Fábio Mesquita (2015, DR)

Dans une lettre ouverte (attachée à cet article, dans sa version anglaise), Fábio Mesquita affirme que «le gouvernement (transitoire) est une menace sérieuse pour le Système de santé unifié (Sistema Unico de Saude, SUS), sans parler de la démocratie». Parmi les raisons qui l’ont poussé à prendre cette décision, des problèmes, qui «s’ils n’ont pas commencé avec ce gouvernement, se sont intensifiés de manière alarmantes en quelques jours».

L’annonce de baisse de budget importantes en matière de santé et d’éducation, la nomination à la tête de Secrétariat de veille sanitaire d’une personnalité sans expertise technique, la volonté annoncée du président par intérim Ricardo Barros des systèmes de santé privés au dépit du public sont autant de signes graves pour l’ancien directeur.

Pour la première fois depuis 31 ans dans l’histoire de la lutte contre le sida au Brésil, le pays n’était pas présent à la Réunion de haut niveau 2016 de l’Onusida sur la fin du sida, qui s’est tenue les 7, 8 et 9 juin.

Antonion Nardi, qui a été nommé à la tête du Secrétariat de vieille sanitaire, a en effet interdit à tous les membres du Département en charge des MST, du sida et des hépatites virales de s’y rendre, après avoir critiqué pendant des années en interne la politique de lutte contre le sida du Département.

Inquiétude de la communauté VIH/sida

Cette décision, et surtout les raisons qui l’ont guidée, ont inquiété la communauté brésilienne luttant contre le VIH, aussi bien au niveau régional qu’au niveau fédéral. Elle intervient quelques jours à peine après la tenue à Recife de la 23e Rencontre thématique du programme de recherche de l'ANRS —«L'innovation au service des politiques publiques de santé»—, co-organisée par le ministère de la santé brésilien et l’Ambassade de France au Brésil.

La coordinatrice de l’évenement côté français, Nathalie de Castro (Service des maladies infectieuses de l'Hôpital Saint-Louis, Paris) estime qu’à ce stade, il est «difficile d’évaluer l’impact de ce qui se passe et de savoir quelle marge de manœuvre aura le ou la nouvelle directrice du departamento DST/Aids». Selon elle, «la mobilisation après la démission de Fabio ait un peu fait reculer le gouvernement», mais «l’incertitude demeure sur la marge de manœuvre qu’aura le programme».

Si les relations scientifiques bien établies entre le Brésil et la France devraient permettre la poursuite de la collaboration scientifique sur les projets déjà financés, «le programme de stages d’échange entre les 2 pays qui pourrait peut-être se ralentir si le ministère ne continue pas à faciliter leur mise à disposition pendant la durée des stages en France  par exemple», explique Nathalie de Castro.

En revanche, «nos collègues brésiliens sont très inquiets par les positions très conservatrices du gouvernement à l’heure où la PrEP a été adoptée comme stratégie de santé publique, alors qu’il va falloir financer des programmes ambitieux de prévention combinée... De la même façon, ils ne sont pas très optimistes sur la poursuite d’une politique volontariste de réduction des risques par exemple.»

Une action saluée internationalement

L’action de Fábio Mesquita a pourtant été saluée au niveau international. Dès 2013, il déclarait vouloir faire adopter au Brésil «un rôle de leader dans la riposte à l'épidémie de sida dans le monde», parlant alors de l’adoption de recommandations concernant le traitement précoce. «Le Brésil sera le premier pays en développement à adopter la politique du traitement comme moyen de prévention», expliquait-il. Avant d'être invité à prendre en charge le Département du sida, Fábio Mesquita travaillait pour l'Organisation mondiale de la santé (OMS), en poste dans le bureau vietnamien de Hanoi.

Le Brésil s’est distingué par sa politique volontariste d’accès aux médicaments ARV. Ainsi, on comptait, en 2015, 474 000 personnes vivant avec le VIH sous traitement, soit une augmentation de 28% de ce chiffre depuis 2013. En 2015 toujours, 81 000 personnes ont commencé une thérapie ARV, soit une augmentation de 67% depuis 2012. Le nombre d’entrées tardives dans le systèmes de soin a diminué fortement : 41% des personnes commençant un traitement ont plus de 500 CD4 par mm3 —un chiffre 2,8 fois plus élevé qu’en 2012, et seuls 25% des malades commencent leur prise en charge thérapeutique avec moins de 200 CD4.

En prévention, également, le Brésil a su renforcer son action en direction des populations les plus exposées, mettant en avant la prévention combinée. La Prep, approuvée par un comité technique consultatif en mai 2016, devrait être disponible dès la fin de l’année. Dans ce contexte, selon Fábio Mesquita, et malgré le travail des personnes du Département, «cette bonne nouvelle pourrait être annulée».

«La santé publique exige un engagement et un soutien financier, explique Fábio Mesquita. On peut penser qu’un gouvernement conservateur aura des difficultés à défendre les HSH , les personnes trans, les usagers de drogues et les travailleurs du sexe, des populations clés dans la réponse au VIH au Brésil.» Le déploiement des nouveaux schémas thérapeutiques contre le VIH et le VHC est également menacé.

Rappelons également que qu’en mai 2007, après plusieurs années de menaces menant à des baisses significatives de prix, le président Lula avait signé un décret de licence obligatoire pour autoriser l’exploitation de deux brevets propriété de Merck sur l’ARV efavirenz, afin de garantir à un nombre croissant de patients l’accès universel et gratuit à ce médicament1. La production locale de médicaments génériques est assurée par des laboratoires pharmaceutiques publics et privés. En mai 2007, le président Lula déclarait en effet: «Entre l’économie et notre santé, nous choisissons notre santé»2.

Aujourd’hui, ce sont toutes ces réussites qui sont menacées par la crise actuelle. «Le Brésil est un standard de réussite pour les pays en développement, estime Mesquita. Défendre le Brésil aujourd’hui, c’est défendre toutes les populations pauvres autour du globe.»