directement en contextes sexuels. Également repérée, la pratique du «slam» (injection en intraveineuse) a surpris et effrayé aussi bien les observateurs que les acteurs de santé publique. Ces observations ont montré les intrications entre la sexualité, la socialisation et leurs perceptions parmi des populations exposées à l’opprobre et au confinement.

Diversités des usagers et des parcours

La variété des parcours comme des origines sociales des usagers interrogés dans Apaches reflète la diversité des populations HSH, décrites dans toutes les enquêtes. Pour cette étude qualitative, des profils qui n’apparaissent pas à leur juste niveau dans les enquêtes quantitatives ont été spécifiquement recherchés: des hommes éloignés des médias et lieux communautaires (qui sont aussi les lieux de recrutement des enquêtes, et constituent alors un biais), en particulier ceux plus socialement défavorisés que la moyenne des répondants, ceux qui font partie de minorités dans la minorité, comme les «trans», «les racisés», les très jeunes et les trop vieux. Comme l’entretien reposait sur des récits de parcours, il a été portée une attention particulière aux variations de situations au cours de la vie, puis en lien avec les usages de produits psychoactifs. Les entretiens contiennent ainsi de grandes embardées narratives: un jeune de banlieue parisienne devient cadre dans un Ehpad puis rechute socialement à cause du «slam»; un jeune escort s’enrôle dans la résistance kurde pour se sortir d’une spirale infernale; un homme trans s’approprie les sexualités gay sur des réseaux de sexe en ligne; un jeune Sud-Américain achève sa thèse en économie sous crystal meth… les intervieweurs ont souvent été confrontés à des romans vivants!

Quand c’est possible

Les entretiens donnent ainsi à comprendre que la plongée dans le chemsex intervient à des moments clés du parcours de vie, moments qui peuvent être positifs, comme l’amélioration du niveau de vie, la réussite sociale ou/et personnelle, l’autonomisation par rapport à un milieu d’origine oppressant, la sortie du risque de mort pour les vieux séropositifs… Moments qui peuvent aussi être problématiques, comme une rupture amoureuse ou une déception, ou bien un emballement de la consommation qui remet en question l’amélioration qui avait pourtant permis la découverte de nouvelles expériences. Autrement dit, les usages du chemsex, positifs ou négatifs, se produisent avant tout quand ils sont perçus comme possibles, selon l’évaluation qu’en fait la personne, plutôt que par une fatalité ou une contrainte plus ou moins perceptible. Ainsi le chemsex est présenté comme une pratique d’abord désirable et désirée, avant de devenir parfois un encombrement ou une faillite4Milhet M., Shah J., Madesclaire T., Gaissad L. (2019) «Chemsex Experiences: narratives of Pleasure». Drugs and Alcohol Today, Vol. 19, no 1, p. 11-22..

C’est cela qui permet de comprendre aussi ce que révèle le chemsex de la condition des HSH aujourd’hui. Cette condition est complexe, elle est faite d’inconvénients et d’avantages imbriqués: d’un côté l’opprobre qui pèse sur eux, les isole et les rend vulnérables, de l’autre le renforcement de liens communautaires valorisants, même s’ils n’opèrent pas sur tous, ni tout le temps. Les réseaux de rencontres sont nombreux, et pas si univoques qu’on peut les percevoir a priori. S’ils sont principalement construits autour de la sexualité, ils sont aussi des amorces de socialisation. Qu’il s’agisse de lieux (bars, clubs, commerces…), ou d’organisations (centres LGBT, tissu associatif, événements comme les marches des fiertés).

