L’aide-mémoire sur la RdR (réédition)

Treize ans après sa première édition, l’aide-mémoire de la RdR dresse un bilan de l’histoire de cette politique, née de l’épidémie de sida, mais surtout appelle à une reconstruction. Nécessaire à l’heure d’un backlash sécuritaire sur la question des drogues.

Cet ouvrage, co-écrit par une trentaine d’auteurs, professionnels de la RdR et de l’addictologie, chercheurs et personnes issues de l’autosupport, est codirigé par Pierre Chappard, Jean-Pierre Couteron et Alain Morel. C’est une réédition du premier aide-mémoire publié en 2012, entièrement réécrit. Il est composé de deux parties : une partie théorique, qui reprend l’histoire de la RdR et les concepts qui la sous-tendent comme l’empowerment, la stigmatisation, les savoirs expérientiels, et une partie dédiée aux pratiques avec une attention particulière à certains milieux (situation de précarité, festif, chemsex…).
Cet aide-mémoire V2 arrive après la loi de 2016 qui redéf init la RdR et permet l’installation des deux salles de consommation à moindre risque, mais aussi après l’audition publique 2.0 sur la RdR, toujours en 2016, qui reste la dernière tentative de débat public sur la RdR. Si les conclusions de l’audition publique invitaient à une nouvelle étape de modernisation collective des pratiques et des dispositifs en addictologie, notamment en accentuant les liens avec les personnes utilisatrices de drogues (PUD), aujourd’hui, l’élan apporté par cette manifestation n’est plus qu’un souvenir. Et même plus, on peut dire que la RdR traverse une période difficile, subissant des attaques et une marginalisation tant politique qu’administrative : elle est sommée « d’être la première marche vers le soin », restant cantonnée dans les limites étroites de la prévention des maladies infectieuses et la distribution d’outils pour lutter contre les méfaits sanitaires de l’usage de drogues. Et cela, dans un contexte où l’ambition d’une société sans drogues est criée haut et fort par les responsables politiques.
Cet aide-mémoire arrive à point pour prendre un peu le large et se donner de nouvelles perspectives. Nous n’en ferons pas ici un résumé, mais il semble opportun de faire un focus sur des notions qui traversent particulièrement la RdR en 2025, et qui ont particulièrement animé les auteurs.

Une RdR sociale

L’aide-mémoire s’appuie sur la nouvelle définition de la RdR par l’International Harm Reduction Association (IHRA) : « La réduction des risques fait référence aux politiques, programmes et pratiques qui visent à minimiser les impacts négatifs sanitaires, sociaux et légaux liés à la consommation de drogues, aux politiques et aux lois sur les drogues. La réduction des risques se fonde sur les droits humains et la justice. Elle se concentre sur les changements positifs et le travail collectif sans jugement, sans obligation, sans discrimination et n’exige pas l’abstinence comme condition pré-requise. L’implication signif icative des personnes utilisatrices de drogues dans la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des programmes et des politiques qui les servent est au cœur de la réduction des risques ». Cette définition n’ambitionne pas d’en imposer une vision unique, mais elle invite à en respecter la dynamique : notamment une RdR qui va au-delà des seuls risques sanitaires de l’usage de drogue, et qui affronte les questions sociales et leurs conséquences négatives sur l’usage, en y impliquant les risques liés à la prohibition, à la stigmatisation, aux questions raciales et de genre, à la violence sociale et économique.

Lutte contre la prohibition

Les auteurs de l’aide-mémoire reviennent plusieurs fois sur l’impact du contexte juridique et économique des usages, entre prohibition des drogues pour les unes, et hyper- commercialisation des drogues pour les autres. Dans tous les cas, les bénéfices économiques sont énormes, soit pour les réseaux, soit pour les lobbys, jamais pour les producteurs ou les petits revendeurs. Les dépenses pour l’État sont énormes, les coûts sociaux le démontrent, toujours plus de police, de justice, de prison. Mais sans jamais oser changer ce qui rate, et tant pis si, pour les drogues « illicites », les effets néfastes de la prohibition pèsent largement plus sur la personne usagère de drogue que sur le trafiquant. La prohibition surproduit des risques sanitaires, judiciaires, financiers, relationnels, etc. envers les PUD. Accompagnant les risques de l’usage, la RdR vient inévitablement poser la question du statut pénal des drogues. La définition de l’IHRA inscrit même la RdR dans la lutte contre les lois qui créent des dommages pour les PUD

