L’alcool contenu dans les solutions hydroalcooliques pose-t-il un problème ?

Les gels ou solutions hydroalcoolique (SHA) sont plus que jamais précieux face à la pandémie de Covid-19, mais l’alcool qu’ils contiennent soulèvent quelques questions.

Qu’est-ce qu’une solution ou gel hydroalcoolique ?

C’est un mélange d’alcool, d’eau et de glycérine qui permet de se désinfecter les mains même sans lavabo ni eau courante. Elle ne remplace pas le lavage des mains. Le gel ou solution hydroalcoolique (SHA) est plus que jamais précieux face à la pandémie de Covid-19. Cette invention géniale, libre de royalties, on la doit à un médecin suisse, le professeur Didier Pittet. En 1992, avec son équipe, il s’intéresse aux maladies contractées dans les hôpitaux. Chiffres à l’appui, il démontre que le personnel soignant devrait se laver les mains 22 fois par heure pour éviter de contaminer des patients. «Vous imaginez, s’il fallait passer une minute et demi au lavabo avec de l’eau et du savon 22 fois par heure? Vous comptez, ça fait plus de 30 minutes par heure à se laver les mains. C’est impossible, et c’est pour ça que la seule solution, c’est le gel hydroalcoolique.»

Y a-t-il un problème pour les musulmans ?

Peut-on utiliser du gel hydroalcoolique avant de faire sa prière? Le désinfectant pour les mains est-il «haram», c’est-à-dire interdit pour les musulmans? Le ministre malaisien des Affaires religieuses est de ceux qui ont répondu à cette question, en s’appuyant sur plusieurs études scientifiques démontrant que l’alcool des SHA ne passe pas dans la circulation sanguine et ne diffuse pas dans l’organisme à partir de la peau. Ce que dit le ministre malaisien sur son site Internet en citant des hadiths, c’est-à-dire des passages du Coran, des commentateurs du livre sacré, mais aussi des précédents législatifs, est consensuel: l’alcool est interdit par les musulmans lorsqu’il intoxique le corps, donc quand il est bu, mais lorsqu’il est utilisé à des fins médicales, il est tout à fait toléré et même bienvenu en contexte de pandémie. Cette conclusion n’a cependant pas empêché certains industriels et consommateurs de se mettre en quête de désinfectants pour les mains «halal»… Pour autant, ces produits doivent répondre aux critères de l’OMS (voir encadré) qui recommandent de se désinfecter les mains avec une solution comportant au minimum 70 % d’alcool.

La solution hydroalcoolique comme problématique de toxicologie

Dans le cadre de la crise sanitaire liée au Covid-19, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) et le réseau des centres antipoison suivent avec attention les appels pour un motif associé au Covid-19. Ce recensement vise à identifier les situations à risque afin d’émettre des recommandations et d’alerter les pouvoirs publics. Entre le 1er et le 24 mars 2020, 337 appels liés à des cas d’exposition (avec ou sans symptômes) ou des demandes d’information ont été identifiés comme pouvant être associés au contexte Covid-19. Parmi les cas d’exposition (245 cas), 144 présentaient des symptômes et 101 n’en avaient pas. Pour prévenir les intoxications et les accidents, l’Anses et les Centres antipoison émettent des recommandations.

Au Royaume-Uni, le problème est pris très au sérieux. Les cas d’empoisonnement liés à l’ingestion de gel hydro- alcoolique à base d’alcool signalés au National Poisons Information Service (NPIS), l’équivalent de nos centres antipoison, ont bondi de 61 % entre 2019 et 2020, passant de 155 (du 1er janvier au 16 septembre) à 398 (du 1er janvier au 14 septembre). Des médecins légistes de l’université d’Oxford (Royaume-Uni) confirment que l’ingestion de SHA conduit à une intoxication qui peut mener à la mort. Les résultats de leur étude sont parus le 1er décembre 2020 dans la revue BMJ Evidence-Based Medicine. «La combinaison de l’augmenta- tion de la demande et de l’exposition aux désin- fectants pour les mains à base d’alcool, et les conséquences négatives de l’épidémie de

