Cet article a été publié dans le Swaps n°72 qui propose un dossier spécial consacré aux "Nouveaux Produits de Synthèse"

Vous êtes engagé contre la guerre à la drogue depuis plusieurs décennies maintenant. Quel travail poursuivez-vous aujourd’hui avec la DPA ?

Ethan Nadelmann. Personnellement, je me considère comme un activiste des droits de l’homme. Mais pour la grande partie de l’opinion publique, l’argument des droits de l’homme est sans aucun doute beaucoup moins efficace que celui des coûts réels induits par le système de prohibition, ses conséquences néfastes et les raisons pour lesquelles des alternatives pourraient mieux fonctionner.

En ce qui concerne la Drug Policy Alliance, la grande majorité de notre travail se fait aux Etats-Unis. Mais ces derniers temps, nous sommes à nouveau très actifs à l’étranger. Ainsi, un de mes collègues travaille désormais à plein temps en Uruguay, pour aider le gouvernement et les activistes sur place à faire évoluer la situation et le cadre légal dans la direction que nous souhaitons1.

Pour résumer, aux Etats-Unis, je dirais que notre engagement a pour objectif principal de réduire la criminalisation et l’action du système judiciaire sur le contrôle des drogues pour mieux étendre autant que possible la sûreté et la santé publiques. Ce que nous faisons est de présenter, partout où l’on peut le faire, une vision différente de la façon d’envisager la question des drogues. La très grande partie de nos efforts et de nos moyens est donc tournée en direction des élus pour modifier les législations des Etats, et également de faire du lobbying en ce sens auprès des membres du Congrès fédéral. Mais aussi pour qu’ils autorisent et développent les programmes de RdR, d’éducation et de prévention dans les écoles et les lycées. Cependant, actuellement, plus d’un tiers de nos actions se concentrent sur la décriminalisation du cannabis. Avec un certain succès, comme vous le savez, puisque plus de seize Etats ont aujourd’hui choisi cette voie, notamment la Californie, mais surtout le Colorado et l’Etat de Washington où l’usage récréatif est aujourd’hui autorisé !

Enfin, un autre sujet sur lequel nous travaillons est la dénonciation et la tentative de réforme du système raciste d’incarcérations de masse.

Ces récentes décriminalisations du cannabis sont-elles, selon vous, le signe d’un changement de l’opinion publique américaine ?

E.N. Il s’agit de rester prudent. Car les choses peuvent toujours revenir en arrière. Je rappelle toujours que des projets de décriminalisation de la marijuana avaient été présentés sous Jimmy Carter à la fin des années 1970 et que, quelques années plus tard, Ronald Reagan a été élu et tout a reculé pour vingt ans. Ensuite, à la fin des années 1990, un autre fort mouvement a progressé dans l’opinion. Et puis, George W. Bush a été élu, et le 11 septembre est arrivé... Le pays est redevenu obsédé par la sécurité et tout a reculé à nouveau. Mais ces dernières années, les choses ont été dans le bon sens beaucoup plus vite que je ne l’avais imaginé. Ainsi, en 2006, les sondages disaient que 36% des Américains étaient en faveur de la légalisation du cannabis ; en 2012, ils sont 52% ! Et ces 52% ne sont évidemment pas tous des consommateurs. Les gens commencent à se rendre compte que le système de la prohibition ne fonctionne pas et cause plus de problèmes qu’il n’en résout. Tout cela fonctionne comme la question du mariage gay : auparavant, les politiciens n’en parlaient pas car ils considéraient que c’était suicidaire politiquement, aujourd’hui cela a largement changé. Ce qui est important dans ces changements de législations sur le cannabis intervenues dans certains Etats, c’est que les politiciens locaux ont moins peur, voire commencent pour certains à se déclarer favorables à ces changements. En revanche, ce qui est certain, c’est que les derniers à s’engager sur ce sujet seront les membres du Congrès fédéral et les politiciens au niveau national. Toutefois, un signe intéressant a été le fait qu’au moment des votes au Colorado et dans l’État de Washington, personne au niveau fédéral, ni Obama lui-même, n’a dit quelque chose pour s’opposer au choix qui allait advenir. Ce silence dit beaucoup de choses. Mais il faut toujours rester prudent !

Croyez-vous que cette évolution aux Etats-Unis puisse pousser dans la même direction les pays européens ?

E.N. Je ne suis pas très sûr pour l’Europe. Quand je vais en Amérique latine, tout le monde là-bas est littéralement fasciné par ce qui est en train de se produire aux Etats-Unis, que ce soient les activistes ou des personnalités au pouvoir. Lorsque je discute avec les présidents O. Pérez Molina au Guatémala, J.M. Santos en Colombie ou J. Mujica en Uruguay, tous sont très envieux de ce qui se passe aux Etats-Unis parce que leurs propres populations ne soutiennent pas les réformes qu’ils tentent de faire adopter ; seule une petite minorité les soutient chez eux sur le sujet. Ils regardent les Etats-Unis où les politiciens manquent de courage mais où la population agit.