La balance bénéfices-risques

La plupart des auteurs de cet aide-mémoire ont intégré des réflexions sur les bénéfices de l’usage de drogue dans leur chapitre. Revenir à la dimension première de l’usage, celle d’une stratégie adaptative, c’est assumer qu’elle s’attache à en optimiser les effets positifs, les bénéfices, tout en en réduisant les effets négatifs, les risques. Il s’agit pragmatiquement de respecter la dimension d’ubiquité des drogues, à la fois solution et problème, remède et possible poison. Dans sa dimension clinique, la RdR ne peut pas être une longue liste de risques qui ne prend pas en compte les bénéfices de l’usage pour les PUD. C’est s’exposer à créer de la violence et de la stigmatisation en proposant des solutions qui ne correspondent pas aux PUD. La place des bénéfices est aussi un véritable objectif clinique pour aider les PUD à sortir de l’autostigmatisation et regagner du pouvoir d’agir. (Chappard & Pourchon 2025)
Par ailleurs, contrairement à une idée reçue, respecter la fonction bénéfique de l’usage ne conduit pas à priver ou à éloigner la personne d’un accès à une thérapie à laquelle elle a droit, comme tout un chacun. Au contraire, ce chemin se prendra d’autant mieux que la fonction bénéfique aura été respectée. Comme le souligne justement Catherine Delorme1 « C’est aussi ce que nous enseigne la clinique – dont l’étymologie nous ramène au chevet du patient – qui ancre son intervention dans la réalité des pratiques, qui ne pré-juge pas (en tout cas qui s’y efforce) mais qui tente de comprendre en quoi certains comportements non prescrits, voire contraires à ce qui est prescrit, ont une utilité, une fonction positive pour les individus et les collectifs. »

Savoir expérientiel et pair-aidance

Cet aide-mémoire laisse une large place aux savoirs expérientiels issus de l’usage de drogues, mais aussi sur leur implication dans les structures institutionnelles, notamment à travers la pair-aidance. Tous les auteurs de l’aide-mémoire appellent à une deuxième vague de pair-aidance, que ce soit dans le milieu de la précarité, du festif, ou de la RdR sexuelle. L’institutionnalisation et la professionnalisation de la RdR a conduit à la disparition de la première vague de pair-aidants des Caarud durant les années 2000. Depuis 2012, les acteurs des Csapa et Caarud ont réintégré l’importance des savoirs expérientiels et une deuxième vague de pairs-aidants semble faire son entrée dans les structures addictologiques. Mais ce n’est pas sans poser de difficultés systémiques. Les nouvelles initiatives pour inclure le savoir expérientiel sont marquées par une asymétrie de pouvoir en défaveur des pairs-aidants : l’injustice épistémique qui touche les groupes dominés dans la reconnaissance de la légitimité de leurs savoirs les empêche de développer leur cadre de pensée et leur savoir expérientiel. Beaucoup de pair-aidants se replient ainsi sur le savoir médical, qui a toute la légitimité, et n’utilisent qu’à la marge leur savoir expérientiel.

L’autosupport

Les réflexions sur l’autosupport, sur sa place dans la RdR, sont centrales dans cet aide-mémoire. Ce dernier donne une place importante aux différents acteurs de l’autosupport d’usager·e·s de drogues. La RdR ne peut se faire sans ces personnes usagères de drogue particulières, qui politisent leurs savoirs expérientiels et instaurent le dialogue entre leurs savoirs expérientiels et ceux des professionnels. Ces personnes, dans leur diversité, sont les premiers experts d’une ambition terriblement humaine, celle de cheminer entre les bénéfices et les risques ressentis, pour aller mieux dans sa vie, ou parfois pour survivre.
Ce mouvement se porte relativement bien, alors que la santé publique s’est coupée de celui-ci durant les années 2000. En vingt ans, l’autosupport s’est épanoui grâce aux outils de l’internet participatif (forums, réseaux sociaux) mais aussi grâce à l’anonymat d’internet qui protège les PUD de la stigmatisation sociale et de la prohibition. Ce sont les communautés Psychoactif et Psychonaut qui se sont créées à partir de forums internet, ou plus récemment ce sont les groupes fondés sur les réseaux sociaux, comme Deltaplane sur le réseau social Discord. Mais ces communautés ne sont pas reconnues par les pouvoirs publics et par les acteurs de la RdR institutionnelle et de l’addictologie. Cette RdR numérique redéfinit la RdR par le bas (Boothroyd, 2016). Elle représente clairement un changement dans la manière dont on parle, et qui parle, de réduction des risques. À travers le prisme de l’expérience et une forme d’essais et d’erreurs collectifs, on peut discerner une contre-voix au discours dominant et au contrôle de la notion de réduction des risques par les experts. Grace au numérique, la RdR passe de ce qui peut être considéré comme un discours descendant et professionnalisé de réduction des risques (modèle top-down) à un discours généré par les pairs et dirigé par les PUD (modèle bottom-up).
Ces groupes sont des outils d’empowerment social et politique qui proposent un projet de transformation sociale : tout en se revendiquant de la politique de RdR, ce sont des arènes publiques où le droit de consommer des drogues et de maximiser les bénéfices de la consommation sont revendiqués. Ces groupes, visant un idéal de « bien vivre » avec les produits et le mode de vie qui y est lié, résistent au jour le jour à la politique de prohibition, ainsi qu’à une partie de l’addictologie qui tend à envisager l’addiction comme une maladie du cerveau, en ouvrant des voies alternatives à la répression et à la médicalisation.

