Prévention — Réduire les risques liés à la prostitution : l’expérience du Lotus Bus

Le Lotus Bus est un programme de réduction des risques et de promotion de la santé auprès des personnes chinoises se prostituant à Paris. Créé en 2002 par Médecins du Monde, il s’efforce aussi de favoriser leur accès aux soins et à leurs droits.

Cet article a été publié dans Transcriptases n°139.

Depuis 2000, Médecins du monde assure plusieurs types de programmes auprès de personnes se prostituant. Souvent initiés à partir de l’expérience d’actions de réduction des risques liés à l’usage de drogues, ces programmes existent actuellement dans cinq villes françaises (Montpellier, Nantes, Paris, Poitiers et Rouen).

Créé durant l’été 2002 à Paris, le Lotus Bus s’adresse à un public très particulier de femmes chinoises, arrivées en France au début des années 2000. Issues au départ du nord-est de la Chine (Dongbei), ces femmes, d’âge plutôt mûr, ont souvent eu une position sociale relativement bonne dans leur pays avant d’être licenciées au moment des grandes réformes libérales. Obligées de s’expatrier pour venir en aide à leur famille – le plus souvent afin de financer la scolarité de leur enfant unique -, elles arrivent alors seules en France, coupées de tout réseau social et sans aucune connaissance de la langue. Ayant contracté de très importantes dettes pour financer leur voyage, elles se retrouvent alors contraintes de commencer une activité de prostitution pour subvenir à leurs besoins.

Missions et fonctionnement

Le Lotus Bus intervient auprès de ces femmes cumulant des facteurs de vulnérabilité liés à leur activité prostitutionnelle et à leur situation de personnes migrantes. Sa mission est de réduire les risques liés aux pratiques prostitutionnelles de ces femmes isolées et non informées, tout en favorisant leur accès aux soins et aux droits. Unité mobile, le Lotus Bus s’installe sur différents sites parisiens fréquentés par ces femmes deux fois par semaine (Strasbourg-Saint-Denis, Crimée et Belleville), en soirée. Des tournées bimensuelles sont également organisées en journée à Porte Dorée et, très récemment, des «maraudes» ont été mises en place deux soirs par mois pour aller au devant de femmes vivant et travaillant dans le 13e arrondissement.

Cette mission repose à la fois sur l’activité de membres salariés (2 en 2007) ainsi que sur celle de bénévoles (38 investis sur cette même année). Une tournée s’effectue le plus souvent avec 4 membres de l’équipe : 2 sinophones minimum, un acteur de la réduction des risques (sinophone de préférence) et un médecin pouvant recevoir les femmes qui le souhaitent à l’arrière du bus, pour leur proposer une orientation médicale en cas de détection de problème. Le bus est en effet aménagé en deux parties distinctes : le comptoir d’accueil à l’avant, espace de distribution (matériel et brochures de prévention), de démonstration du matériel mais aussi lieu d’écoute, et l’arrière fermé du bus, où des entretiens médicaux ou socio-juridiques peuvent être réalisés de manière individuelle.

Bilan des actions

En 2007, 183 tournées ont ainsi été effectuées sur les différents sites avec une moyenne de 15 tournées par mois. 7134 contacts1Le nombre total de «contacts» correspond au nombre de passages effectués dans le bus au cours de l’année. y ont été pris avec des femmes (soit 594 par mois en moyenne) ; ce chiffre est en augmentation de près de 43% depuis 2004. Le site de Belleville offre la plus grande possibilité de contacts (plus de 40%), suivi ensuite par ceux de Strasbourg-Saint-Denis (33%) et de Crimée (19%). Le site de Porte Dorée, avec moitié moins de tournées que sur les autres sites, comptabilise quant à lui 8% des contacts pris. Les femmes rencontrées sur l’ensemble des sites présentent les principales caractéristiques suivantes : originaires le plus souvent du Dongbei (66,4% d’entre elles), elles sont âgées en moyenne de 42 ans (21 ans pour la plus jeune et 63 ans plus la plus âgée) et sont en France depuis environ 2 ans. 446 d’entre elles ont été vues au moins 3 fois au cours de l’année sur le bus2Environ 500 femmes ont été vues sur l’ensemble des tournées effectuées en 2007, mais certaines d’entre elles ne sont venues qu’une seule (voire deux) fois.

Considérant que cette demande ponctuelle de préservatifs ne correspond sans doute pas à une activité prostitutionnelle (certaines femmes résidentes du quartier viennent simplement chercher des préservatifs pour les utiliser avec leur conjoint), n’ont été retenues comme femmes faisant partie de la file active du Lotus Bus que celles vues au moins trois fois au cours de l’année, soit 446 d’entre elles.
, dont 244 plus de 10 fois. Près de 150 nouvelles femmes auraient intégré le programme en 2007, signe d’un «turn over» important3Quant aux femmes perdues de vue,elles sont, d’aprèsles témoignages recueillis, soit rentrées en Chine une fois leur dette remboursée,soit parties travailler dans un autre pays européen (Espagne en particulier) ou encore ont été expulsées. D’autres, faisant partie des rares femmes ayant pu rembourser leur dette, ont pu envisager de recourir à d’autres moyens pour subvenir à leurs besoins à travers de petits emplois. Certaines, enfin, ont pu obtenir des papiers via un mariage ou un titre de séjour pour soins et ont aussi pu envisager de sortir de la prostitution..