Ambivalences

Les témoignages présentent ainsi des particularités qui renseignent sur les pratiques mieux repérées par ailleurs. On trouve ainsi des usagers qui font du chemsex sans le savoir: cela peut être dû à leur éloignement de la communauté et de ses relais. Ainsi, ils n’ont pas entendu le terme, ni imaginé ce qu’il recoupe, ou bien ils sont dans une sorte de déni, considérant leur usage toujours dans le cadre récréatif: le chemsex, c’est les autres. On trouve aussi quelques recours au chemsex paradoxaux: il s’agirait, pour certains, d’éviter le sexe en le dissolvant dans des usages érotisés de produits (et une grosse consommation de pornographie !), pour d’autres cela permettrait d’assumer (ou non) des situations difficiles, comme son orientation sexuelle, ou la peur des risques VIH, ou un décalage trop fort avec son entourage, par exemple dans le cas de transfuges de classe ou de parcours de migrations. C’est la pluralité de ces expériences rapportées dans Apaches qui marque autant d’ambivalences dans les pratiques des chemsexers, entre désarroi et empowerment. En s’engageant dans la sexualité, les HSH s’engagent dans une identification double: d’un côté ils s’exposent à l’opprobre (stigmatisation), de l’autre ils s’en distinguent. Les pratiques que l’on peut juger problématiques parce qu’apparaissant comme destructrices ou irrationnelles, peuvent être comprises aussi comme des processus d’identification et d’engagement de reconnaissance, y compris par le défi (la performance).

Des liens entre VIH et chemsex

L’une des principales motivations de la commande concernait les risques du chemsex du point de vue de la santé, et en particulier de la santé sexuelle. Les données épidémiologiques sont particulièrement alarmantes sur ce point. Dans les entretiens, beaucoup de paroles et de descriptions, pas toujours formulées explicitement, signalent la contiguïté entre les expériences chemsex et le VIH, non seulement du côté des séropositifs (cela est connu depuis longtemps), mais aussi des séronégatifs. Ainsi, des témoins séronégatifs expliquent comment ils se «protégeaient» déjà en ne recherchant que des partenaires sous ARV à charge virale indétectable avant d’être sous PrEP, d’autres décrivent leur découverte des produits en même temps que la possibilité de la protection biomédicale. D’autres, qui ont consommé des produits en étant séronégatifs, sont devenus séropositifs sans que cela ait systématiquement un impact sur leurs usages… Il y a même des témoignages qui décrivent comment l’information sur la PrEP leur a été procurée dans des expériences de chemsex. Ce qui, d’une certaine manière, alerte sur le faible niveau d’information, de quoi interroger les instances de prévention et les autorités sanitaires. Les récits de l’enquête Apaches signalent ainsi combien la ligne de partage entre séropositivité et séronégativité a évolué, et avec elle la notion de risque: celleci est déplacée du VIH aux autres IST mais aussi aux accidents liés à des overdoses. Plus largement, l’enquête Apaches a permis de montrer que le chemsex ne peut pas être isolé des autres caractéristiques des HSH, non seulement en termes d’expositions aux risques du VIH (et des IST), mais plus largement en ce qu’il s’inscrit pleinement dans leur condition. En bien des cas, le chemsex colle aux évolutions de la situation des HSH, entre plaisir et risque, entre isolement et socialisation, entre échappement et intégration.

Ampleur des pratiques et caractéristiques des chemsexers

Bien que les indicateurs utilisés ne soient pas identiques, invitant à considérer les chiffres avec prudence, 3 grandes enquêtes conduites auprès d’échantillons de plus de 10 000 HSH recrutés en ligne, sur les réseaux sociaux, sites et applications de rencontre5EMIS (the European Men-who-have-sex-with men Internet Survey, 2010-2017) ERAS (Enquête RApport au Sexe de Santé Publique France 2017), Net Gay Baromètre 2018., fournissent des données de cadrage assez convergentes, estimant l’ampleur des pratiques chemsex à hauteur de 5 à 7 % des répondants.
À l’image des résultats issus de la littérature internationale, les pratiques chemsex se révèlent plus élevées parmi les HSH ayant plusieurs partenaires sexuels et dans les sous-groupes de HSH séropositifs au VIH, séronégatifs ayant recours à la PrEP ou fortement impliqués dans une sociabilité gay (amis avec des HSH usagers de drogues et adeptes de pratiques sexuelles hard). Le risque de transmission des maladies infectieuses est ainsi amplifié chez les publics pratiquant le chemsex. Selon l’enquête EMIS, Paris arriverait en 14e position des consommations en contextes sexuels, derrière plusieurs villes britanniques (Brighton, Manchester, Londres), espagnoles (Barcelone, Madrid, Valence) et capitales européennes (Dublin, Berlin, Bruxelles, Rome et Varsovie)…

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