La Provence semblait pourtant convaincue le 14 mars dernier, on tenait enfin nos «premiers espoirs de guérison» :

«Autorisé par l'Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM), financé par la société marseillaise Biosantech, cet essai clinique s'est déroulé au Centre d'Investigation Clinique de l'hôpital de la Conception (APHM), piloté par le Dr Isabelle Ravaux. Il est l'aboutissement des travaux menés depuis des années,contre vents et marées, par le Dr Erwann Loret.»

«D'après nos informations, ce sont des conclusions très encourageantes qui vont très prochainement être révélées. De bonne source, on apprend en effet que neuf patients infectés par le VIH et traités par le candidat vaccin auraient atteint la première étape vers la guérison du Sida. Autrement dit, la présence de cellules infectées dans leur sang est devenue totalement indétectable.»

«Ces conclusions seront publiées ces jours-ci dans la très réputée revue scientifique américaine Retrovirology. Les neuf patients qui ont répondu au traitement ont été remis sous trithérapie, ainsi que l'exigeait le protocole. Leur suivi se poursuit. Pour trois d'entre eux, il est déjà établi que les cellules infectées restent indétectables dans leur sang deux ans après l'arrêt du traitement.»

Un article qui jouait sur la corde de la fierté locale et qui se permettait même un détour sur les terres du complotisme anti-vaccin :

«La piste marseillaise semble donc la plus prometteuse. D'autant que le vaccin du Dr Loret innove aussi en matière de fabrication. Contrairement à d'autres vaccins décriés pour leur toxicité, le sérum marseillais ne comporte pas d'adjuvant à base d'aluminium. Ce composant, utilisé depuis Pasteur, amplifie la réaction immunitaire, avec l'inconvénient de parfois dérégler la machine.»

L’absence de preuves scientifiques aurait dû suffire à empêcher cette information de connaître la diffusion dont elle a bénéficié, mais le manque de connaissance sur le sujet —presque tous les patients traités en France ont une charge virale indétectable, aucun n’est guéri pour autant— a poussé les rédactions à s’enflammer.

Citons un exemple. le correspondant à Marseille des Echos semble aussi convaincu et voit dans Biosantech une courageuse entreprise face à un milieu frileux, et cite Frédéric Pons, l’un des business angels de la start-up: «Nous appliquons à la recherche la même stratégie disruptive qu'Uber avec les taxis.» Tout simplement.

Comme à chaque annonce «choc», après un moment d’hésitation (doit-on donner de l’importance à ce qui ne devrait pas en avoir ?), les responsables associatifs, les chercheurs et les professionnels de santé travaillant dans le champ du VIH ont pris la parole pour tempérer, voire dénoncer, cette communication.

Des «effets d'annonce extrêmement délétères»

Si une étude scientifique a enfin été rédigée et qu’elle soit être publiée dans la revue Retrovirology, ce n’est pas encore le cas. Et quand bien même : Dans le Parisien, Jean François Delfraissy, directeur de l’Agence nationale de recherche sur le sida, déclare : «Je ne partage pas du tout l'analyse des données présentées à Marseille», précisant qu'il n'existait aucune «donnée solide en faveur de ce candidat vaccin. Il n'existe pas de données biologiques qui permettent de dire quoi que ce soit à ce stade». Le directeur de l’ANRS, comme l’ensemble de la communauté française se battant contre le VIH, regrette des «effets d'annonce extrêmement délétères qui créent de faux espoirs chez les malades».

Toujours dans Le Parisien, ce dernier ajoute que «plus d'une dizaine d'essais cliniques sont menés dans le monde sur des vaccins thérapeutiques contre le VIH, dont certains sont nettement plus avancés que la molécule de la start-up française».

Sur LCI aussi, Jean-François Delfraissy insiste : «On n'est pas du tout avec un vaccin miracle comme on essaye de nous le faire croire.»

