Laurence Weiss, une médecin engagée

Laurence Weiss a été de toutes nos histoires. Celle de l’ANRS, celle du VIH, celle de l’immunologie clinique et, pour nous, celles de Transcriptases et de Vih.org, dont elle fut l’une des fondatrices. Sa mort, survenue le 8 mars 2026, laisse un vide immense dans l’histoire de la lutte contre le VIH/sida. Michel Kazatchkine, à qui elle a succédé sur le plan hospitalier, en dresse ici l’éloge amical.

Portrait de Laurence Weiss, DR: ANRS MIE.

Laurence Weiss nous a quittés, après plus de vingt ans d’un combat formidable de courage contre la maladie. Sa disparition nous bouleverse, au sein de l’équipe hospitalière qui s’était constituée à l’hôpital Broussais puis à l’hôpital Georges Pompidou et à l’Hôtel Dieu; au sein des équipes de l’ancienne Unité 430 de l’INSERM à Broussais et de l’Unité de recherches sur la régulation des infections rétrovirales à l’Institut Pasteur; au sein de la rédaction de Transcriptase et Vih.org; et au sein de la communauté française et internationale de lutte contre le sidaSida Syndrome d’immunodéficience acquise. En anglais, AIDS, acquired immuno-deficiency syndrome.

Laurence aura été une grande clinicienne, un chercheur, une enseignante, une militante et une amie. Un médecin d’une grande droiture morale, précise dans son diagnostic, exigeante vis à des autres comme elle l’était avec elle-même, généreuse, ne comptant ni ses efforts ni son temps au service des patients, tout en menant sa propre lutte contre la maladie avec humilité, discrétion et résolution. 

Nous avons traversé ensemble les années les plus dures du sida. Nous n’étions que tous les deux quand nous avons ouvert la consultation de l’hôpital Broussais pour les personnes diagnostiquées «séropositives», loin de comprendre à quel point le sida allait transformer nos vies professionnelles et personnelles. Nous avons appris ensemble à connaître, comprendre et éprouver la maladie; appris à accompagner ceux qui en étaient les plus vulnérables —confrontés, comme nous l’avons été, à l’hécatombe du sida parmi les usagers du quartier Raymond Losserand. 

C’est avec Laurence et AIDES que nous avons ouvert les consultations du soir. Souvent, tard dans la nuit après la consultation du mercredi, nous allions dîner avec l’équipe, pour faire front. Beaucoup de témoignages ont été écrits sur cette période. Nous l’avons vécue avec Laurence, menant ensemble ce combat alternant ces périodes de déception, de découragement et d’espoir. Laurence a été, dans ces moments, un soutien inestimable.

Transcriptases est née en 1991 à l’initiative de Didier Jayle qui avait rejoint l’équipe. Dès le début, Laurence s’est fortement engagée dans le comité de rédaction, comme elle l’a fait ensuite dans Swaps et Transcriptases Sud. Laurence y a apporté sa culture scientifique et la rigueur de ses analyses. Une aventure formidable que Didier, Gilles Pialoux et France Lert, avec d’autres, ont mené jusqu’à présent avec Vih.org.

En 1992, nous ouvrons le centre Nova Dona d’accueil «bas-seuil» pour les usagers de drogues. Le bâtiment préfabriqué avait dû être installé sous protection policière en raison de l’opposition des riverains. Laurence gardera tout au long de sa carrière un engagement fort dans la réduction des risques.

A cette époque, Ikambere ouvrira dans le service une permanence d’accueil des femmes africaines dans laquelle Laurence s’engagera également. 

Dans les années 90, l’équipe médicale et infirmière s’accroît, la demande de lits augmente sans cesse. Les défis cliniques que pose la maladie changent radicalement avec l’arrivée des traitements. 

