«Un événement s’est produit sur lequel il est difficile de parler et impossible de se taire.»
Citation d’Edmond Burke, prononcée le 5 mai 1789, devant le parlement de Londres en référence à la Révolution française.

Une première: repérer ce qui est pertinent mais plus encore, ce qui manque, ce qui a été implicitement «censuré», ce qui revient à des équipes de recherche qui n’ont pu témoigner scientifiquement, que ce soit du fait de leur origine géographique ou des thèmes abordés. Il est à noter que les organisateurs ne fournissent pas les chiffres de congressistes virtuels versus présentiels ni les origines géographiques des intervenants comme d’accoutumée. Exercice complexe, un peu à l’image du calotype de Talbot, cette technique photographique qui transforme un tirage négatif en positif. À commencer par les posters et communications orales Withdrawn, ces communications empêchées qui sont en baisse par rapport à la CROICROI «Conference on Retroviruses and Opportunistic Infections», la Conférence sur les rétrovirus et les infections opportunistes annuelle où sont présentés les dernières et plus importantes décision scientifiques dans le champs de la recherche sur le VIH. 2025 de San Francisco (N=15). Parce que l’auto-censure a opéré et que la résistance a fait le reste? À voir. C’est l’apanage d’une lutte contre le VIH/sida placée sous une cloche politique et idéologique US qui englobe la santé mondiale (OMS, PEPFAR, Usaid, etc.). Mais —bonne nouvelle— il sera question à Denver de ses répercussions sur les pays émergents les plus dépendants des financements US.
À commencer par l’intervention de Peter Staley (PrEP4All, New York, USA) en plénière d’ouverture, qui rompait avec l’impression de sidération molle de la CROI 2025, sur le thème éclairant: «« Annus Horribilis »1rien à voir avec feu Elizabeth II and The War on Science: Thoughts on Resisting and Rebuilding». Une session attendue est intitulée «Sleepless in Denver : Impact of Funding Changes on HIV Care» («Nuits blanches à Denver: l’impact des changements de financement sur la prise en charge du VIH»). On retrouvera l’élégant et communiquant pharmaco-épidémiologiste de la perfide Albion, Andrew Hill qui a estimé le rapport PrEP/besoin (PnR) par pays2#162 : Global Analysis of HIV Oral PrEP-to-Need Ratios (PnR) in 2025. La réduction moyenne de l’utilisation de la PrEPPrEP Prophylaxie Pré-Exposition. La PrEP est une stratégie qui permet à une personne séronégative exposée au VIH d'éliminer le risque d'infection, en prenant, de manière continue ou «à la demande», un traitement anti-rétroviral à base de Truvada®. dans les pays du PEPFAR a été évaluée à -39%. Dans ces pays, on a dénombré 1 067 718 nouvelles infections dans le monde, avec 2 302 200 personnes ayant commencé la PrEP en 2024. Seuls 4 pays (4%) ont atteint l’objectif PnR de 40% (Royaume-Uni, Australie, Danemark et Norvège). Enfin, depuis les coupes budgétaires du PEPFAR en janvier 2025, 11 pays affichent une réduction de la couverture de la PrEP, allant d’une réduction de 81% au Nigéria, à 13 % en Afrique du Sud.
Autre exemple emblématique d’un souffle perceptible de résistance pour la science le poster #1051 «Impact of US Funding Shifts on HIV Care: A Rapid Survey of Clinics and Programs in 32 Countries» résumé en une figure :

Des extraits du programme, outre la répartition thématique des abstracts pour «les populations spécifiques » (Figure) se veulent «rassurantes» quant à la censure étatique. Tel le symposium interactif-06316h00 – 17h30 – Mile High Ballroom 4, ce mardi: «Compter et prendre soin des personnes transgenres et de genre divers»4À lire au retour : « Moi Giovanna. Une enfance trans à Bogota » Giovanna Rinon et Stéphanie Malphettes. Editions Grasset. 2026 avec le Pr Jade Ghosn (Hôpital Bichat) en modérateur qui a déclaré le thème de son intervention à l’officier des douanes de Détroit assez interloqué. Les français qui s’expriment se comptent à peine sur les doigts d’une main; citons Jean-Michel Molina, Didier Laureillard, Victor Appay, Alexandre Dosba). Avec comme éléments de rationnel de la session les «lacunes dans la collecte de données et la recherche, y compris les implications des climats et politiques hostiles contemporains pour la justice et l’équité en matière de données».

