La revue

Certains mouvements bousculent les lois, les États, la vie des citoyens et imposent d’en analyser objectivement toutes les composantes. Il en est ainsi du mouvement qui parcourt le monde depuis les Amériques du Nord et du Sud et qui bouleverse le statu quo de la prohibition et de la légalisation du cannabis. Après l’Uruguay, quatre États américains ont emboîté le pas de la légalisation ainsi que la Californie en novembre dernier et 23 États américains ont autorisé l’usage du cannabis thérapeutique. C’est dans ce contexte qu’un colloque exceptionnel a été organisé par la sénatrice Esther Benbassa (EELV Val-de-Marne), vice-présidente de la Commission des lois du Sénat, par notre directeur de la publication, Didier Jayle, et par Henri Bergeron, professeur de la chaire de santé à Sciences-Po en partenariat avec la Fédération Addiction.

Dans le sillage de ce colloque qui réunit 20 intervenants de tous horizons, Swaps propose ce numéro spécial « légalisation du cannabis » qui salue son entrée dans sa 21e année où il est question à la fois de dépénalisation, de contraventionnalisation et de légalisation. En exergue, un sondage exclusif pour le colloque, organisé au Sénat avec cinq questions phare, atteste que 84% des Français jugent inefficace la légalisation interdisant le cannabis pour limiter la consommation et le trafic ; une négation qui est équitablement répartie en fonction de l’âge, du sexe, de la région et de la catégorie sociale. Parmi les répondants, 52% estiment que la vente du cannabis sous le contrôle de l’État serait plus efficace que l’interdiction pour lutter contre le trafic. Argument de poids, s’il en faut, pour ouvrir très largement le débat, surtout dans cette période où les sujets de santé et de société sont encore peu invités dans la campagne présidentielle.

Ce numéro, particulièrement riche en information, aborde tous les aspects de la problématique du cannabis et de ses rapports avec la loi. Ainsi François Beck, directeur de l’OFDT, explique une nouvelle singularité française au travers des chiffres: la loi française est l’une des plus répressives vis-à-vis de la consommation de cannabis alors que cette même consommation est parmi les plus importantes des pays de l’union européenne: 17 millions de Français reconnaissent avoir fumé du cannabis en 2014 !

Amine Benyamina, professeur de psychiatrie et président de la Fédération française d’addictologie, s’efforce d’apporter de la clarté sur le débat confus entre consommation excessive de cannabis et émergence d’une psychose avec ce fait issu des méta-analyses: pour empêcher un cas de psychose aiguë, il faudrait interdire entre 2 800 et 4 700 personnes de fumer...

Jean-Pierre Couteron, président de la Fédération Addiction, qui accompagne Swaps, a tenté de répondre à la question: l’interdit pénal actuel empêche-t-il de faire de la prévention ? C’est tout naturellement que plusieurs articles (page 15 à 25) analysent les rapports entre justice, police et drogues en allant chercher ailleurs d’autres exemples: Suisse, États-Unis ou Canada.

Christian Mouhanna, chercheur au Centre sociologique sur le droit et les institutions pénales (page 16) décrypte pour nous les relations police-politique autour de la pénalisation de l’usage et l’implication sur le terrain dans la lutte contre les trafiquants et, plus globalement, sur le travail policier, alors que Renaud Colson (page 15) replace la question de la pénalisation/dépénalisation du cannabis dans le cadre global de la loi, notamment celle de 1970. Et grâce au travail journalistique de Christelle Destombes, nous avons pu donner la parole à ceux qui proposent des solutions alternatives au débat pénalisation/dépénalisation, notamment avec l’idée de Christian Ben Lakhdar et de Jean-Michel Costes d’un modèle de régulation d’un marché légal du cannabis inspiré de la légalisation des jeux d’argent et de hasard en ligne. Comme nous avons pu retracer les quelques assertions des candidats aux primaires ou à l’élection présidentielle.

Enfin, ce numéro n’aurait pu exister sans le témoignage des usagers et, plus globalement, de la société civile avec la tribune de Jean-Pierre Galland (page 34), écrivain, co-fondateur du Collectif d’information cannabique (CIRC). L’occasion de revenir sur feu les Cannabis social clubs mais, plus sérieusement, sur des propositions comme celle de Terra Nova, ou le projet de loi «Légalisation contrôlée du cannabis» proposé par Esther Benbassa.

Ce numéro reprend une grande partie des interventions dont l’intégralité peut être retrouvée sur le site d’Esther Benbassa: www.estherbenbassa.eelv.fr/colloque-cannabis-du-10-octobre-2016-la-video-integrale-des-debats

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