Journal de congrès — Fort, surprenant, inattendu

La XVIIe conférence internationale sur le sida a eu lieu du 3 au 8 août 2008 à Mexico. Eric Favereau a tenu un journal pendant toute la manifestation. Impressions. 

Cet article a été publié dans Transcriptases n°138.

Samedi 2 août

Les conférences internationales sur le sida ont une particularité : elles commencent souvent, 24 heures avant le jour officiel, par une manifestation d’activistes qui donne le ton. C’est devenu un rituel, aussi vieux que ces congrès. Il y a deux ans, à la conférence de Toronto, la manifestation avait été décevante, bien maigrichonne, à peine une petite centaine d’activistes dans les rues. On était loin des milliers de militants de la conférence de Durban, en 2000, hurlant dans cette ville sud-africaine, «Les malades sont au Sud, les traitements au Nord».

Vers 13h, sur la place de l’Ange de l’indépendance de Mexico, la manifestation commence. Banalement. Juste une petite foule est là, baignant dans une atmosphère de Gay Pride, avec de la musique disco. Image plaisante, mais sans grand intérêt. Peu à peu, l’air de rien, comme venu de toute la ville, le cortège se met à grossir, se remplit d’une foule disparate, variée, vivante, unique. Une foule comme seul le sida peut en réunir, avec des «sex-workers» venus en masse, des gays, des transexuels, des militants indigènes, de très jeunes Mexicains présents en grand nombre, tous défilant derrière une immense banderole : «Marche internationale contre la stigmatisation, les discriminations, l’homophophie». Les policiers se mettent à remplir leurs poches de préservatifs.

Quand le cortège arrive deux heures plus tard au pied de la très catholique cathédrale, sur le Zocalo, on se dit que cette conférence ne commence pas si mal que cela. Si moins d’inscrits et moins de journalistes ont fait le déplacement, la vitalité de la lutte contre le virus reste entière.

Dimanche 3 août, soirée d’ouverture

Lors de la séance d’ouverture, on dirait que les orateurs se sont donné le mot, tous dénonçant l’homophobie et les discriminations. «C’est le virus qu’il faut combattre, non pas ceux qui vivent avec le sida», martèle le président du congrès, Pedro Cahn. «J’appelle tous les gouvernements à lutter contre la discrimination, l’exclusion, et l’homophobie», poursuit Ban Ki-Moon, secrétaire général de l’Onu. Même tonalité très offensive du président mexicain, Felipe Calderón Hinojosa : «Le sida n’est pas qu’un problème de santé publique, c’est une question de droits de l’homme.»

Juste avant ces propos officiels, il y eu un moment de grâce, avec la silhouette et les mots d’une jeune fille de 13 ans, venue du Honduras. Elle est montée sur la tribune. La voie claire, elle a raconté : «Je veux être chanteuse, c’est mon rêve. Mais on ne s’occupe pas de nous. Mes parents, tous les deux sont malades du sida. Mon père est aujourd’hui aveugle, c’est très difficile de le voir comme cela.» Puis : «Nous voulons que les gouvernements nous écoutent, nous voulons un monde sans discrimination.»

Lundi 4 août

Dans cet immense lieu d’exposition qui donne sur un hippodrome, où est-on ? Une foire ? Un défilé ? L’ambiance est désordonnée, aux allures de fourre-tout et de grande pagaille. Les 22000 congressistes hésitent. Ils n’ont pas leurs repères, errent dans l’immense centre Banamex comme une foule perdue dans le métro. Ils marchent, se croisent, se perdent.

Dans le «Media center», les journalistes se surveillent. Quel sujet retenir ? Que faire en ce premier jour ? Parler de la circoncision, qui semble se révéler de plus en plus protectrice contre le VIH ? Ou bien travailler sur la question des enfants et le sida ? «On a trop focalisé sur les orphelins en Afrique. Il faut plutôt se recentrer sur les familles», vous explique alors une attachée de presse. Une autre vous donne un dossier. Et vous prévient de la prochaine conférence de presse, «qui se tient dans une heure», sur la violence faite aux femmes.

C’est sans fin. Un sujet en repousse un autre. On vous distribue un communiqué urgent pour exiger, non sans raison, la remise en liberté immédiate de deux experts iraniens qui devaient venir à la conférence, arrêtés «pour violation de la sécurité nationale». Peu après, un responsable de l’Organisation mondiale sur la santé vous arrête, et lâche : «Vous avez vu que les chiffres de l’épidémie aux Etats-Unis sont sortis ? Ils sont réévalués à la hausse.»

Mardi 5 août

On nous l’a annoncé : Nicolas Sarkozy va parler. On va lire, en séance plénière, une déclaration du président français, preuve s’il en est que la France ne se désintéresse pas de la lutte contre le sida dans le monde.Certes, Roselyne Bachelot, ministre de la santé, n’a pas jugé bon venir au Mexique. Certes, la secrétaire d’Etat aux droits de l’homme et son ministre de tutelle Bernard Kouchner se sont montrés étonnamment silencieux sur la question de la libre circulation des séropositifs. Mais bon, on allait voir ce que l’on allait voir, ou plutôt on allait entendre la parole présidentielle. Et des voix autorisées répétaient aux journalistes français mal-entendants que «ce serait important».

