Le Maroc est, aujourd’hui encore, un important producteur de cannabis et de haschich pour le marché national et le marché européen1. Mais depuis une dizaine d’années, la culture de cannabis y est au centre de changements importants avec l’introduction de variétés hybrides, au rendement et aux taux de tétrahydrocannabinol (THC)2 beaucoup plus élevés. Le phénomène des hybrides s’est accentué au fur et à mesure que la concurrence au haschich marocain grandissait au sein des marchés européens avec l’intensification de la culture de cannabis en intérieur et l’apparition de nouveaux produits, notamment en provenance des Balkans. Dans ce contexte d’introduction des variétés hybrides, les paysans doivent concevoir de nouvelles conduites de culture et de transformation de cannabis alors qu’ils ne maîtrisent pas les résultats de leur production et que, bien souvent, ils doivent composer avec un environnement très fragile. La culture des hybrides soulève diverses préoccupations d’ordres à la fois écologique, social, économique et de santé publique. Ici nous allons nous concentrer sur ses rendements incertains et sur les questions d’environnement, à travers l’étude du cas de la variété hybride la plus populaire dans le Rif ces dernières années, la khardala.

Beldiya

Les paysans du Rif et ceux d’autres anciens espaces de culture de cannabis du Maroc (Oasis du Sahara, HautAtlas) ont adapté les plants de cannabis à leur environnement pendant des centaines d’années, depuis l’introduction du chanvre indien au Maroc qui remonte au XIVe siècle. Le travail et le savoir-faire des paysans, en symbiose avec les conditions climatiques et les ressources, bénéficiant d’échanges et de dons de semences entre voisins ou voyageurs, ont permis de développer des variétés de kif (herbe à cannabis) locales, propres au pays. Ce travail de l’homme en harmonie avec la nature a permis de constituer une biodiversité et un patrimoine génétique spécifiques. Ces variétés locales étaient hétérogènes car développées sans contrôles stricts. Les paysans se contentaient de sélectionner les meilleurs plants dans leur champ et d’éliminer à chaque culture les plants qui ne leur convenaient pas. Ainsi, le kif (ici entendu comme mélange de tabac et de cannabis séché fumé traditionnellement au Maroc) était issu de ces variétés traditionnelles de cannabis ; comme le ktami du Rif3 ou le kif du Souss4.

Depuis les années 1960, l’environnement a été bouleversé par le développement d’une agriculture intensive de cannabis pour répondre à l’augmentation de la demande mondiale. Des intermédiaires marocains et étrangers ont introduit des variétés de cannabis, vraisemblablement du Liban, aux rendements plus importants et de nouvelles techniques de culture et de transformation favorisant la fabrication industrielle de haschich. La variété locale traditionnelle, kif, aurait ainsi évolué au cours des deux ou trois dernières décennies lors de la transition entre la production du mélange à fumer et celle du haschich pour donner la variété que les cultivateurs nomment aujourd’hui beldiya. Ces dix dernières années, malgré une nette diminution des surfaces cultivées de cannabis (47 000 hectares en 2015 contre 134 000 en 2003)5, le cannabis a subi de nombreuses reconfigurations avec l’introduction de nouvelles variétés hybrides6. Les variétés hybrides sont des croisements destinés à agir sur le taux de THC, le rendement, les effets, le goût, etc.

Khardala

La khardala n’est ni le premier ni le dernier hybride introduit dans le Rif, mais nous l’avons choisi parce qu’elle a acquis une telle popularité qu’elle fait aujourd’hui partie de la «nouvelle culture cannabique» marocaine. La khardala a remplacé une autre variété hybride: la «pakistana»7, abandonnée par les cultivateurs à cause de ses rendements médiocres.

Mais la khardala est aussi vouée à disparaître et sera un jour remplacée par d’autres variété (gaouriya, Critical, Kush, Lemon Haze, etc.), à plus fort rendement et à taux de THC plus élevés. Il est difficile de retracer l’origine de la khardala. La nature réelle des variétés hybrides utilisées n’est connue que par les semenciers européens, qui détiennent l’information à l’autre bout de la chaîne ou par certains intermédiaires qui transmettent aux paysans à la fois ces semences et les informations nécessaires à leur culture8.