Nous déménageons à l’hôpital Pompidou en 2000. Laurence y jouera un rôle essentiel dans l’organisation d’un service qui aura considérablement grandi accueillant une cohorte de deux à trois mille patients. Laurence s’affirme comme le leader de l’équipe quand je suis moi-même de plus en plus pris par mes fonctions à l’ANRS et dans l’international. Elle me succédera à la Chefferie de service en 2007 lorsque je quitte Paris pour le Fonds mondial à Genève.

Laurence mènera le travail de l’équipe jusqu’à son déménagement à l’Hôtel Dieu et jusqu’à son départ à la retraite que nous avons fêté en 2023.

L’itinéraire scientifique de Laurence aura également été remarquable. Ses premiers travaux de recherche sur les macrophages et l’interleukine-1 sous la direction de Nicole Haeffner Cavaillon lui permettent d’acquérir son HDR, mais c’est ensuite, dans l’Unité de régulation des infections rétrovirales de l’institut Pasteur qu’elle développera l’essentiel de ses recherches au laboratoire avec Daniel Scott Algara, Azier Saez, sous la direction de Françoise Barré Sinoussi. 

Les recherches menées par Laurence ont toujours été guidées par la volonté de leur pertinence clinique. Une part importante de ses travaux a été consacrée à la conduite d’essais thérapeutiques et la recherche clinique proprement dite. À Georges Pompidou, elle anime l’équipe hospitalière et les moniteurs d’études cliniques, s’implique dans de nombreuses études collaboratives et dans plusieurs comités scientifiques de l’ANRS. Sa participation y sera marquée par son engagement enthousiaste allié à la justesse et la rigueur scientifique de son jugement. 

Dès le début des années 2000, Laurence s’engage dans le plaidoyer pour l’accès universel au traitement, au Vietnam où elle contribue à l’accès à la réduction des risques chez les usagers de drogues ou en Afrique de l’Ouest où son enseignement aura marqué de nombreux collègues.

Au long de son itinéraire médical, Laurence s’est engagée au côté des associations, AIDES et Sidaction en particulier, dans le soutien aux personnes vivant avec le VIHVIH Virus de l’immunodéficience humaine. En anglais : HIV (Human Immunodeficiency Virus). Isolé en 1983 à l’institut pasteur de paris; découverte récemment (2008) récompensée par le prix Nobel de médecine décerné à Luc montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi. et le combat contre la stigmatisation. 

Tout au long de sa carrière, elle aura ainsi montré un sens aigu du collectif, de l’engagement commun au service de la connaissance, du soin, de l’accompagnement. Nous nous souviendrons de son humilité en même temps que de son exigence morale et scientifique. Laurence ne transigeait pas sur ce qui était juste. Nous nous souviendrons de son sourire, de sa gaieté, de sa générosité.

Laurence aura été un grand médecin, une collaboratrice extraordinaire et une amie très chère que nous n’oublierons pas.


J’aimerais associer Christophe Piketty, Dominique Batisse, Marina Karmochkine, Didier Jayle, Martin Buisson et Anne Vellay à ces quelques lignes. Ils n’ont pas relu le texte mais j’espère qu’ils en partagent le contenu comme nous partageons ensemble le souvenir de Laurence.


Michel Kazatchikine a été le président de Pistes, l’association qui édite Vih.org, Transcriptases et Swaps, jusqu’en 2022. Il est également «Senior fellow» à l’Institut de hautes études internationales et du développement, membre du Panel indépendant d’évaluation de la réponse mondiale à la pandémie de Covid-19Covid-19 Une maladie à coronavirus, parfois désignée covid (d'après l'acronyme anglais de coronavirus disease) est une maladie causée par un coronavirus (CoV). L'expression peut faire référence aux maladies suivantes : le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) causé par le virus SARS-CoV, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) causé par le virus MERS-CoV, la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) causée par le virus SARS-CoV-2. ancien directeur du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, ancien directeur de l’ANRS, ancien envoyé spécial des Nations Unies pour le VIH/SIDA en Europe de l’Est et en Asie centrale.