RdRD ? des pratiques professionnelles à risques

Sans être quantifiées, les difficultés de nombreuses équipes dans le champ des addictions semblent augmenter. Un climat politique, social (et financier) désastreux, certes. Mais ce qui nous préoccupe ici est la perte d’adéquation des professionnels avec certains usagers ainsi que leurs doutes sur des processus d’accompagnement ou de réduction des risques. Revue des positions possibles pour les professionnels, afin de dépasser les « épreuves » de l’accompagnement.

Les problèmes des équipes dans le champ de l’addiction sont renforcés par des fonctionnements institutionnels variables, influencés par les exigences politiques ou l’évolution – plus ou moins maitrisée – des concepts théoriques. Devant certaines situations de tensions avec les usagers, les intervenants oscillent entre la nécessité de poser un cadre alors vécu comme maltraitant, et un « laisser-faire » pouvant évoquer un abandon du projet et des soins. Dans les deux cas, ils ressentent un sentiment de malaise ou d’échec.
Dans la pratique de l’accompagnement en addictologie, des objectifs peuvent en effet être contradictoires et induire un trouble chez les professionnels. Brandon Dutilleul1 observe ainsi une tension entre une « logique d’intégration sociale – voire de pacification sociale – et une logique d’émancipation sociale et existentielle » des individus présentant des conduites de dépendance.
Schématiquement, nous rappelle-t-il, tout se passe comme si, pour certaines situations, les professionnels avaient un choix à faire entre « d’un côté, la sécurité des pratiques avec l’accompagnement vers un projet social conventionnel (avec abstinence ?), et de l’autre côté, une insécurité du fait de l’accompagnement vers un projet singulier, choisi par la personne accompagnée qui s’émancipe de l’abstinence et des exigences de santé ». Le terme d’insécurité choisi ici est intéressant, car il ne porte aucun jugement moral ou aucune incompétence, mais introduit l’idée du doute. Finalement, que fais-je, pour quel bénéfice et au nom de quoi ? La réduction des risques est un terreau fertile pour ces questions-là. Derrière les postures et outils bien identif iés, tant de situations, tant de personnes, tant de paradoxes institutionnels à gérer ! À ce propos, un autre paradoxe peut bloquer la parole des usagers – qui hésiteront à admettre certains comportements – : « le paradoxe de la sanction ou de la fin d’accompagnement qui consiste, pour les équipes, à sanctionner, voire à arrêter un accompagnement pour les mêmes raisons qu’il a commencé », à savoir les consommations de substances psychoactives (Dutilleul, 2020). Au-delà de cette curieuse logique en effet, c’est la puissante question de la limite qui est posée. Curieuse logique ? Anne Coppel percute : « il existe depuis longtemps des “hébergements pour toxicomanes” mais les toxicomanes doivent être sevrés pour y accéder ; autrement dit, ils doivent être guéris pour être aidés. C’est évidemment absurde : héberger des toxicomanes sans exiger au préalable un sevrage, c’est héberger des drogués qui se droguent » (Fradet, 2004). C’est la naissance du bas-seuil d’exigence d’accès aux soins. Ce point – encore largement interrogé – rebondit actuellement avec la question de l’alcool qui est admis dans les institutions.
D’autant que le « bas-seuil » ne peut exclure un cadre, c’est-à-dire à notre sens, un étayage, une boussole, une définition de ce qui n’est pas acceptable pour l’équipe, mais aussi pour l’usager lui-même… Les limites à l’accompagnement s’imposent donc à un moment ou un autre. « Tout » ne peut être accepté en Csapa en ambulatoire ou en hébergement. Si la législation sur les stupéf iants est « métabolisée », la violence, le racisme, et tout « simplement » le non-respect répété du contrat, de la parole donnée… ne peuvent être banalisés. Ces situations de rupture mènent à des actions vécues comme violentes par et pour des personnes fragiles socialement. Une responsabilisation des personnes accompagnées est fondamentale, mais sans déresponsabiliser les institutions dans leurs décisions, ce qui induit des moments déstabilisants pour les équipes.