Si nous nous intéressons au sens du mot, il est difficile de retracer l’origine de khardala, qui est à la fois le nom donné à la graine de cannabis, à la plante et au haschich. Il a au moins trois significations. Dans le langage scientifique et botanique, khardal signifie moutarde ou graine de moutarde, les intermédiaires lui auraient ainsi donné ce nom pour signifier son goût prononcé ou la force de ses effets. Dans le langage vernaculaire mkhardal veut dire «devenu fou». Les cultivateurs s’accordent sur un autre sens qui est «mélangé» ou «panachage», comme le raconte ce cultivateur: «Cette nouvelle variété est un mélange (...) qui se transforme sur le sol marocain pour donner ce qu’on appelle khardala». Elle est aussi appelée berraniya, l’«étrangère»6. Khardala a des feuilles fines qui, selon certains cultivateurs, ressemblent à celles de la beldiya, sa hauteur varie en fonction de la quantité d’eau qui lui est donnée (contrairement à d’autres variétés). Malgré sa ressemblance avec la beldiya, ses qualités et son rendement, telles que décrites par les cultivateurs, sont différentes: «elle est dense et trapue (maamra ou ghlida)».

Le goût et les effets de la résine de la khardala ne font l’unanimité ni chez les cultivateurs ni chez les consommateurs marocains. Certains cultivateurs refusent de la consommer mais justifient sa production par une demande européenne qui apprécie la khardala à la fois pour ses qualités calmantes, son goût très fort, prononcé, et ses effets puissants. Cependant, le discours sur la khardala n’est pas le même dans tous les villages. Ainsi, ce cultivateur nous dit qu’elle est appréciée: mezyana (bonne) et que les cultivateurs la fument: «Dieu merci elle rend fou, tout le monde la fume ici». Les réactions des consommateurs marocains sont tout aussi mitigées, certains la trouvant très calmante, voire légère, tandis que d’autres n’aiment ni son aspect, ni sa texture, ni ses effets décrits comme «violents» ou qualifiés de sum (poison).

Des rendements incertains

Alors que les hybrides ont été adoptés pour augmenter le taux de THC et les rendements, ceux-ci se révèlent incertains car ils dépendent à la fois de la maîtrise des nouvelles techniques de culture, et d’un environnement déjà très fragilisé par des décennies de culture de cannabis intensive pour la production industrielle de haschich.
La production de la khardala nécessite des savoirs et des techniques spécifiques relatifs à la culture, à la transformation du cannabis en haschich, au stockage, différents de ceux de la beldiya. Au centre de ces savoirs, il y a la graine et la plante. Après l’introduction de la nouvelle graine, les cultivateurs entrent dans une période d’essai pour évaluer sa réaction à l’environnement. Les paysans se fient à ce que les intermédiaires leur disent sur les semences introduites, puis ils acquièrent une expérience personnelle en les cultivant.

D’après une famille de cultivateurs, 100 kg de cannabis brut séché de khardala donne 7 kg de résine la première année, 5 kg la deuxième année et 3 kg la troisième année, c’est-à-dire que le taux d’extraction variait entre 7 et 3 %6. Mais au-delà de trois années, il devient difficile d’avoir un rendement optimal, selon les critères des cultivateurs, sans acheter de nouvelles semences: «Il faut alors soit changer la graine, soit changer la terre pour obtenir le rendement de la première année» explique un cultivateur. Les coûts de production de la culture de cannabis ont en conséquence changé aussi, le prix du kilo de graine est désormais de 200 à 400 euros alors qu’auparavant les semences étaient gratuites. L’estimation des rendements de la khardala est imparfaite car elle oblitère aussi de nombreuses disparités entre les cultivateurs en fonction de la maîtrise des savoir-faire, de l’accès à l’eau, à la terre. Son rendement n’est donc pas assuré. Les cultivateurs s’accordent sur le fait que la khardala demande également plus d’attention, d’entretien et de main-d’œuvre: «Il faut s’en occuper six mois par an, du début à la fin» nous livre un cultivateur. Ainsi, il faut plus d’entretien et donc plus de main d’œuvre: «Même pendant la récolte ce n’est pas pareil, khardala tu la récoltes alors qu’elle est encore de couleur verte et ses têtes ne se voient pas de loin pas comme la beldiya que tu vois de loin quand elle est prête, khardala non, tu dois te déplacer dans le champ et vérifier plant par plant que les têtes luisent au soleil et si tu tardes, c’est foutu (...)».