L’empowerment

L’aide-mémoire s’intéresse à l’état de l’empowerment en RdR. C’est-à-dire redonner du pouvoir d’agir aux PUD sur leur santé, qu’il soit individuel, collectif ou politique, il a toujours été une composante importante. Mais MarieHélène Bacqué et Carole Biewener dans leur livre « Empowerment, une pratique émancipatrice ? » mettent en lumière la manière dont l’empowerment, au fil de son intégration dans les politiques publiques et les institutions, a souvent été dévoyé de son objectif initial pour servir des logiques néolibérales, en abandonnant ses dimensions sociales, politiques et parfois collectives au profit de l’unique démarche de responsabilité individuelle. C’est ce qui s’est passé avec l’empowerment des PUD en RdR (Mallet, 2025) : elles sont présentées comme des personnes responsables et autonomes capables de faire des choix éclairés sur leur santé en adoptant des comportements jugés moins risqués par la santé publique et la société.
Mais l’empowerment social et politique promu par les associations d’autosupport a disparu du discours de RdR en santé publique : il n’y a plus de contre-pouvoir, plus de perspective politique, de remise en cause des structures de pouvoirs existantes (prohibition, stigmatisation et autre système de domination) et, parfois, il est demandé aux PUD de se conformer à ces injonctions. Elles sont alors perçues non pas comme des acteurs capables de transformation sociale, mais comme des « entrepreneurs de leur propre vie », responsables de leur réhabilitation dans un cadre prédéfini par des logiques de marché et de gouvernance néolibérale.

« Rien pour nous sans nous »

La RdR est à la croisée des chemins. Elle est encore politiquement et structurellement construite sur les risques de transmission des maladies infectieuses, telles que le VIHVIH Virus de l’immunodéficience humaine. En anglais : HIV (Human Immunodeficiency Virus). Isolé en 1983 à l’institut pasteur de paris; découverte récemment (2008) récompensée par le prix Nobel de médecine décerné à Luc montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi. et les hépatites B et C, mais elle se situe à une phase où elle doit également s’en émanciper au risque de ne pas pouvoir réellement répondre à l’ensemble des besoins des personnes utilisatrices de substances. La RdR doit retrouver la dimension affirmative, positive, de ses origines. Moins « réductrice de risques », sans pour autant les négliger, assumant l’usage et la volonté d’en défendre les bénéfices, mais loin des accusations de pulsions morbides et autres jugements moraux. Certes, ainsi replacée, la RdR n’est plus politiquement correcte, elle dérange. D’autant que cela ne peut se faire sans donner une place pleine et entière aux personnes concernées, aux personnes utilisatrices de drogues. Encore faut-il pour cela accepter cette parole libre et collective des PUD, contre tout stigmate, toute culpabilisation, toute déshumanisation : l’entendre, partager et coopérer.

  1. Delorme, C. (2025). Éthique d’intervention, éthique de responsabilité. Psychotropes, 31(1), 13-18. https://doi.org/10.3917/psyt.311.0013. ↩︎

Références

  • Boothroyd D., Lewis S. (2016), Online Drug Scenes and Harm Reduction from Below as Phronesis. Contemporary Drug Problems, 43(3), 293-307. https://doi.org/10.1177/0091450916654266 (Original work published 2016)
  • Chappard P, Pourchon F. (2025) For a renewed harm reduction model, Harm Reduction Journal 22, 23. https://doi.org/10.1186/s12954-025-01165-4
  • Engel L., Bright S., Barratt M., Allen M. (2021), “Positive drug stories: Possibilities for agency and positive subjectivity for harm reduction”, Addiction Research & Theory, 363-371 – https://doi.org/10.1080/16066359.2020.1837781
  • Gilles S. (2024), « L’élaboration d’une réduction des risques vernaculaire dans un collectif numérique d’amateurs de drogues », Déviance et Société, 48(3), 397-433
  • Mallet B. (2025), « Entre Aliénation et Émancipation : Enjeux Éthiques de la Réduction des Risques », Psychotropes, 31(1), 73-91. https://doi.org/10.3917/psyt.311.0073