Patatras, mardi matin, quelques minutes avant le début de la séance, tout est annulé. Pas de lecture. Pas d’explications non plus. On évoque l’hypothèse que, des militants d’Act Up-Paris ayant annoncé qu’ils allaient perturber la lecture, l’Elysée a préféré annuler. Les responsables français de la recherche ou du ministère de la Santé, présents à Mexico, ne comprennent pas. «Cela fait plutôt mauvais effet», lâche même un fonctionnaire français.

Peu après, le malentendu continue. On nous prévient que le texte présidentiel n’a pas totalement disparu, qu’il a été communiqué au secrétaire général de l’ONU, et qu’il est désormais accessible sur le site de l’Elysée. Bizarre… Les propos de Nicolas Sarkozy n’ont pourtant rien d’exceptionnel. «Il n’y a pas de cause plus noble et plus juste que de lutter pour les droits de l’homme et contre toutes les discriminations», écrit ainsi le président, qui rappelle que la France maintiendra ses engagements et que nous sommes «le premier pays européen contributeur européen au Fonds mondial de lutte contre le sida». Enfin, il souligne qu’il combattra pour la libre circulation des personnes. Sur ce sujet, ajoute-t-il, «Je m’engage à maintenir la pression auprès de mes collègues du G8. Et au delà de ce groupe de chefs d’Etat, à passer de la parole aux actes concrets au cours des prochains mois. Je m’engage également solennellement à lutter contre la pénalisation des comportements des personnes à risques et de certaines minorités».Le jour même, on apprend que le ministère des Affaires étrangères a réduit de moitié sa subvention à l’Agence nationale de recherches sur le sida.

Mercredi 6 août

Les activistes d’Act Up-Paris ne lâchent pas le morceau. Et s’amusent beaucoup. En début d’après-midi, ils parcourent l’immense centre où se tient la conférence, accompagnés d’une foule de plus en plus massive de congressistes. Objectif ? «On cherche Sarkozy et Bachelot. Ils ont disparu», hurlent-ils. Avec des lampes de poche, ils regardent dans les toilettes, sous les stands pour voir «où ils sont cachés».

Au même moment, Edwin Cameron, juge à la Cour suprême de Pretoria, en Afrique du Sud, arrive au Media center. L’homme est grand, élégant, et… blanc. Lors de la conférence sur le sida de Durban en juillet 2000, il avait laissé un souvenir saisissant en déclarant : «Je suis blanc, homosexuel, séropositif. Et je reçois des traitements contre le sida. En d’autres termes, dans mon pays, je suis une exception. C’est parce que je suis blanc et riche que je suis en vie.» Depuis, cette haute personnalité de la magistrature sud-africaine s’est transformé en redoutable activiste pour l’accès aux traitements dans son pays.

A Mexico, il est revenu pour participer à une session sur les législations antisida. Edwin Cameron est fatigué. Il s’essuie longuement le visage avec ses mains, mais il est resté d’une extrême élégance. «J’ai aujourd’hui une inquiétude forte. Une vague législative est entrain de se développer et de porter gravement atteinte aux efforts de lutte contre le sida. C’est particulièrement sensible en Afrique. Certains gouvernements adoptent des lois, en pensant qu’ils peuvent légiférer contre l’épidémie du sida. Mais ces lois peuvent faire bien plus de tort que de bien». Et d’ajouter : «Tout comme des préservatifs défectueux ou comme des équipements médicaux non sécurisés, des mauvaises lois peuvent contribuer à la propagation du VIH. Le droit pénal est tout simplement un mauvais cadre de référence pour répondre à la transmission du VIH. Partout où il est mis à l’essai, il s’avère contreproductif et injuste.»

Jeudi 7 août

En début d’après-midi, l’association française Aides présente Africagay, un réseau d’associations africaines de lutte contre le sida pour les droits des homosexuels. On se croirait replongé vingt ans en arrière. Le sida chez les gays en Afrique est une épidémie dans l’ombre, ignorée, silencieuse. Peu de chiffres et un contexte terrible : les relations homosexuelles sont criminalisées dans plus de 35 pays africains. Une enquête indique qu’au Sénégal, les «hommes ayant des relations sexuelles avec les hommes» sont trente fois plus touchés par le sida que le reste de la population. «Dans mon pays, si dans le titre de mon association j’avais mis le mot gay, je serais en prison, raconte un jeune militant du Cameroun. Comment dans ces conditions avoir accès aux soins ou à la prévention ?»

Vendredi 8 août

Place… aux Jeux Olympiques de Pékin. Indéniablement, les absents ont eu tort. Cela a été un congrès fort, surprenant. Inattendu, aussi. Qui, à la veille de cette conférence, pouvait imaginer qu’un des thèmes récurrents serait celui des droits de l’homme, de la lutte pour la libre circulation, et la contre la fin des politiques discriminatoires contre les séropositifs ?

La veille au soir, nous avons diné avec Françoise Barré-Sinoussi, personnalité toujours aussi unique et rare. Elle nous a expliqué le fonctionnement de l’Interna­tional Aids Society (IAS) – elle est membre du bureau -, qui organise ces congrès : «Après Mexico, on avait songé à Pékin, mais après quelques contacts avec les autorités, on a compris qu’elles ne modifieraient pas leur politique discriminatoire. Le Caire ? Trop dangereux en termes de sécurité. Moscou ? Même problème qu’avec Pékin…»

Ce sera donc Vienne le siège de la XVIIIe conférence mondiale sur le sida. Dans deux ans, c’est-à-dire 5 millions de morts du sida plus tard, si cela continue à l’identique…

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