La khardala bouleverse aussi le calendrier des cultures: elle est normalement semée les mois d’avril et de mai alors que, pour la beldiya, les paysans préparaient la terre mi-février pour semer les graines au mois de mars. Certains cultivateurs, qui ont utilisé les mêmes techniques ou les mêmes calendriers de culture que la beldiya, ont eu très peu de rendements ou ont perdu leur récolte. Ne connaissant pas au départ les caractéristiques des hybrides, très gourmands en eau, ils ont par exemple essayé la culture pluviale pour tester s’ils peuvent utiliser cette technique lorsqu’ils n’ont pas d’eau. La khardala nécessite aussi de maîtriser de nouvelles techniques de séchage, de stockage et de transformation et, à cause du changement de calendrier de culture, beaucoup de cultivateurs se sont fait surprendre par l’humidité lors du stockage en intérieur et ont ainsi perdu leur produit du fait de la moisissure. Certaines cultures de khardala se sont faites sur des sols inappropriés. Dans certains villages, à cause des sols épuisés par des années de surexploitation du cannabis, certains producteurs ont vu leurs rendements de ces nouvelles variétés réduits de moitié.

Terre, eau, forêt: un environnement fragilisé

Le Rif se caractérise par un relief très accidenté avec de fortes pentes et des sols très pauvres. Les précipitations y sont irrégulières et l’agriculture souffre de façon très régulière des années de sécheresse. La densité démographique y est très forte. Les terrains agricoles sont de petites surfaces très parcellisées à cause des héritages successifs. Ces caractéristiques et le sous-développement de la région ne favorisent pas l’agriculture légale. Pendant la période d’extension des cultures de cannabis des années 1980 et 1990, les paysans ont adapté leur environnement à la culture de cannabis afin d’augmenter leur productivité et de développer une activité de survie. Le plus grand impact sur l’environnement était certainement le défrichement des forêts, à la fois pour l’appropriation de nouveaux terrains de culture mais également pour bénéficier de sols fertiles riches en humus. Les paysans ont aussi cultivé au sein même des forêts en altitude pour les nombreuses petites sources d’eau qui descendent de la montagne9. En plus de la recherche de rentabilité, commune à toute agriculture intensive, l’illégalité est dans le Rif un facteur important qui a influencé l’action des paysans sur la forêt. Par exemple, certains paysans ont dissimulé leurs champs de cannabis dans les cédraies.
L’intensification de la culture de cannabis n’a pas atteint que les forêts puisque, sur les surfaces agricoles déjà acquises, les cultures traditionnelles (blé, orge, etc.) ont été remplacées par le cannabis, les maraîchages ont disparu et, dans certains villages, le cannabis pratiqué en monoculture a envahi les terrains cultivables, ce qui a davantage fragilisé la biodiversité de la région. L’autre élément important fut l’introduction d’éléments chimiques comme des engrais et des pesticides, jugés nécessaires pour combattre les nuisibles et protéger les plants introduits dans des environnements qui ne leur étaient pas toujours naturels. Cette utilisation massive de produits chimiques a non seulement épuisé les sols mais également les nappes phréatiques. Les cultivateurs ont adopté également de nouvelles techniques de pompage d’eau pour l’irrigation.

Pour ne rien arranger, la culture des variétés hybrides a des exigences en ressources naturelles encore plus importantes que pour les variétés de cannabis utilisées pendant la période d’extension des cultures industrielles.

Mais la pression exercée sur les ressources naturelles aujourd’hui n’est pas tant de préempter de nouveaux terrains, puisque les surfaces cultivées de cannabis ont diminué, que d’utiliser de manière excessive l’eau, déjà très rare, et de consacrer les bonnes terres encore fertiles aux variétés hybrides, qui rapportent plus, au détriment de la variété locale. Aujourd’hui, le patrimoine biologique du cannabis du Rif est en danger. Avec la beldiya, les paysans avaient le choix entre cultures pluviales ou irriguées, mais les variétés hybrides, elles, doivent impérativement être arrosées au risque d’être perdues. Cette irrigation contraint les paysans à puiser l’eau en profondeur (30 à 100 mètres) dans les nappes phréatiques, des puits par ailleurs très coûteux au forage10. Ainsi comme le raconte ce cultivateur: «certains paysans n’ont plus d’eau à partir du mois de juillet, (...) si tu arrêtes d’arroser la khardala, elle meurt ; alors que la beldiya peut résister sans irrigation, même si tu ne lui donnes pas d’eau pendant 15 jours (...). Ces pratiques épuisent les nappes phréatiques, les producteurs en ont conscience: «en deux heures, la pompe épuise l’eau du puits».

