L’analyse de drogues en France, un état des lieux

L’analyse de drogues se fraie un chemin comme outil de réduction des risques. Premiers résultats d’une étude commanditée par la DGS, quant aux évolutions et enjeux actuels de l’analyse de drogues en France.

L’analyse de drogues est un outil historique de la réduction des risques (RdR). Pourtant, il ne s’est inséré que progressivement dans le paysage français. Mis en place en France en 19971Christian Sueur, « Réduction des risques en milieu festif » dans Michel Joubert, Pilar Giraux et Chantal Mougin (eds.),Villes et « toxicomanies » : quelles préventions ? Ramonville Saint-Agne : Saint- Denis, Erès ; Université Paris 8, 2005, p. 249-270 ; Emmanuelle Hoareau, La réduction des risques liés à l’usage de substances psychoactives dans les espaces festifs techno de la région PACA en 2003-2004, Marseille, 2005 ; Patrick Beauverie et S. Le vu, To test or not to test ? Reconnaissance et analyse des drogues. Tout est question de temps et… de lien, Paris, Anit, 2004., en milieu festif, cet outil de RdR consiste à proposer la possibilité pour les consommateurs d’analyser un échantillon de produit afin d’en connaître la composition (le type de substances et/ou la quantité). Les acteurs de la RdR décrivent de nombreux bénéfices à la fois pour les usagers mais également plus largement pour contribuer à améliorer les connaissances sur les produits psychoactifs en circulation.

Les consommateurs n’ont qu’une connaissance très partielle de la composition des pro- duits, essentiellement basée sur la confiance (relative) attribuée au revendeur2Dans les enquêtes, une large pro- portion de répondants déclarent qu’ils trouveraient pertinent que les revendeurs aient accès directement aux services de drogues afin d’analyser eux-mêmes et assurer ainsi un contrôle qualité des produits qu’ils revendent (Niamh Day et al., “Music Festival Attendees’ Illicit Drug Use, Knowledge and Practices Regarding Drug Content and Purity: A Cross-Sectional Survey”, Harm Reduction Journal, 5 janvier 2018, vol. 15, p. 1 ; Geoff Bardwell et al., “Trusting the Source: The Potential Role of Drug Dealers in Reducing Drug- Related Harms via Drug Checking”, Drug and Alcohol Dependence, 1 mai 2019, vol. 198, p. 1-6.) et sur leur expertise expérientielle reposant à la fois sur l’observation du produit (aspect, odeur, etc.) et l’identification a posteriori des effets. Dès lors que les effets sont inhabituels ou indésirables, il est possible pour les consommateurs de connaître la composition du produit grâce au dispositif Sintes3Sintes : Système d’identification national des toxiques et substances, https://www.ofdt. fr/enquetes-et-dispositif/sintes, de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), qui par une analyse toxicologique précise rend un résultat à la personne et participe aussi à la veille sanitaire.

En première ligne, les acteurs de RdR proposent de pallier cette question de l’ignorance, articulée à celle du risque, en proposant aux usagers

des techniques qui permettent de vérifier que le produit obtenu est bien celui attendu, de manière à réduire les incertitudes et les risques associés. Dans ce cadre, trois moments clés constituent cette intervention (la collecte, l’analyse et le rendu de résultat) :

  • la collecte : Il s’agit de la rencontre entre un intervenant et une personne détentrice d’un produit. L’entretien de collecte doit permettre à l’intervenant d’établir un lien avec la personne afin de l’accompagner dans ses propres décisions et «stratégies de RdR»4Nina Tissot, « Favoriser les stratégies personnelles de réduction des risques grâce à l’analyse de produits : son utilisation en Caarud » dans Psychotropes, prévention et réduction des risques, France, ISTE Group, 2018, p. 117-131..
  • l’analyse : Elle doit être la plus précise possible et sur- tout en accord avec ce que l’usager attend en termes de délai et de précision de la composition;
  • le rendu des résultats : Il est associé à des informations en lien avec le(s) produit(s) identifié(s) et une description des limites du résultat propre à la technique utilisée. Dans le cadre d’un état des lieux commandité par la Direction générale de la santé (DGS), nous avons mené une revue de la littérature, des entretiens auprès de 15 intervenants de RdR engagés dans le débat public sur l’analyse de drogues et une observation ethnographique lors d’une soirée techno. Les principaux résultats de cette enquête, qui s’est déroulée de mai à décembre 2019, portent sur les évolutions et les enjeux actuels de l’ana- lyse de drogues en France.