Dans cette attente, toute cette agitation palpable qui précède la CROI, le mot que l’on entendait le plus en France était «ESTA». Il est vrai que l’administration Trump avait jeté le trouble auprès des congressistes, et des touristes, en envisageant d’exiger que tous les visiteurs bénéficiant du programme d’exemption de visa (ESTA) communiquent leurs comptes de réseaux sociaux afin de, potentiellement, les scruter avec effet rétroactif sur cinq ans. D’où les échanges de témoignages. Untel a dû déclarer sur l’application de l’Ambassade américaine ses appellations sur FaceBook, Linkedin, Instagram, X, mais n’a livré que Linkedin. Ou untelle, qui a été maintenue deux heures à l’aéroport le temps d’éplucher son iphone. Pour ma part, sauf erreur, j’ai conservé la photo des deux barres de chocolat à l’effigie du maître du bureau ovale (et du monde) rapportées par un patient et que mon dernier fils adore. Certes, la mesure ESTA est, ou sera, purement déclarative, mais elle est néanmoins bien flippante pour certain·es. Comme un rappel des fiches bleues qu’on se devait de cocher avec prudence en répondant à la question sur d’éventuelles «activités terroristes passées» ou sur… la séropositivité VIHVIH Virus de l’immunodéficience humaine. En anglais : HIV (Human Immunodeficiency Virus). Isolé en 1983 à l’institut pasteur de paris; découverte récemment (2008) récompensée par le prix Nobel de médecine décerné à Luc montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi. Selon plusieurs médias, après les annonces choc, le passage à l’acte ESTA attendrait. Son entrée en vigueur serait repoussée, au plus tôt, à la mi-2026.
Et puisque l’on retourne une fois de plus à Denver, impossible de ne pas poser quelques lignes sur la situation locale. À Denver sous Trump, le contexte est un mélange de progrès biomédicaux consolidés (PrEP, TasPTasp «Treatement as Prevention», le traitement comme prévention. La base du Tasp a été établie en 2000 avec la publication de l’étude Quinn dans le New England Journal of Medicine, portant sur une cohorte de couples hétérosexuels sérodifférents en Ouganda, qui conclut que «la charge virale est le prédicteur majeur du risque de transmission hétérosexuel du VIH1 et que la transmission est rare chez les personnes chez lesquelles le niveau de charge virale est inférieur à 1 500 copies/mL». Cette observation a été, avec d’autres, traduite en conseil préventif par la Commission suisse du sida, le fameux «Swiss statement». En France en 2010, 86 % des personnes prises en charge ont une CV indétectable, et 94 % une CV de moins de 500 copies. Ce ne sont pas tant les personnes séropositives dépistées et traitées qui transmettent le VIH mais eux et celles qui ignorent leur statut ( entre 30 000 et 50 000 en France). «Ryan White», initiative «Ending the HIV Epidemic») et de coups de frein budgétaires et institutionnels récents qui fragilisent fortement le dispositif local de prévention et de soins VIH/sida. En 2023, le Colorado comptait environ 15400 personnes vivant avec le VIH, avec 400–500 nouveaux diagnostics par an, en hausse depuis la période CovidCovid-19 Une maladie à coronavirus, parfois désignée covid (d'après l'acronyme anglais de coronavirus disease) est une maladie causée par un coronavirus (CoV). L'expression peut faire référence aux maladies suivantes : le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) causé par le virus SARS-CoV, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) causé par le virus MERS-CoV, la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) causée par le virus SARS-CoV-2. Denver est un des principaux pôles de prise en charge, avec de grands acteurs comme Vivent Health, qui suit environ 3700 patients dans une clinique à l’est de la ville et assure prévention (PrEP), traitement, outreach dans les campements de sans‑abris. Pourtant, l’année 2026 a commencé par l’annonce de coupes massives dans des grants de santé publique (CDC/HHS) vers les États, y compris le Colorado, avec une perte prévue de 250 millions de dollars de subventions fédérales pour la santé publique au sens large (surveillance des maladies, santé mentale, addictions). À Denver, Vivent Health estime pouvoir perdre jusqu’à 1,14 million de dollars si la division VIH du CDC est réduite ou fermée, ce qui remet en cause la prévention, le suivi épidémiologique et certaines actions de terrain.
Et puis, la CROI 2026 sera PrEP ou ne sera pas. On prêtera une attention toute particulière à la Prep injectable (cabotégravir et lénacapavir) en vie réelle tout particulièrement chez les femmes cis où une offre de PrEP diversifiée a été plébiscitée lors de l’IAS de Kigali : PrEP injectable, anneau vaginal, PrEP orale y compris dans des schémas à la demande tels que figurant dans les recommandations de UK, de l’État de New York ou de l’EACS. A l’heure où s’écrivent ces lignes —dans un vol Delta Detroit/Denver interminable et où les places furent volatiles— la France attend la publication au JO de l’autorisation du cabotégravir IM en PreP. Avec ce vide assez sidéral pour la PrEP chez les femmes afin de combler le gap entre les initiations de PrEP au féminin (autour de 5%) et les nouvelles infections par le VIH (plus de 30%). Dans l’état actuel des recommandations HAS/ANRS-MIE/CNS, la PrEP Injectable par cabotégravir reste «en seconde intention», les femmes sont «rangées» avec les insuffisants rénaux (DFG < 30), les intolérants digestifs et autres contre-indiqués. Et le cabotégravir en PrEP reste non recommandée pour les femmes en âge de procréer. C’est dire si, à quelques jours de la journée internationale des droits des femmes, la route est longue pour une PrEP diversifiée pour et vers les femmes.

La citation en exergue de ce premier éditorial résume assez bien l’atmosphère qui prévaut à l’approche de cette CROI 2026. Enfin impossible de ne pas rappeler que c’est dans cette ville que s’est écrit la première page de la défense du droit des personnes atteintes (PVVIH): «Rien pour nous sans nous.» Un des principe de Denver, dans lesquels figurent entre autres cette déclaration d’une totale actualité, 43 ans après: «Obtenir un traitement [NDR: on pourrait rajouter aujourd’hui une prévention] médical et une prestation de services sociaux de qualité sans discrimination d’aucune sorte, y compris selon l’orientation sexuelle, le sexe, le diagnostic, le statut économique ou la race.»
Cet article a été publié dans le e-journal de la lettre de l’infectiologue d’Edimark, nous le reproduisons avec leur aimable autorisation.