Les variétés hybrides sont également très gourmandes en engrais et en pesticides contrairement aux variétés traditionnelles. Certains cultivateurs considèrent ces produits chimiques comme une opportunité pour améliorer les rendements et ne voient pas la dangerosité à moyen et long termes. La population locale n’a pas véritablement conscience des dangers de ces utilisations néfastes ou des mauvaises pratiques agricoles, obnubilée par l’opportunité économique que les hybrides procurent sur le court terme.

Conclusion

La question du développement des hybrides au Maroc dépasse le simple aspect économique, elle présente aussi des risques en termes écologiques, sanitaires ou encore socioculturels. Bien qu’il soit impossible aujourd’hui de connaître les surfaces exactes occupées par les variétés hybrides, celles-ci ont envahi les champs des paysans les moins réticents ou les plus influencés par les intermédiaires. Ces nouvelles cultures, voraces en intrants et en ressources naturelles, fragilisent l’environnement et créent pour les paysans une dépendance à un marché mondialisé des semences. Ainsi cette problématique est aujourd’hui celle d’un marché du cannabis mondialisé, aux fortes interdépendances, elle toucherait également d’autres pays traditionnellement producteurs. L’épuisement des nappes phréatiques a d’ailleurs accentué les tensions locales, la rareté de l’eau provoquant, dans certains villages, des conflits entre les petits et les grands cultivateurs qui ont davantage les moyens d’utiliser des techniques d’irrigation performantes. Aujourd’hui, après plus de dix années de culture des hybrides, alignée sur des critères industriels, le Rif et son environnement, y compris la variété locale beldiya, sont menacés par l’exploitation intensive des ressources naturelles, mettant en péril aussi la sécurité alimentaire de la population. De surcroît, la dégradation de l’environnement, la pollution des sols, de l’eau et de l’air par les produits chimiques touche indéniablement la santé humaine des populations locales et en premier lieu celle des cultivateurs de cannabis.

  • 1. Observatoire européen des drogues et des toxicomanies. Rapport européen sur les drogues, tendances et évolutions. OEDT 2017.
  • 2. Principale substance psychoactive du cannabis. En dix ans, le THC de la résine aurait plus que doublé, passant d’une moyenne de 9% en 2006 à 22% en 2015. Cadet-Taïrou A. et al. Substances psychoactives, usagers et marchés: les tendances récentes (2015-2016). Tendances, no115, OFDT.
  • 3. Afsahi K. La construction socio-économique du cannabis au Maroc: le kif comme produit traditionnel, produit manufacturé et produit de contrebande. Tempo Social 2017, sous presse.
  • 4. Benabud A. Psycho-pathological aspects of the cannabis situation in Morocco: statistical data for 1956. Bulletin of Narcotics 1957 ; 4.
  • 5. Office des Nations unis contre la drogue et le crime (ONUDC). Maroc. Enquete sur le cannabis 2003, Vienne. United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC). World drug report 2017. New York: United Nations.
  • 6. Chouvy PA, Afsahi K. Hashish Revival in Morocco. Int J Drug Policy 2014;25(3).
  • 7. La «pakistana» est la plus célèbre des variétés introduites au début des années 2000.
  • 8. Afsahi K. Ketama et Amsterdam. Les acteurs transnationaux de la circulation des savoirs dans la production de haschich. Revue Autrepart 2017, sous presse.
  • 9. Grovel R. La préservation des forêts du Rif centro-occidental: un enjeu de développement de la montagne rifaine. Revue de géographie alpine, 1996 ; 4: 75-94.
  • 10. Chouvy PA, Afsahi K. Hashish Revival in Morocco. Int J Drug Policy 2014;25(3).