L’analyse de drogues a été sujette à de nombreuses évolutions durant ces vingt dernières années: évolution du marché des drogues, des techniques utilisées dans le cadre de la RdR et évolution politique avec l’entrée de l’analyse de drogues dans la loi de santé.

Nouvelles drogues, nouveaux risques : les bénéfices attendus de l’analyse de drogues

Le marché des drogues n’a de cesse d’évoluer, ce qui place l’analyse de drogues comme un outil essentiel de la RdR.

Dans plusieurs pays, l’analyse de drogues se diffuse en réponse à des urgences de santé publique. En effet, les États-Unis et le Canada notamment, connaissent une crise sans précédent liée aux décès par overdoses causées par la consommation d’opioïdes. La mise en place d’outils d’analyse de drogues vise à identifier la présence de fentanyl, un opioïde extrêmement puissant fréquemment utilisé comme adultérant5Colleen L. Barry, “Fentanyl and the Evolving Opioid Epidemic: What Strategies Should Policy Makers Consider?” Psychiatric Services (Washington, DC), 01 2018, vol. 69, no 1, p. 100-103 ; Matthew K. Laing, Kenneth W. Tupper et Nadia Fairbairn, “Drug Checking as a Potential Strategic Overdose Response in The Fentanyl Era”, International Journal of Drug Policy, décembre 2018, vol. 62, p. 59-66.. Une enquête menée à Vancouver a montré que 80 % des échantillons d’héroïne testés au sein de la salle de consommation étaient positifs au fentanyl6Mohammad Karamouzian et al., “Evaluation of a Fentanyl Drug Checking Service for Clients of a Supervised Injection Facility, Vancouver, Canada”, Harm Reduction Journal, 10 2018, vol. 15, no 1, p. 46.. Pour répondre à cette crise, l’analyse de drogues est proposée à travers différentes techniques : les bandelettes de détection du fentanyl (fentanyl test strips), les spectromètres ultraviolets, et les spectromètres infrarouges7Traci C. Green et al., “An Assessment of the Limits of Detection, Sensitivity and Specificity of Three Devices for Public Health-Based Drug Checking of Fentanyl in Street-Acquired Samples”, International Journal of Drug Policy, 1 mars 2020, vol. 77 ; Karen McCrae et al., “Assessing the Limit of Detection of Fourier-Transform Infrared Spectroscopy and Immunoassay Strips for Fentanyl in a Real-World Setting”, Drug and Alcohol Review, 1 janvier 2020, vol. 39, no 1, p. 98-102..

En France, la modification du marché des drogues, avec l’augmentation de la circulation d’une cocaïne de pureté plus élevée et le retour d’ecstasy sous forme de comprimés très dosés en MDMA, ou encore la circulation de nouveaux produits de synthèse (NPS) comme produits recherchés en tant que tels ou comme adultérants8Claudio Vidal Giné, Iván Fornís Espinosa et Mireia Ventura Vilamala, “New Psychoactive Substances as Adulterants of Controlled Drugs. A Worrying Phenomenon?”, Drug Testing and Analysis, août 2014, vol. 6, no 7-8, p. 819-824 ; Joseph J. Palamar et al., “Detection of “Bath Salts” and Other Novel Psychoactive Substances in Hair Samples of Ecstasy/ MDMA/»Molly» Users”, Drug and Alcohol Dependence, 1 avril 2016, vol. 161, p. 200-205. motivent les acteurs à défendre l’analyse de drogues comme étant indispensable dans la palette des outils de RdR.

Depuis quelques années, en France, l’analyse de drogues s’implémente en dehors des lieux festifs, au sein de Centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction de risques pour usagers de Drogues (Caarud) et dans certains Centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa), à destination de personnes en situation de précarité. De nouveaux objectifs et enjeux émergent, notamment du fait de la diversité des produits analysés et des réactions attendues lors de la remise du résultat.