Covid-19 sur la santé mentale, l’aide sociale, la sécurité financière et les services de santé sont une source de grave préoccupation. Si les gouvernements et les autorités de santé publique ont réussi à nous faire prendre conscience de la nécessité d’une meilleure hygiène des mains lors de l’épidémie de Covid-19, ils doivent également sensibiliser le public aux méfaits potentiels et encourager la notification de ces méfaits aux centres d’information antipoison», concluent les médecins légistes dans leur étude.

Évolution des intoxications par SHA signalées aux centres antipoison de Grande-Bretagne
(National Poisons Information Service (NPIS))
entre janvier et août 2019 (en rouge) comparé avec 2020 (noir).
Source : BMJ Evidence-Based Medcine April 2021 ; 26 : n°2

L’utilisation de SHA par des personnes ayant des addictions à l’alcool anciennes ou en cours ne leur est-elle pas préjudiciable ?

Il n’y a pas de contre-indication formelle à l’utilisation de SHA par ces populations. En revanche dans ces circonstances, un échange avec le médecin addictologue est à encourager pour privilégier les SHA les moins odorants et incommodants possible. De même toutes les études menées chez les personnels de soins très exposés concluent que l’exposition cutanée et inhalatoire liée à cette activité de soins n’augmente pas de façon significative l’éthanolémie endogène physiologique des sujets.

Dans plusieurs pays, comme en Inde, les magasins de spiritueux sont fermés dans le cadre du confinement afin de lutter contre la propagation du coronavirus. Des dizaines de personnes sont ainsi mortes suite à un coma éthylique dans le sud-est de l’Inde après avoir bu du gel hydroalcoolique à la place de leur boisson habituelle. Depuis les épisodes d’épidémies de grippes, les hôpitaux français sont sensibilisés à ces cas de détournement de l’utilisation d’un soluté hydroalcoolique et ont conduit à recommander un accès limité à ces solutions lors de l’accueil de patients éthyliques connus. La mise en place de portoirs sécurisés à fixation murale permet de limiter ce risque.

Attention aux projections oculaires et aux ingestions volontaires chez les enfants

Les distributeurs de gel ou de solution hydroalcoolique mis à disposition dans les magasins ou autres lieux recevant du public sont souvent à hauteur d’yeux des jeunes enfants. Facilement actionnables, par exemple à l’aide d’une pédale ou de façon automatique, ils peuvent être perçus comme un jeu. Un recensement des incidents survenus dans des établissements recevant du public a été mené au niveau national. Entre le 11 mai et le 24 août 2020, 63 cas ayant présenté des symptômes oculaires, âgés en moyenne de 4 ans, ont été enregistrés par les centres antipoison. Ces projections accidentelles de gel hydroalcoolique sont survenues pour les trois-quarts dans un magasin ou un centre commercial et pour les cas restants dans un restaurant, une piscine, un jardin public, une salle de spectacle. Les enfants ont été pris en charge aux urgences pour 20 % d’entre eux. Enfin 2 cas d’atteinte de la cornée, réversible après traitement symptomatique, ont été enregistrés. Au cours de la même période, plus d’une dizaine d’enfants ont dû être pris en charge dans différents services d’ophtalmologie français pour des lésions oculaires sévères avec difficulté de cicatrisation. Au moins 2 d’entre eux ont nécessité une chirurgie sous anesthésie générale.

Comment réaliser soi-même sa SHA selon l’OMS
Pour faire 1 litre de gel hydroalcoolique, il faut :
– 833 ml d’alcool (éthanol 96 % ou Isopropanol 99,8 %),
– 41,7 ml d’eau oxygénée (peroxyde d’hydrogène 3 %),
– 14,5 ml de glycérine (glycérol 98 %),
– de l’eau distillée ou bouillie pour compléter.