Donc pour l’Amérique latine, c’est une source majeure d’inspiration. Et, en plus, cela a aussi un autre effet qui est de saper la "guerre à la drogue" que le gouvernement fédéral de Washington continue de mener au niveau international. En revanche, en Europe, je crois que, pour l’instant, les gens sont troublés mais cela ne va pas audelà.
Je tance aujourd’hui mes amis hollandais en leur disant : "Maintenant, vous êtes à la traîne par rapport à nous !" [rires]. Et quand je regarde les discussions en cours au Danemark, ou en Suisse, en République tchèque, en Espagne, à propos d’une réforme des législations sur le cannabis, je vois que les gens n’arrivent pas à le croire : "L’Amérique, en pointe sur la réforme des politiques de drogues ? C’est vraiment bizarre !"... Ce changement majeur en provenance de mon pays commence toutefois à avoir une forte influence sur la réflexion des maires des grandes villes des Pays-Bas, dont une partie se dit qu’il faut maintenant régler légalement la question de la "porte de derrière" des coffee-shops2.

Lorsqu’ils avaient voulu le faire dans les années 2000, les Allemands, les Français, les Suédois, les Belges, leur avaient dit : "Ne le faites pas !" Et les Hollandais ont acquiescé à leurs exigences. Maintenant que certains Etats des Etats-Unis vont dans ce sens, cela va très certainement modifier totalement les choses. Et c’est aussi ce qui se passe en Uruguay, qui s’apprête certainement à adopter un système qui aille bien plus loin que celui des Pays-Bas, en légalisant toute la chaîne, depuis la production jusqu’aux consommateurs. Je crois donc qu’en dépit de la politique que continue de mener le gouvernement fédéral états-unien dans le monde, ce qui se passe chez moi au niveau des Etats est en train de créer des espaces de réflexion en Europe.

En France, nous ne voyons absolument aucune conséquence du travail et des recommandations de la Commission mondiale sur le débat public et les élus. En a-t-elle eu aux Etats-Unis ?

E.N. Assez peu, en fait. Je pense que le plus gros impact du travail de la Commission mondiale est en Amérique latine. Notamment parce qu’elle est composée en majorité de prix Nobel et d’anciens présidents de cette partie du monde. Et cela a créé l’espace et la possibilité pour les présidents J.M. Santos et O. Pérez Molina de s’exprimer publiquement.

De même pour le président mexicain F. Calderon, même si, d’une main, il continuait à mener la guerre à la drogue dans son pays, de l’autre, il a entamé une réflexion sur une possible réforme. Je crois même qu’il fut le premier dans l’histoire, en septembre 2012 devant l’Assemblée générale des Nations Unies à prononcer les termes "prohibition des drogues". Je pense donc que l’impact de la Commission mondiale le plus significatif est en Amérique latine. L’autre région du monde où elle a eu un impact important est l’Afrique. Le fait que Kofi Annan, qui est plutôt conservateur politiquement, ou du moins très prudent, rejoigne la Commission mondiale a permis un changement d’approche là-bas. Et il l’a rejointe, car il est inquiet de ce qui se passe en Afrique occidentale, zone qu’utilisent grandement les mafias à la fois pour l’approvisionnement de l’Europe mais aussi, désormais, celui du marché africain.

Or, le fait qu’il ait signé les recommandations de la Commission mondiale, qui sont remarquables et nettement plus radicales que l’on pouvait s’y attendre (avec plus ou moins la demande d’une régulation du cannabis, mais surtout la décriminalisation non seulement de l’usage mais aussi de la détention et de la cession de petites quantités de tous les produits) a eu une grande influence sur le débat en Afrique. En outre, sa fondation fait un gros travail là-bas et cela démultiplie l’impact de son engagement dans la Commission mondiale. Enfin, en ce qui concerne les Etats-Unis, elle a eu un certain impact dans le sens où Jimmy Carter et même Jesse Jackson, le leader afro-américain qui fut un fervent partisan de la guerre à la drogue durant les années 1980 et 1990, ont tous deux déclaré soutenir les recommandations de la Commission. Mais le plus important fut qu’elle a créé un espace, notamment pour le président Obama qui, au sommet des Amériques en avril 2012 en Colombie, a déclaré que la légalisation "était un sujet de débat légitime" –même si personnellement il était "contre"– et qu’il fallait s’interroger si la politique des États-Unis en matière de drogues fait davantage de dommages que de bien dans la région ! Ces déclarations peuvent laisser présager une évolution de la politique américaine. Et puis, John Kerry, début juin au Guatémala, a dit que les Etats-Unis sont contre la légalisation mais qu’il faut néanmoins continuer le dialogue sur la question. En ce sens, on peut dire que la Commission mondiale a eu des effets, certes modestes mais réels, sur les dirigeants américains. En tout cas, on peut penser que les Etats-Unis sont en train d’évoluer sur la question et c’est extrêmement important au niveau international. Nous sommes sans doute à un moment de possible transition.

  • 1. Fin juillet, sous l’impulsion du président José "Pépé" Mujica, les députés uruguyens ont adopté une loi légalisant le cannabis et prévoyant que sa production serait organisée par l’Etat, "afin d’enlever ce marché aux narcotraficants" comme l’a rappelé le président de ce pays. Le Sénat devrait prochainement voter le même texte
  • 2. Depuis plus d’une décennie, un débat  e poursuit aux Pays-Bas sur la question de l’approvisionnement des coffee-shops (leur "porte de derrière"), qui a été volontairement ignorée depuis leur création à la fin des années 1970 et qui, de fait, est aux mains des trafiquants...