Dans le Quotidien du Médecin, les mots sont plus durs : Jean-François Delfraissy s'est dit «scandalisé», par la communication faite par la start-up Biosantech et le Dr Erwann Loret. Dans le Généraliste, il enterre l’annonce de Biosantech : «Il n'existe aucune donnée en faveur de ce candidat vaccin. Quelle que soit la dose administrée, aucune différence significative entre les doses de vaccin n'apparaît, notamment en matière de résultats sur la charge plasmatique virale. De plus, il n'existe aucune donnée solide sur l'effet de ce vaccin sur les cellules infectées et le DNA proviral.»  

On le voit, rien ne permet d’affirmer, comme l’a fait devant une nuée de micros et de cameras, Erwann Loret, chercheur au CNRS à l'université d'Aix-Marseille, que «l’on fait gagner 70 ans de trithérapie aux patients puisque la trithérapie est incapable de faire baisser le taux de cellules infectées».

Le 17 mars, L’Usine Nouvelle, titrant «Non, le vaccin contre le Sida n'a pas été découvert», indique que «même l'ANSM (l'agence nationale de sécurité du médicament) n'a pas reçu de résultats de la part de Biosantech. C'est pourtant elle qui autorise l'essai clinique et en contrôle chaque étape»

Sur Allo Docteurs, même méfiance : «Fin 2013, nous dénoncions dans ces mêmes colonnes les effets d’annoncequi suscitent énormément d’espoir, invariablement déçus. Le professeur Odile Launay, coordinatrice du Centre d’Investigation Clinique en Vaccinologie Cochin-Pasteur (CICVCP), y soulignait que les thérapies qui font l’objet de ces annonces "font l’objet de beaucoup de demandes de la part des patients lors [des] consultations". "Nous leur expliquons que, même si ces recherches aboutissaient, nous n’envisagerions pas une guérison. Nous en sommes à stimuler une réaction du système immunitaire, pour qu’ils puissent eux-mêmes contrôler le virus. Il ne faut pas que les gens soient trompés sur ce qu’ils peuvent attendre.”»

Enfin, sur Twitter également, les militants, en particulier ceux de Aides, ont réagi :

Communication «choc»

Les responsables de Biosantech Erwann Loret, chercheur au CNRS, et Corinne Treger (de formation Kinésithérapeute) sont des habitués de la communication “choc”, qui trouve écho à la fois dans l’espoir de tout un chacun de connaître la fin du VIH de son vivant et aussi dans la course au scoop. En septembre dernier, Biosantech annonçaient déjà des résultats jamais atteints lors d’une conférence de presse à Marseille, telle que racontée par Corse Matin, beaucoup plus sceptique:

«Fermement convaincue de l'avenir du candidat vaccin, cette kiné de formation affirme y avoir englouti "tout (son) argent, même celui que je n'ai pas, en allant chercher les financements avec les dents". 1,3 million d'euros auraient été investis, dont 800 000 € récoltés sur internet par financement participatif (crownfunding)). Mais dans l'univers concurrentiel impitoyable de la recherche, ce candidat vaccin ferait des jaloux, "Aucun organisme public ne m'a aidé, tout le monde m'a mis des bâtons dans les roues", accuse Corinne Treger... avant de glisser que Biosantech est en vente.

Au moment où son vaccin serait enfin prêt d'aboutir ? "Je suis fatiguée. Il est temps de passer la main à un industriel qui pourra développer le vaccin dans le monde entier, à un coût accessible pour tous", répond la présidente. Sanofi, des groupes chinois, américains, seraient, dit-elle, "déjà intéressés"... Alors, annonce saugrenue ou découverte historique?»

En attendant de connaître l’étendue réelle de l’avancée proposée par Biosantech (si elle existe), le CRIPS - Île-de-France nous rappelle le plus important en terme de communication autour du VIH, et de la santé en général :

«Depuis 30 ans, les personnes séropositives et leurs proches ont dû subir ces agressions d’informations, invalidées ou tout simplement oubliées quelques semaines après. De l’Ethique, encore de l’Ethique, toujours de l’Ethique ! A défaut de résultats vérifiés, qu’au moins l’éthique soit préservée. La course aux financements est incompatible avec une lutte contre le sida sereine, efficace et pertinente.»