Drogues — L’ONU et les stupéfiants: Mission impossible 2

La Commission des stupéfiants de l’ONU s’est tenue à Vienne (Autriche) les 11 et 12 mars. Elle avait la lourde tache de faire le bilan de dix années de politiques mondiales anti-drogues lancées par l’Assemblée générale des Nations unies en 1998, et d’impulser un nouveau plan d’action. L’ex-président de la Mildt et titulaire de la chaire d’addictologie de la Cnam, Didier Jayle, revient sur cette occasion manquée.

Cet article est extrait du n°54 de Swaps, la revue sur la santé, la réduction des risques et les usages de drogues de Pistes.

En 1998, lors d’une séance extraordinaire de l’Assemblée générale de l’ONU (Ungass), une déclaration solennelle des États rassemblés au plus haut niveau prenait l’engagement de tout mettre en œuvre pour éradiquer ou diminuer substantiellement la production et la consommation de l’ensemble des drogues illicites dans le monde dans les 10 ans. Le bilan dressé 10 ans plus tard par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) ne se montre pas à la hauteur des attentes : la production d’opium a plus que doublé (4200 à 8900 tonnes), celle de cocaïne a augmentée de 20 % (de 800 à 1000 tonnes), celle du cannabis de 60 % (de 25000 à 40000 tonnes), celles des amphétamines n’a pas diminué1World Drug Report, disponible (ainsi qu’un résumé en français) sur le site www.unodc.org.

Les politiques de destruction des cultures manuellement ou par fumigation, telles qu’elles sont pratiquées en Amérique latine pour la coca, peuvent engendrer des succès temporaires au niveau local en termes de production ou de trafic mais ne changent rien pour ce qui est des mêmes indicateurs à un niveau régional. Les narcotrafiquants s’adaptent aux difficultés pour maintenir une production largement suffisante pour fournir la demande. Les sommes énormes investies pour les cultures de substitution, notamment en Colombie et en Afghanistan, n’ont pas eu pour effet de faire baisser la production.

Parallèlement, la lutte contre le trafic progresse grâce à une meilleure coopération entre États; l’Union européenne n’y est pas pour rien. Le pourcentage de drogues saisies par rapport à la production est sans cesse en augmentation. Plus de 40% pour la cocaïne, et plus de 20 % pour l’héroïne (versus 29% et 13% il y a 10 ans).

Des prix toujours à la baisse

Cela autorise-t-il l’ONUDC à commencer ses rapport par : «Le contrôle des drogues est efficace et le problème mondial de la drogue est circonscrit.» (2006) Ou «Le présent rapport apporte de nouvelles preuves de cette tendance.» (2007) Ou «La production des drogues s’est stabilisée.»  (2009)?2www.unodc.org Nous ne le pensons pas. D’autant que l’augmentation des saisies s’accompagne paradoxalement d’une baisse du prix des produits qui les rend plus accessibles à un plus grand nombre. Pour ne parler que de la cocaïne, le gramme était vendu en Europe 600 dollars en 1980, 200 en 1990, 100 en 2000, et il continue de baisser.

Dans le même temps, le raidissement des politiques publiques engendre souvent une montée de violences, comme on l’a vu au Mexique (5300 morts violentes recensées en 2008 liées aux activités criminelles des cartels de la drogue), en Thaïlande (2800 assassinats entre février et avril 2003, dans une guerre lancée par le premier ministre d’alors, Thaksin Shinawatra, pour juguler le trafic et la consommation de drogue dans le royaume) ou en Colombie (30000 morts violentes par an, dont une part importante est attribuée au narcotrafic, étroitement associé à la guérilla).

Pour ce qui est des consommations, l’usage d’héroïne s’est répandu massivement dans les pays de la «route de la drogue», entre l’Afghanistan, où se concentre l’essentiel de la production mondiale, et l’Europe: en particulier en Iran et en Russie, avec une flambée historique du VIH/sida. La consommation de cocaïne a baissé aux États-Unis mais augmente sensiblement au Brésil et en Europe occidentale. L’Afrique devient inexorablement la plaque tournante de toutes les drogues, et il y a peu de risques de se tromper en prévoyant une explosion de la consommation dans ces nouveaux comptoirs du trafic international.

Pas un mot sur la RdR

Pas de quoi s’étonner dans ces conditions que l’ONU ait renoncé à marquer l’anniversaire des 10 ans de l’Ungass par une nouvelle séance solennelle et préféré confier à la discrète conférence annuelle des stupéfiants de Vienne le soin de tirer le bilan de la décade passée et de faire les recommandations pour la suivante. Les délégations ministérielles, pas toujours représentées à haut niveau, se sont félicitées des progrès accomplis et se sont mises d’accord pour recommencer la même politique pour les 10 ans à venir.

Pas un mot dans la déclaration finale sur la réduction des risques (RdR), encore entourée d’un parfum subversif, malgré ses succès clairs et indiscutables sur la propagation du sida et des hépatites. Succès reconnus par l’OMS, le Fonds Mondial et même l’ONUDC qui finance aujourd’hui des programmes méthadone. Les États de l’UE y étaient pourtant favorables – sauf l’Italie, pressée par le Vatican d’y renoncer (y aurait-il une alliance obscure entre le pape et le VIH?). La Russie y est toujours opposée. Le vrai regret provient des États-Unis, dont les représentants sont restés résolument contre la RdR ; on s’attendait à un «effet Obama» qui ne s’est pas fait sentir sur ce dossier.

C’est une occasion manquée, car même si la RdR continue de gagner du terrain, y compris dans les pays qui officiellement la désapprouvent, une reconnaissance officielle aurait favorisé son extension rapide à la hauteur des enjeux, singulièrement en Europe de l’Est et en Asie. Au passage, on s’interroge sur la position actuelle de la France qui, après avoir activement défendu la RdR jusqu’à la faire inscrire dans la loi en 2004, est devenue très timide sur le sujet, particulièrement pendant la présidence européenne.

Une nouvelle approche

Les politiques publiques des États restent inspirées par les conventions internationales qui régissent le système de la prohibition des produits stupéfiants. Les conventions ont été utiles pour régler le problème de l’opium en Chine au début du XXe siècle, et agir sur des États dealers (principalement la France et l’Angleterre dans leur commerce de l’opium en Asie). Sont-elles adaptées aux problèmes des drogues aujourd’hui pour lutter contre les multinationales du narcotrafic qui surfent sur la mondialisation, corrompent les administrations des pays pauvres, s’adaptent avec rapidité aux obstacles bureaucratiques, ne connaissent ni loi ni frontières?

Malgré les moyens considérables consacrés à la lutte contre le trafic, le marché des drogues se porte bien. Pourtant, une nouvelle approche des conventions centrées sur la réduction des risques, une approche cohérente et éclairée basée sur les faits en tenant compte de la spécificité des produits, serait souhaitable. Ce n’est pas ce qui a été ébauché à Vienne en mars.

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