Lorsque je marche dans la rue, ou bien dans un centre commercial en Afrique du Sud, je ne cesse de penser qu’une personne sur cinq que je croise est séropositive. Cette pensée me submerge à chaque fois que je suis en Afrique du Sud, où je me rends justement pour suivre des programmes de lutte contre le sida . C’est une pensée violente et dure, mais réelle.

Depuis dimanche dernier, je me suis mis à penser qu’une personne sur cinq que je pouvais croiser en France avait voté pour Mme Le Pen. Cela n’a rien à voir avec ma pensée solidaire d’Afrique du Sud. Et dans mon quartier, me dis-je en essayant de me rassurer, même pas 5 % des électeurs votant ont choisi le bulletin de Mme Le Pen.

Reste que presqu’une personne sur cinq qui a voté le dimanche 22 avril a choisi le Front national. Depuis, nombreux sont les responsables politiques qui essaient d’expliquer un tel vote. Les électeurs du Front national ne seraient pas ce que l’on croit : ce sont des gens en colère, des hommes et des femmes qui ont peur, gravement affectés par le chômage et la précarité économique, mais aussi par l’insécurité, etc.

Je ne peux pas croire à cela. Non pas qu’il n’y ait pas des femmes et des hommes dans cette situation parmi les électeurs de Mme Le Pen. Mais je pense qu’en essayant de comprendre le vote de cette façon, on excuse le vote qui a eu lieu. Partant, dans un processus typique des responsables politiques, et dans une condescendance injurieuse pour l’intelligence des électeurs, l’on tend à faire croire que ces derniers ne seraient pas des racistes ou des xénophobes. Or, je crois que si, justement ils le sont ; tout au moins pensent-ils, comme on veut leur faire croire, que les étrangers en France seraient la source de leurs problèmes. A l’image exacte de la propagande nazie dans les années trente qui prédisait l’amélioration des conditions de vie des Allemands lorsque les juifs auraient été discriminés, puis ensuite exterminés.

La rhétorique d’une grande partie de la droite actuelle en France reprend les schémas classiques de la stigmatisation d’une population. Mais pourquoi donc ne pourrait-on pas mettre les mots appropriés sur un vote ? Le fascisme est-il plus compréhensible, voire plus admissible s’il s’exprime par le vote de celles et ceux que nos gouvernements successifs ont laissé de côté ? Car le fascisme qui s’exprime depuis des années en France, de façon de moins en moins complexée, est un courant de pensée qui s’oppose à l’universalité des droits de l’Homme. L’exemple le plus récurrent pris par Mme Le Pen pour améliorer la prise en charge des soins de santé des citoyens français est de supprimer l’aide médicale d’Etat (AME). Cette enveloppe budgétaire de quelques dizaines de millions d’euros permet de soigner des personnes en situation irrégulière sur le territoire français. Mais jamais la suppression de cette aide ne permettrait d’améliorer la prise en charge médicale des Français, au contraire même. Toutes celles et ceux qui vivent sur le territoire français peuvent nécessiter des soins, et cela bénéficie à ces individus mais aussi à la collectivité. Cela s’appelle la santé publique. Par ailleurs, les montants affectés à l’AME sont bien trop maigres pour changer quoique ce soit dans la prise en charge médicale en France ! Seulement voilà, l’argument porte, la stigmatisation est en marche, le raisonnement est clair : pourquoi cet étranger aurait des droits que je n’ai pas ? Alors qu’en fait, l’AME est justement là pour essayer, maigrement, de compenser le fait que l’étranger en situation irrégulière en France n’a pas les mêmes droits que les Français ou que les étrangers en situation régulière.

Le refus constant de nos responsables politiques de présenter l’immigration en France comme une contribution économique importante, qui se double d’une contribution culturelle et sociale qui fait l’honneur d’un pays, lorsque celui-ci consent à être fier d’être généreux, accueillant et bienveillant, permet in fine d’accréditer la thèse selon laquelle les étrangers seraient la source de nos problèmes contemporains.

Le fascisme est bien présent ; le nier est une manière de ne pas résister à sa montée. Résister de façon indignée, bruyante, courtoise, sur des détails ou dans la rue en manifestant, peu importe, mais résister me semble est l’unique solution.