«Extra pure», voyage dans l’économie de la cocaïne

Ouf, n’en jetez plus! On est groggy, de chiffres et de noms, lorsqu’on referme les 464 pages de «Extra pure». Avec une solide migraine et… une bonne gastro virtuelle «saviatrice», si ce n’est salvatrice! Vous quittez la cosmogonie fertile en détails de cet écrivain, essayiste, journaliste, donneur d’alerte napolitain, aussi pointilliste en documents d’enquête que courageux, et vous vous dites: «What’s else ?». Car hélas, de Gomorra (le livre et le film), sur la mafia napolitaine, à Extra pure, sur les mafias de la planète – rien de moins! –, rien ne semble vraiment bouger.

«Extra pure» de Robert Saviano, traduit de l’italien par Vincent Raynaud. Éditions Gallimard, collection : Hors-série Connaissance, 16 octobre 2014, 464 pages. Broché: 21,90 euros; Format Kindle: 15,99 euros.

Et tout semble empirer!

Dans son célèbre livre Gomorra (Gallimard, 2007), qui lui vaut de vivre encore et toujours caché et protégé par des gardes du corps – ce qui lui pèse une tonne –, les mafieux de la Camorra étaient seulement «dans la botte». Huit ans après, dans Extra pure, les pieuvres sont plus grandes, leurs tentacules plus nombreuses, plus toxiques, et gangrènent jusqu’au système financier, dont les liquidités mafieuses lui auraient permis de rester debout, après le big bang de la crise de 2008, nous explique l’auteur. Ainsi – entre autres! –, «plusieurs milliards de dollars ont transité par les caisses du cartel de Sinaloa (au Mexique) vers des comptes de la Wachovia Bank, qui fait partie du groupe financier Wells Fargo. Elle l’a reconnu et a versé en 2010 une amende de 110 millions à l’état fédéral, une somme ridicule comparée à ses gains de l’année précédente de plus de 12 milliards de dollars… D’après le FBI, la Bank of America aurait permis aux Zetas (NDLR: bras armé du cartel du Golfe, au Mexique) de recycler leurs narcodollars. HSBC et sa filiale américaine, HBUS, a payé un milliard de dollars d’amende au gouvernement américain pour avoir blanchi de l’argent du narcotrafic», dit-il dans un entretien accordé au Nouvel Observateur, le 9 octobre dernier.

Au centre de ce crime organisé, affirme-t-il, le narcotrafic qui «représente aujourd’hui la première industrie au monde», plus puissant que les états, plus fort que la Finance: la cocaïne. Autant le dire d’entrée de jeu: c’est largement excessif puisque le chiffre d’affaire de la coke pèse environ 90 milliards de dollars (estimation de l’ONUDC, de 2008), quand celui de l’automobile pèse 2 000 milliards! Alors bien sûr, «l’épidémie» de blanche est bien réelle: «La coke quelqu’un autour de toi en prend. (…) Si ce n’est pas ton père ou ta mère, si ce n’est pas ton frère, alors c’est ton fils. Et si ce n’est pas ton fils, c’est ton chef de bureau ou sa secrétaire, qui sniffe seulement le samedi soir, histoire de s’amuser… (…). Si ce n’est pas lui, c’est l’infirmière qui change le cathéter de ton grand-père (…), c’est le chirurgien (…) l’avocat qui s’occupe de ton divorce (…) le chanteur que tu écoutes pour te détendre…», énumère avec quelque emphase, Saviano. Elle touche, certes, beaucoup de monde, mais pas tout le monde, tant s’en faut, puisqu’en France, par exemple, on compte à peine 1 % d’usagers dans l’année chez les 18-64 ans. C’est déjà beaucoup…

Coke#1 à 6

Dans les chapitres dédiés au décryptage de cette drogue ubiquitaire, qu’il débite en Coke#1, Coke#2 jusqu’à #6, qui s’intercalent dans l’ouvrage entre les chapitres d’enquête sur les trafics, Saviano interpelle le lecteur par un «Tu…» fais ci, fais ça, etc. C’est parfois un peu lourdingue, mais le plus souvent bien vu et vulgarisé, très informatif. Comme si l’auteur n’avait pas voulu surcharger l’enquête qu’il nous livre en «injectant» dans les chapitres qui lui sont consacrés, ses «fiches de lecture», sur le vocabulaire de la coke (cinq pages dans Coke#4!), les ressorts de ce «Monopoly aux dimensions planétaires», où c’est par la vente, la revente et la gestion des prix que l’on gagne le plus d’argent: «Si un kilo de coke est vendu 1 500 $ en Colombie, entre 12 et 16 000 au Mexique, 27 000 aux états-Unis, 46 000 en Espagne, 47 000 aux Pays-Bas, 57 000 en Italie, 77 000 au Royaume-Uni, 80 000 en France…» (Coke#3). Ou encore, dans Coke#2, ses effets sur le corps, dont, nous écrit-il, elle est le carburant tandis que le pétrole est celui des moteurs: «Elle inhibe la réabsorption des neurotransmetteurs, tes cellules sont donc toujours illuminées, comme si c’était Noël toute l’année, les décorations qui brillent 365 jours par an. Dopamine et noradrénaline… La cocaïne est le carburant des corps. C’est la vie portée au carré, au cube… Il ne reste que l’ici et le maintenant.»

