Les crises sanitaires ne surviennent pas de manière isolée. Elles s’inscrivent dans un contexte de conflits armés au plus haut niveau depuis la Seconde Guerre mondiale, de changement climatique accéléré, et de restrictions budgétaires qui fragilisent les infrastructures de santé publique. Un rapport de Gavi, publié le 19 février 2026, dresse un panorama de six menaces immédiates et des réponses en cours pour y faire face.
Gavi, l’Alliance du vaccin, est une organisation multilatérale associant 18 pays dans un partenariat public-privé, créée en 2000 afin d’assurer aux enfants vivant dans les pays les plus pauvres du monde, un meilleur accès aux vaccins nouveaux ou sous-utilisés. Rappelons que les États-Unis, sous l’impulsion du gouvernement Trump et de son ministre de la Santé vaccino-sceptique Robert F. Kennedy Jr., ont décidé en 2025 d’arrêter de soutenir l’initiative.
Alors que les financements internationaux reculent et que la désinformation progresse, ces menaces pèsent particulièrement sur les pays à revenu faible et intermédiaire, où les systèmes de santé sont déjà fragilisés. Plusieurs de ces menaces concernent directement les populations vulnérables face aux maladies infectieuses, y compris les personnes vivant avec le VIHVIH Virus de l’immunodéficience humaine. En anglais : HIV (Human Immunodeficiency Virus). Isolé en 1983 à l’institut pasteur de paris; découverte récemment (2008) récompensée par le prix Nobel de médecine décerné à Luc montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi.
1. Des conflits qui alimentent les épidémies
Les conflits armés constituent un puissant moteur de propagation des maladies infectieuses. Le déplacement de populations, la destruction des infrastructures sanitaires et la rupture des chaînes d’approvisionnement en médicaments créent les conditions idéales pour l’émergence d’épidémies. Comme le souligne Carrie Nielsen, responsable de la vaccination à la Fédération Internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, de nombreux facteurs interviennent, notamment les conditions environnementales, la capacité à maintenir les services de santé pendant le conflit et le niveau de couverture vaccinale préexistant.

Le choléra illustre cette dynamique: plus de 6000 personnes en sont mortes en 2024, soit environ 50% de plus qu’en 2023, et le nombre de pays touchés est passé de 45 à 60. La situation a été aggravée par les perturbations de la surveillance épidémiologique dans des zones de conflit comme le Soudan et la République démocratique du Congo. En réponse, la production mondiale de vaccin oral contre le choléra est passée d’environ 30 millions de doses en 2022 à 80 millions en 2025.
2. Changement climatique et expansion des arbovirosesArbovirose Les arboviroses sont des maladies virales dues à des arbovirus transmis obligatoirement par un vecteur arthropode (moustique, moucheron piqueur, tique) à des hôtes vertébrés (mammifères, oiseaux), d’où leur nom adapté de l’anglais : ARthropod-BOrne virus.
Le changement climatique modifie la géographie des infections transmises par les moustiques. La hausse des températures, l’évolution des régimes de précipitations et la multiplication des inondations étendent les habitats des moustiques vecteurs, en particulier Aedes aegypti et Aedes albopictus. Diana P. Rojas, épidémiologiste au programme mondial de l’OMS sur les arbovirusArbovirose Les arboviroses sont des maladies virales dues à des arbovirus transmis obligatoirement par un vecteur arthropode (moustique, moucheron piqueur, tique) à des hôtes vertébrés (mammifères, oiseaux), d’où leur nom adapté de l’anglais : ARthropod-BOrne virus. explique que des températures plus élevées accélèrent le développement des moustiques adultes et raccourcissent la période d’incubation des virus, augmentant ainsi la vitesse de transmission.
Les chiffres sont éloquents : en 2024, année la plus chaude jamais enregistrée, plus de 14,4 millions de cas de dengue ont été signalés dans le monde, soit plus du double du pic précédent de 2023. Des modélisations publiées par des chercheurs de l’Imperial College London et de l’OMS estiment que les décès liés à la fièvre jaune en Afrique pourraient augmenter de 11 à 25% d’ici 2050. Une autre étude estime qu’environ 500 millions de personnes supplémentaires seront exposées face au risque de maladies transmises par les différents moustiques d’ici la même échéance, portant leur nombre total à 6,5 milliards. Des cartes de risque actualisées en 2025 montrent une expansion de la dengue, du chikungunya, du Zika et de la fièvre jaune vers des latitudes plus élevées, touchant notamment des zones d’Europe, du Mexique et du Moyen-Orient.
Pour faire face, l’Initiative mondiale contre les arbovirus de l’OMS vise à renforcer la surveillance et la lutte antivectorielle. Le World Mosquito Program déploie des moustiques porteurs de la bactérie Wolbachia, qui réduit leur capacité à transmettre les virus. Gavi prévoit, de son côté, d’investir 2,2 milliards de dollars dans les vaccins contre les maladies sensibles au climat, incluant le choléra, l’encéphalite japonaise, le paludisme, la méningite A, la typhoïde et la fièvre jaune.
3. Recul des financements, un risque systémique
Les réductions de l’aide au développement constituent une menace structurelle pour les systèmes de santé des pays à revenu faible et intermédiaire. L’OCDE projette une chute de 9 à 17% de l’aide publique au développement en 2025, après une baisse de 9% en 2024. L’OMS estime que l’aide extérieure à la santé pourrait être inférieure de 30 à 40% en 2025 par rapport à 2023.