Les professionnels évoluent aussi entre d’une part, le respect du savoir expérientiel de l’usager, sa non-assignation à un statut d’alcoolodépendant, par exemple, et la reconnaissance du choix de vie « d’une personne qui consomme de l’alcool », et d’autre part le constat de moments, plus ou moins nombreux et fréquents, où une perte de discernement du fait des surconsommations (avec perte de rationalité – analyser logiquement une situation –, perte du contrôle des impulsions, perte de l’anticipation des conséquences) de l’usager amène à des crises et des décisions lourdes de conséquences.
Dans cette logique, les travaux2 de T. Besozzi (2021) mettent en avant la complémentarité des approches et la polyvalence des différents acteurs tout en identifiant encore des enjeux symboliques distincts. « L’univers de signification médical » et « l’univers symbolique social » renvoient à des priorités différentes entre prolongation de la vie biologique (cure) et construction d’un projet de vie global (care). Sur le plan organisationnel, la coordination des rôles thérapeutiques de chacun reste parfois conflictuelle. Les enjeux de place, de rôle et de disciplines perdurent parfois au détriment de la prise en compte réelle des personnes.
Bien sûr, une voie intermédiaire est possible. Les termes décrivant cette voie sont pour l’auteur : « consommation contrôlée », « consommation modérée », « consommation réfléchie », « gestion des consommations », « consommation non problématique et raisonnée », « zone de confort », etc.
C’est pourtant cette voie, la plus respectueuse, qui génère le plus de situations inattendues, difficiles et cependant « tout à fait ordinaires ». Les intervenants hésitent, car leurs savoirs sont peu applicables à cet « entre-deux », les normes et les règles sont instables.
« Ils ne sont jamais à l’abri du risque d’un jugement “subjectif”, “partial”, voire de l’arbitraire », nous rappelle Besozzi.
Ainsi, « les difficultés que rencontrent les professionnels3 engagés dans des relations d’aide et de soin peuvent être considérées comme des “épreuves”. Ce rapprochement entre difficultés et épreuves suggère que la pénibilité du travail est source de souffrances – physiques ou morales – et peut conduire, à force de répétitions, à l’usure professionnelle ». Ravon et son collègue définissent la professionnalité comme la « capacité issue de l’expérience, qui permet à des professionnels à la fois de respecter les règles du métier – ils ont été formés dans cette perspective – et de les transgresser afin de s’adapter aux situations ».
Ainsi, lorsqu’ils sont confrontés à des situations complexes, les acteurs doivent faire preuve d’une grande capacité d’adaptation, parfois au prix d’un éloignement du cadre initial qui leur a été fixé. Des imprévus surviennent souvent, des contraintes spécifiques rendent l’application des règles difficile, voire inappropriée. Dès lors, pour répondre de manière efficace aux enjeux concrets qu’ils rencontrent, ces acteurs peuvent être amenés à ajuster leur manière d’intervenir, en s’éloignant du mandat prescrit, afin d’en construire un nouveau, plus en phase avec les exigences du contexte.
Ce phénomène, que détaillent les auteurs cités, est ainsi appelé « auto-mandat » Il désigne ainsi la capacité des individus à redéfinir leur propre champ d’action en fonction des circonstances, plutôt que d’appliquer strictement les directives imposées. C’est une adaptation dynamique qui leur permet de rester opérationnels et pertinents dans des environnements mouvants et complexes4.
Avec Ravon et Vidal-Naquet encore, nous voulons mettre en lumière les tensions ou conflits qui peuvent exister entre le mandat prescrit et l’auto-mandat (que résume autrement Christophe Dejours : « Travailler, c’est combler l’écart entre le prescrit et l’effectif »). Il ne s’agit pas seulement d’opposer ce qui est attendu à ce qui est réellement mis en œuvre, mais plutôt d’examiner comment les individus naviguent entre ces deux exigences, parfois contradictoires, pour construire une pratique qui réponde à la fois aux contraintes institutionnelles et aux réalités du terrain. Associé à ces tensions, nous insisterons sur les charges psychiques et mentales en lien parfois avec une « éthique empêchée » et qui peut conduire à des arrêts maladie ou à des situations de fuite (« il existe plusieurs types d’épreuves : les épreuves émotionnelles, les épreuves organisationnelles et les épreuves politico-éthiques »).