Les différentes évaluations de dispositifs d’analyse de drogues montrent que le rendu d’un résultat non conforme à celui attendu est fréquemment suivi d’une décision de ne pas consommer le produit. Cet impact sur le com- portement varie selon le contexte et la situation sociale de la personne. Ainsi, en milieu festif, au Boom festival, au Portugal, parmi les participants socialement insérés (76% détiennent un diplôme universitaire et seulement 3% sont sans emploi), 94,3 % déclaraient ne pas prendre le produit si le résultat du test était inattendu9Helena Valente et al., “Evaluation of a Drug Checking Service at a Large-Scale Electronic Music Festival in Portugal”, The International Journal on Drug Policy, 6 août 2019, vol. 73, p. 88-95.. Dans la salle d’injection supervisée de Vancouver, Insite, 11,4% des 1121 personnes ayant fait analyser leur produit déclarent le jeter lorsqu’elles ont un résultat positif au fentanyl et 36,3 % déclarent prévoir de réduire la dose10M. Karamouzian et al., “Evaluation of a Fentanyl Drug Checking Service for Clients of a Supervised Injection Facility, Vancouver, Canada”, art cit.. En effet, ne pas consommer face à un résultat non conforme n’est pas la seule réaction attendue. Fractionner sa dose peut aussi être un geste de réduction des risques, qui en cas de présence de fentanyl, peut permettre de réduire les risques d’overdoses.

Nouvelles techniques, nouveaux enjeux

Une deuxième évolution concerne les techniques d’analyse de drogues utilisées dans le cadre de la RdR.

On distingue les techniques qualitatives, permettant l’identification des substances, des techniques quantitatives qui permettent d’indiquer la concentration des différentes substances présentes dans le produit analysé. Parmi les techniques qualitatives, le premier outil à apparaître sur la scène techno est le testing, une technique colorimétrique utilisant des réactifs chimiques (interdite d’utilisation pour les intervenants de RdR depuis 2005) et remplacée ensuite par la CCM (chromatographie sur couche mince) qui est une technique séparative, couramment utilisée en chimie. Elle permet, à condition d’avoir les produits «témoins», de détecter l’ensemble des produits contenus dans l’échantillon. Son usage se développe dans le cadre de la RdR au cours des années 2000, avec le développement d’une technique utilisable sur site.

Depuis 2016, la spectroscopie infrarouge (SIR) est de plus en plus utilisée par les acteurs de RdR. Il s’agit d’une technique d’identification des substances non séparative, rendant difficile la détection de plusieurs produits dans un échantillon. La portabilité de l’infrarouge en fait un outil adapté lorsque l’action a lieu hors-les-murs, y compris en milieu festif.

Chacune des différentes techniques, utilisée tout au bout de la chaîne de consommation, est faillible. Leur sensibilité (une technique est dite sensible lorsqu’elle rend peu de résultats négatifs alors que l’échantillon contient la substance: «faux négatifs») et leur spécificité (une technique est dite spécifique lorsqu’elle rend peu de résultats positifs alors qu’elle ne contient pas la substance: «faux positifs») varient, mais elles ne peuvent jamais être optimales. Un faible risque de «faux négatifs» persiste, dans le cas de la SIR comme de la CCM. C’est un élément qui doit faire partie de l’information donnée aux usagers. Pour les intervenants, l’expérience et le fait de multiplier les expérimentations permet d’augmenter la sensibilité de chacune des techniques, par une manipulation plus adaptée, selon le contexte. Plusieurs acteurs interrogés soulignent l’importance de créer des partenariats avec des laboratoires de toxicologie afin d’assurer une super- vision technique.

Concernant les techniques de précision utilisées dans les laboratoires de toxicologie, mobilisées par le dispositif Sintes, la technique GC-MS (chromatographie en phase gazeuse – spectrométrie de masse) est la technique dite de référence, car la plus fiable et la plus précise en termes de spécificité et de sensibilité.

Depuis une vingtaine années, dans plusieurs pays européens, notamment l’Autriche et la Suisse11Émilie Coutret et Vincent Benso, « Réduction des risques 2.0 : aperçu européen des projets d’analyse de produit », Le Courrier des addictions, 2016, vol. 18, no 4., l’HPLC- DAD (High Performance Liquid Chromatography Diode Array Detector), est utilisée comme outil de RdR. Il s’agit d’une technique quantitative qui permet de répondre aux demandes des usagers concernant le pourcentage de substances contenues dans le produit analysé. Cette technique est actuellement en cours d’implémentation en France, avec l’acquisition récente de machines dans plusieurs villes en France.

Implémentation et politique des drogues

La troisième évolution se situe sur le plan poli- tique. L’analyse de drogues est entrée dans la loi de santé publique en 2016 Cependant, en attente de recommandations nationales, les dispositifs de RdR peinent à financer leur équi- pement et à assurer les ressources humaines nécessaires au bon déploiement de l’outil. Nous observons en effet de fortes disparités régionales.