Miroir et révélateur de la vacance des états comme du capitalisme mondialisé

Ensuite, c’est la plongée incroyable dans la férocité plus que cauchemardesque de ces multinationales du toxique, qui deviennent des états dans l’état, voire l’état lui-même, en substitution de l’officiel, trop faible (par exemple le Mexique des années 1990 ou certains états d’Afrique de l’Ouest) et utilisent les techniques du business, les réseaux Internet pour communiquer, avec le même goût du macabre glaçant que «Daesh», etc. Au Mexique, bien sûr, la Mecque de la coke, au Guatémala, en Afrique, «continent noir devenu blanc!», en Russie, etc. Et même New York et Londres «qui sont aujourd’hui les deux plus grandes blanchisseries d’argent sale au monde».

On s’y «forme» aux règles et lois des mafias, en assistant au début de l’ouvrage, par récit d’un policier interposé, à une sorte de séminaire pour aspirants parrains, avec pour morale: «Respecter ceux qui vous sont utiles et mépriser les autres». Et, pour mode de fonctionnement et soubassement: «La règle est la règle. Et les règles ne sont pas les lois. Les lois sont pour les lâches. Les règles sont pour les hommes. C’est pour ça que nous avons des règles d’honneur (…) qui ne nous disent pas qu’on doit être bon, juste, correct (….) mais comment exercer le pouvoir…» Idem chez les apprentis de la société des Vory v zakone russes qui sont parvenus en l’espace de quelques années à coloniser les goulags de l’URSS et demandent, comme la Camorra, respect de «la règle», honneur et fidélité, etc.

On lit, médusés, le thriller plus vrai que vrai joué, sans rire, par les affreux en tous genres: El Chapo sur le territoire de Sinaloa, «un homme qui a plus de poids aux états-Unis qu’un ministre», les Negros, bras armé de son organisation avec à sa tête le psychopathe sanguinaire Edgar Valdez Villarreal, dit La Barbie, lesquels font la guerre aux Zetas, celui du cartel du golfe. Tout ce beau monde fait de la ville-frontière de Ciudad Juàrez, le théâtre d’une guerre sans nom. On découvre Les Kaibiles au Guatémala, «Fraternité de sang et de mort», La Familia Michoacana au Mexique qui se bat contre la toxicomanie, en envoyant ses hommes dans les centres de désintox pour inciter les toxicos à se soigner, y compris avec l’aide de la prière, puis les obliger à servir au sein du cartel. «C’est un état dans l’état, qui finance des projets pour la communauté, surveille la microcriminalité et apaise les disputes locales.»

Saviano décrit aussi la «Mafija» russe, et Brainy Don – de son vrai nom, Semen Judkovic Mogilevic – son maffieux chef de file, plus de 130 kilos sur la balance, et «un QI stratosphérique». Un ukrainien d’origine, qualifié dans un Time Magazine du 20 janvier 2011 d’être l’un des plus grands parrains mafieux de tous les temps, que les étatsUnis ont placé sur la liste des dix criminels les plus dangereux. Avec son alter ego, «Le Petit Japonais», Viaveslav Kirillovic Ivankov, originaire de Géorgie… Ou encore «Tarzan» qui voulait vendre un submersible aux narcos colombiens! «La chute du communisme a laissé derrière elle un abîme économique, moral et social que la Mafija était prête à combler: policiers, militaires, vétérans de la guerre en Afghanistan, tous ont offert leurs services sans réserves, comme les anciens membres du KGB, et employés du gouvernement soviétique qui ont mis leurs comptes bancaires et leurs relations au service des activités du crime organisé, y compris du trafic d’armes et de drogue…», analyse Saviano. C’est bien sur la base de la vacance du pouvoir, de la faiblesse et corruption d’un état, que prospèrent ces organisations mafieuses qui proposent et incarnent un (certain) ordre. Bien sûr, ils ont fait alliance avec les narcos, auxquels ils ont permis de mettre en place des réseaux et des circuits de blanchiment moins risqués, contre 30 % de perception des gains.

Et on continue le voyage sur le continent africain, poudré de coke de la Guinée-Conakry à l’Afrique du Sud, en passant par le Mali, le Sénégal, la Mauritanie, la Sierra Leone, le Libéria, les îles du Cap-Vert, l’Angola. Avec une mafia de niveau international: la nigériane.

Écrire à propos de la cocaïne, c’est comme en prendre

La fin du livre est plus autobiographique. Saviano nous explique comment il est «accro» à l’enquête sur les mafias: «Écrire à propos de la cocaïne, c’est comme en prendre. On veut plus de données, plus d’informations, et celles qu’on trouve sont si bonnes qu’on ne peut plus s’arrêter. On est accro», écrit-il dans l’attaque de son avant-dernier chapitre.

Il nous confie alors son désir de mener une vie comme celle des autres, mais la détermination de poursuivre son combat. De résister par l’écriture.

Et nous, notre souhait que son ouvrage soit le plus lu et commenté possible, car il le mérite. C’est le meilleur soutien qu’on puisse lui offrir.

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