Démonstrations de matériel

A côté des activités essentielles de distribution de matériel de prévention (préservatifs masculins et féminins4173 844 préservatifs masculins ont été distribués en 2007, en augmentation depuis 2004 (64 974), tout comme 629 préservatifs féminins (460 en 2004) et 361 digues dentaires. 24 préservatifs masculins et du gel sont distribués systématiquement par femme et par tournée, les préservatifs féminins et digues étant proposées également., gel, ou encore digues dentaires pour les rapports oraux-génitaux), 480 entretiens de prévention ont également été effectués sur l’année, pour réaliser des démonstrations de matériel le plus souvent (n=420) ou expliquer la conduite à tenir en cas de rupture de préservatif (n=125).

Compte tenu des méconnaissances souvent repérées chez ces femmes en matière d’utilisation du matériel de prévention, ces démonstrations sont particulièrement privilégiées au cours des tournées et systématiques en cas de premier passage. Le préservatif masculin est le mode de prévention le plus souvent employé par les femmes – qui l’utilisent désormais fréquemment avec du gel -, le préservatif féminin et la digue dentaire n’étant pas encore très bien identifiés ni utilisés comme modes de protection privilégiés. Certaines femmes arrivent toutefois à les proposer, et donc à les utiliser, en fonction de leurs pratiques et de leurs relations avec leurs clients.

Entretiens médicaux

D’autre part, 63 entretiens médicaux ont été réalisés sur cette même période, tout comme 63 entretiens d’écoute et 28 socio-juridiques. Les demandes médicales sont diverses, allant de la consultation pour symptômes physiques ou psychologiques à la demande d’interprétation de résultats biologiques divers. 98 orientations médicales ont d’ailleurs été effectuées à partir du bus, essentiellement pour des problèmes gynécologiques (31% des cas) mais aussi pour réaliser des dépistages VIH-hépatites (28%). 23,5% des autres orientations effectuées ont concerné un problème de médecine générale, résolu pour 56% en médecine de ville (en particulier auprès de médecins sinophones).

En effet, si les femmes rencontrées bénéficient d’une couverture sociale, elles peuvent, selon leur degré d’autonomie par rapport à la langue française, être orientées soit vers un médecin de ville (sinophone ou non) soit vers un centre hospitalier (où elles pourront en cas de besoin être accompagnées par un membre de l’équipe sinophone). En dehors de toute couverture sociale, les femmes sont alors envoyées vers le Centre d’accueil de soins et d’orientation (CASO) de Médecins du monde. 48 permanences d’accueil bihebdomadaires y ont ainsi été effectuées entre janvier et juillet 20075A partir d’août 2007, faute de ressources humaines, les permanences du Lotus Bus au CASO ont dû être suspendues. pour ces femmes, comptabilisant au total 513 passages et 568 actes réalisés (consultation médicale, ouverture de droits à une couverture médicale, orientation juridique…).

Depuis sa mise en place, le Lotus Bus s’est également efforcé de nouer des contacts avec des associations et institutions médico-sociales travaillant dans les champs de la prostitution, de la prévention et des droits des migrants, permettant ainsi la constitution d’un réseau solide.

Obstacles et perspectives

De nombreux obstacles rendent parfois complexe l’approche de ces femmes lors des tournées. Si les barrières linguistiques et culturelles y sont pour beaucoup, d’autres éléments entrent également en compte, comme la réticence des femmes à évoquer leur activité prostitutionnelle – par pudeur, voire parfois par déni – ou la peur d’être arrêtées par la police – le passage sur le bus devenant alors très furtif, avec des temps d’échanges réduits et une moins bonne réception des messages de prévention.

C’est pourquoi, à côté de l’ensemble du travail effectué sur le bus, la mission s’emploie aussi à renforcer la confiance et à créer du lien avec ces femmes en animant une fois par mois des ateliers d’information et de prévention au sein des locaux de l’antenne parisienne de Médecins du monde située avenue Parmentier.

La grande vulnérabilité de ces femmes (liée à la barrière linguistique, à la méconnaissance sur les IST et le VIH, aux violences physiques et psychologiques auxquelles elles sont soumises, à leur isolement…) rend indispensable l’existence d’une telle mission de prévention, d’autant que la file active du Lotus Bus, alimentée par l’arrivée de nouvelles femmes peu ou pas informées, ne cesse de croître. Le travail d’éducation à la santé et de prévention doit donc être continuellement renouvelé par cette mission et repensé (mise en place des maraudes notamment) afin de s’adapter au mieux à ce public très particulier.

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