Les conséquences sont déjà mesurables. Selon des données d’enquête de l’OMS portant sur 108 pays, les coupes budgétaires ont réduit les services de santé essentiels jusqu’à 70% dans certains pays, avec des pertes d’emplois parmi les agents de santé et des perturbations dans la formation. Une évaluation réalisée en octobre 2025 par GiveWell dans trois pays — RDC, Madagascar et Nigeria — a mis en évidence des pertes d’agents de santé communautaires, des ruptures de stock de vaccins, des sessions annulées et un recul de la couverture vaccinale, en particulier dans les zones rurales. Les progrès réalisés pour atteindre les enfants «zéro dose» (non vaccinés) sont en train d’être annulés.
4. Désinformation en santé, une menace amplifiée par l’IA
La désinformation en santé est identifiée parmi les menaces les plus graves dans le rapport onusien sur les risques mondiaux 2024 et dans le rapport du Forum économique mondial de 2026. Elle érode la confiance dans les institutions de santé et contribue à la résurgence de maladies évitables par la vaccination, comme la rougeole.
Le rapport Edelman Trust Barometer 2025 indique qu’un jeune adulte sur trois dans le monde exprime des doutes sur les vaccins infantiles et s’appuie davantage sur les réseaux sociaux et l’expérience personnelle que sur les médecins ou les données scientifiques. (Voire notre article à ce sujet: Baromètre SPF 2024 – vaccinations – FL.docx) L’intelligence artificielle aggrave le phénomène : en juillet 2025, une fausse vidéo prétendant montrer une conférence de presse de l’OMS a circulé sur Facebook, affirmant à tort qu’un projet de traité sur les pandémies supprimerait les protections des droits humains. Au Nigéria, le régulateur de la publicité a alerté sur la diffusion de publicités générées par IA utilisant les voix et images clonées de personnalités religieuses et médiatiques pour promouvoir de faux remèdes.
L’OMS, via l’Africa Infodemic Response Alliance, et Gavi collaborent avec des plateformes technologiques comme Google et Meta pour promouvoir l’information fiable et former les agents de santé à répondre aux rumeurs. Mais aujourd’hui, cette collaboration pourrait être menacée par la situation politique aux États-Unis et la proximité de la silicon valley avec les composants les plus anti-science du gouvernement Trump.
5. Marburg, une menace régionale à ne pas sous-estimer
À ce stade, la maladie à virus Marburg ne constitue pas une menace pandémique, mais elle représente un risque régional croissant en Afrique. Ce filovirus, apparenté à Ebola, se transmet par contact avec les fluides corporels et présente un taux de létalité souvent supérieur à 50% lorsque le diagnostic et la prise en charge sont retardés.

Ces dernières années, le virus a été détecté dans un nombre croissant de pays : Guinée, Ghana, Tanzanie, Guinée équatoriale, Rwanda et Éthiopie. (Lire notre article : Fièvre de Marburg en Éthiopie : ce que nous apprend la fin officielle de l’épidémie | vih.org ) Si l’amélioration de la surveillance explique en partie cette détection accrue, les pressions écologiques comme la déforestation, le changement d’exploitation des terres, l’expansion des activités humaines, rapprochent les populations des chauves-souris roussettes d’Égypte, réservoir naturel du virus. Comme le souligne Anaïs Legand, responsable technique des fièvres hémorragiques virales à l’OMS, les données actuelles ne permettent pas d’identifier précisément toutes les zones à risque dans les pays où ces chauves-souris sont présentes.
Avec moins de 800 cas humains confirmés depuis 1967, Marburg ne justifie pas d’investissements autonomes massifs. La préparation doit s’inscrire dans le renforcement global des systèmes de santé, via la surveillance, l’augmentation des capacités des laboratoires, la prévention des infections et le renforcement de la confiance communautaire. Ce qui bénéficie aussi à la réponse contre d’autres menaces infectieuses.
6. «Maladie X» : se préparer à l’inconnu
Le concept de «maladie X» désigne le prochain pathogène inconnu susceptible de provoquer une épidémie ou une pandémie majeure. Le rapport de Gavi note que plusieurs évaluations suggèrent que le monde pourrait entrer dans l’année 2026 moins bien préparé qu’il ne l’était dans les suites immédiates du Covid-19Covid-19 Une maladie à coronavirus, parfois désignée covid (d'après l'acronyme anglais de coronavirus disease) est une maladie causée par un coronavirus (CoV). L'expression peut faire référence aux maladies suivantes : le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) causé par le virus SARS-CoV, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) causé par le virus MERS-CoV, la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) causée par le virus SARS-CoV-2.
Les scientifiques estiment que la prochaine menace émergera de l’une des 25 familles virales connues pour être capable d’infecter l’être humain. Au premier plan, les virus grippaux, en particulier les zoonotiques. Maria Van Kerkhove, directrice par intérim du département de gestion des épidémies et pandémies de l’OMS, alerte sur le risque de réassortiment génétique entre virus grippaux, qui pourrait produire une souche contre laquelle l’immunité humaine serait très faible ou inexistante. Parmi les autres menaces prioritaires figurent les coronavirus, les filovirus comme Ebola, et les arbovirus comme la dengue.
Un examen de mise en œuvre de la « Mission 100 jours » par l’IPPS en 2024 a révélé que la préparation reste inégale selon les pathogènes, les diagnostics et les thérapeutiques accusant un retard important par rapport aux vaccins. Une évaluation des lacunes diagnostiques mondiales publiée en 2025 par l’IPPS identifie les diagnostics comme le maillon le plus faible de la préparation aux pandémies. La mission 100 jours du CEPI vise à développer vaccins et diagnostics dans les 100 jours suivant l’identification d’une nouvelle menace, notamment par le biais de prototypes vaccinaux ciblant les familles virales à haut risque.
Référence
- Geddes L. «Six major health threats that could shape 2026: here’s what experts are watching.»VaccinesWork / Gavi, the Vaccine Alliance, 19 février 2026.