En conclusion, notre préoccupation est que les professionnels actuels « doivent accompagner l’usager vers le rétablissement, voire le soigner », alors qu’on leur ôte potentiellement les outils pour le faire, au sens où les cadres sont insuffisamment précis, ouvrant donc la voie à une improvisation à risques. Silvia Rochet puis Eirick Prairat nous proposent un petit décalage, évitant la confrontation, par l’action de « l’influence »5.
« L’individu peut et donc doit aspirer à se rétablir dans un cadre agencé pour son bien-être, mais orienté vers la prise de conscience et le travail sur ses comportements. Ce travail de “souci de soi” (Foucault, 1984), en occupant la quasi-totalité du temps de l’usager, permet également de définir (le lieu de soins) comme une institution quasi totale (Wacquant, 2000), où la vie du résident se voit prise en charge dans ce qui s’apparente à un “entraînement” au monde extérieur. »
Mais, « l’autorité n’est ni contrainte, ni persuasion, elle est influence ». L’influence éducative est libératrice (elle fait grandir), indirecte (« vise à susciter, en l’autre, une activité »), temporaire (« elle travaille à son éclipse »).
Elle n’est pas une volonté qui s’oppose et s’impose à une autre volonté pour la soumettre, mais une volonté qui s’allie à une volonté naissante pour l’aider à vouloir, pour éclairer une liberté qui se cherche. Enfin, l’autorité n’a pas son fondement dans un acte de soumission aveugle mais, tout au contraire, dans un acte de reconnaissance qui « accorde à d’autres une plus grande perspicacité » (HG. Gadamer, cité par Gaziaux6).
Cet aspect donne une vision apaisante des tensions décrites plus haut permettant de sortir des confrontations pour aller vers une alliance d’influences, régulièrement adaptée et renouvelée.

  1. Brandon Dutilleul, « La “régulation des consommations” en addictologie : vers un nouveau paradigme socio-éducatif ? », Sciences et actions sociales [En ligne], 19 | 2023, mis en ligne le 24 mars 2023 URL : https://journals.openedition.org/sas/3636) ↩︎
  2. Thibaut Besozzi, « La structuration sociale du monde des sans-abri », Sociologie [En ligne], no 3, vol. 12, 2021, mis en ligne le 18 août 2021. URL : http://journals.openedition. org/sociologie/8913 ↩︎
  3. Bertrand Ravon, Pierre Vidal-Naquet « Les épreuves de professionnalité, entre automandat et délibération collective. L’exemple du travail social »- Rhizome 2018/1 (no 67), pages 74 à 81- Éditions Presses de Rhizome – ISSN 1622-2032 – DOI 10.3917/rhiz.067.0074) ↩︎
  4. Delphine Moreau, Christian Lavalc – Care et recovery : jusqu’où ne pas décider pour autrui ? L’exemple du programme « Un chez-soi d’abord » ALTER, European Journal of Disability Research 9 (2015) 222–235 ↩︎
  5. Connaître “les règles du jeu” », Champ pénal/Penal field [En ligne], 29 2023, mis en ligne le 23 octobre 2023, consulté le 20 août 2024. http://journals.openedition.org/ champpenal/14688 – « Autorité et respect en éducation », Le Portique [En ligne], 11 | 2003, mis en ligne le 15 décembre 2005. http:// journals.openedition.org/leportique/562 ↩︎
  6. Éric Gaziaux, « L’autorité et ses paradoxes constitutifs », Revue des sciences religieuses, 80/4, 2006, 445-461 ↩︎