Alison Ritter analyse les controverses liées à l’implémentation de l’analyse de drogues en Australie12Alison Ritter, “Making Drug Policy in Summer-Drug Checking in Australia as Providing More Heat Than Light”, Drug and Alcohol Review, 2020, vol. 39, no 1, p. 12-20.. Elle identifie une polarisation des positions qui empêche le débat d’avancer. Les défenseurs de l’outil argumentent sur les bénéfices éprouvés par les intervenants sur le terrain, l’importance du choix éclairé des consommateurs et la possibilité d’accéder à des personnes usagères qui ne fréquentent pas les structures spécialisées pour leur prodi- guer des conseils spécifiques en lien avec leur consommation. Les détracteurs, quant à eux, insistent sur le fait que les usages de drogues comprennent toujours un risque et que l’ana- lyse de drogues engendre un «faux sentiment de sécurité».

En France, en 1997, un rapport de l’Inserm pointait, dès le début de la diffusion de l’outil, le risque d’un «faux sentiment de sécurité» concernant l’utilisation de tests colorimétriques13Rapport Inserm, « Ecstasy : des données biologiques et cliniques aux contextes d’usage » http://www.ipubli.inserm.fr/handle/10608/19 p.239.. Ceux-ci furent interdits d’utilisation en 2005. Aujourd’hui, les débats concernant l’implémentation de dispositifs d’analyse de drogues en France semblent se concentrer sur la fiabilité des techniques disponibles, la formation des intervenants qui les utilisent et leur accessibilité dans les différents espaces d’intervention.

Au-delà de ces débats autour des défis techniques qui freinent la diffusion de l’outil, la question du déploiement de l’analyse de drogues repose surtout sur des enjeux sanitaires et politiques14A. Benezech et Christian Sueur, « L’analyse des drogues : enjeux sanitaires et politiques », Mana, Second semestre 2000, no 8, p. 235-258.. Ainsi, l’analyse de drogues, en remettant le produit au centre, pose la question de l’in- terdiction de l’usage de drogues et de la répression15« Les associations investies dans le champ de la réduction des risques ne cessent d’alerter sur l’impact néfaste d’une politique répressive en matière de drogues. Celle-ci ne fait qu’accentuer la stigmatisation et la discrimination des personnes usagères, contraignant leur accès aux soins et à des dispositifs de réduction des risques. » https://www.medecinsdumonde.org/fr/actualites/nos-combats/2019/09/13/analyse-de-drogues et de son impact sur la prévention et l’accès aux soins des usagers de drogues.

Conclusion

L’histoire de la RdR est fondée sur le principe de l’accès aux savoirs et l’analyse de drogues est un outil qui donne la possibilité à la personne d’être un consommateur éclairé, pour orienter ses choix, prendre ses décisions.

D’autres initiatives, en lien avec l’analyse de drogues, apparaissent sur le territoire comme le développement de l’application allemande Knowdrugs qui recense toutes les alertes issues des dispositifs d’analyse en Europe, mais son développement reste encore trop faiblement promu et soutenu par les pouvoirs publics. L’accompagnement du déploiement de l’analyse de drogues à travers le soutien, tant financier que logistique, des nombreuses initiatives locales, est un enjeu essentiel aujourd’hui pour que cet outil puisse perdurer dans de bonnes conditions.

Le développement et les débats autour de l’analyse de drogues mettent en exergue l’importance d’améliorer la connaissance des usagers et de développer une meilleure surveillance et un système d’alerte des différents produits et notamment des ecstasy et NPS qui circulent en France.

La période de confinement et les différentes mesures prises pour contenir l’épidémie de Covid-19, du fait de la fermeture des frontières, a eu un impact considérable sur le marché des drogues16Michel Gandilhon, «Le trafic au temps du Covid-19 : vers une pénurie de drogues illicites en France?», Swaps no 94, 1er trimestre 2020.. Le possible recours au darknet par les consommateurs17Comme l’indiquent déjà des chercheurs au Royaume-Uni : https://theconversation.com/how-coronavirus-is-changing-the-market-for- illegal-drugs-134753 et l’augmentation des produits de coupe par les revendeurs craignant une diminution des approvisionnements, comme déjà constaté en région PACA18Claire Duport, « Drogues en confinement : organisation du soin et de la RdR, usagers et consommations, marchés et trafics. », OFDT, 2020, p. 18., fait craindre l’arrivée sur le marché des produits nouveaux, parfois inconnus et présentant des risques non anticipés ou maîtrisés par les usagers. Cette période d’incertitude renforce l’importance de développer la réduction des risques et l’analyse de drogues pour améliorer les savoirs des usagers, qui se trouvent face à ces nouveaux produits.

efficitur. eleifend libero eget ipsum porta. dapibus Aenean leo venenatis, dolor