Face à l’hécatombe viro-induite, à la mortalité importante dans le groupe de transmission des usagers de drogues (l’un des «4 H», pour Héroïnomanes, du début du sida ) et devant l’échec patent des politiques basées sur la «désintoxication» des usagers, il a bien fallu développer des approches sanitaires nouvelles qui protègent la santé des usagers tout en diminuant les risques de transmission, sexuelle ou associée à l’usage. Et ce en contradiction avec les politiques de lutte contre la drogue dont l’objectif affiché était la prohibition et l’éradication des drogues. En Grande-Bretagne, la réduction des risques a été conceptualisée dés 1987. À partir de 1990, la Suisse a adopté une nouvelle approche associant prévention, répression, soins et réduction des dommages. Le succès fut au rendez-vous épidémiologique quant à ce mode de transmission du VIH . Et ce bien mieux que pour le VHC.

En France, le changement fut à la fois plus tardif et plus progressif, débuté par la libéralisation de la vente des seringues en 1987 imposé par la ministre de la santé Michèle Barzach. Mesure politique qui a longtemps été la seule face au sida. La France dut attendre 1994 pour autoriser les TSO, et 2017 pour sa première salle d’injection. La première salle a ouvert à Berne en 1986 (voir Swaps n° 38). En 2003, il y avait 62 salles de consommation en Europe, réparties dans 36 villes de quatre pays: la Suisse, les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Espagne. L’épidémie VIH/sida a balayé certains dogmes en matière de drogues et plus per- sonne en Europe ne peut aujourd’hui décemment remettre en cause les politiques de réduction des risques (RdR). Reste à en déterminer les contours et les limites politiques. Même si la situation actuelle paraît apaisée —les États financent les structures de RdR et un consensus s’est largement établi dans l’Union européenne— on perçoit quelquefois une certaine tendance à la routine, à l’institutionnalisation qui va de pair avec le vieillissement des populations tant du côté des usagers que des professionnels de la RdR. C’est pourquoi toutes les expériences innovantes en Europe sont les bienvenues pour servir de catalyseur dans les pays voisins et ce premier numéro européen de Swaps, journal français de la RdR et de la santé des usagers de drogues, s’en fait l’écho.

La circulation des personnes, la facilité d’obtention sur la toile des nouvelles drogues de synthèse, le déplacement des problématiques vers l’Est de l’Europe, rendent plus que jamais nécessaire les échanges de données, de tendances, de pratiques et d’expériences innovantes. Ainsi, l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT/EMCDDA), dans son rapport européen sur les drogues de 2017, soulignait les grandes «tendances» européennes au premier rang desquelles figure l’augmentation du nombre de décès par overdose. Estimés à 8 441 en 2015, les décès par overdose sont associés pour la plupart à l’héroïne ou à d’autres opiacés dans les 28 états membre de l’UE, la Turquie et la Norvège. Soit une augmentation de 6% par rapport à 2014.

Figurent comme autres « tendances » européennes la disponibilité permanente de nouvelles substances psychoactives et la menace croissante pour la santé que représentent les opiacés de synthèse à forte teneur en principe actif.

Estimations nationales de la prévalence d’usage d’opiacés à risque élevé

Interventions pouvant réduire les décès liés aux opiacés par pays européen

Face à ce constat nous proposons, modestement, quelques pistes d’échanges avec le thème de ce premier numéro européen de Swaps: «Harm Reduction in Practice»; numéro consacré aux traitements de substitution. Nous nous sommes limités pour cette édition à huit pays: France, Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas, Italie, Espagne, Portugal et Suisse. Pour chaque pays, nous proposons un état des lieux de la substitution à travers le témoignage d’un acteur engagé, des expériences innovantes dans le champ de la RdR, et un tableau des derniers chiffres clés de la substitution fournis par l’Observatoire Européen des Drogues de Lisbonne (OEDT). Enfin, un point sur les overdoses en Europe grâce à Isabelle Giraudon de l’OEDT. Ce numéro, qui donne la parole à des acteurs de la réduction des risques, a pu être réalisé en toute indépendance éditoriale grâce à un don des laboratoires Indivior LTD (Londres) et de Gilead France (Paris). Tous les textes sont disponibles et téléchargeables en anglais et en français sur le site Vih.org.

Nous espérons continuer à produire des numéros en langue anglaise sur d’autres thèmes de la réduction des risques face aux nouveaux modes de consommation, aux nouvelles substances qui peuvent et doivent bénéficier d’approches innovantes de la réduction des risques. Et nous n’oublions pas que la ligne de front du combat de la RdR s’est déplacée. Si les avancées ont été remarquables dans l’Union européenne et en Suisse, tout reste à faire, politiquement, en Europe de l’Est. Comme le souligne Michel Kazatchkine dans son éditorial: «réduire le risque, c’est aussi lutter contre des mesures politiques inadaptées; c’est militer pour la décriminalisation de l’usage, des infractions mineures, et des actes non violents dans le trafic de drogues, et pour que le rôle et les comportements des forces de l’ordre changent.»