Le Baromètre de santé publique France explore régulièrement les attitudes vis-à-vis de la vaccination dans la population générale (avec un échantillon de près de 35 000 enquêtés, de 18 à 79 ans). Cette vaste enquête couvre à intervalle de quelques années tous les comportements de santé et les troubles fréquents et de ce fait les questions sur la vaccination sont succinctes. Elles sont formulées ainsi: «êtes-vous très, plutôt, plutôt pas, pas du tout favorable à la vaccination en général?»; «êtes-vous défavorable à certaines vaccinations en particulier?» Les répondants par l’affirmative sont ensuite invités librement à préciser celles qu’ils rejettent.
Par rapport aux baromètres antérieurs, en 2024, en ajoutant «très» et «plutôt favorable», 80,1% des répondants se déclarent favorables à la vaccination en général, en légère baisse par rapport à 2021 (83%) et constant par rapport à 2020 (80%). Ces chiffres font suite à une période de fluctuations après l’effondrement de l’adhésion vaccinale en 2009 lors de la communication confuse et de l’organisation désordonnée de la vaccination contre le H1N1.

Une adhésion qui varie selon les vaccinations
Cette adhésion est égale entre les sexes. Selon l’âge, le niveau prend la forme d’une courbe en U avec une adhésion plus forte aux deux extrêmes de cette distribution des âges, mais à noter un faible écart de seulement 4 points. En revanche, les écarts sociaux sont beaucoup plus marqués: on trouve près de 15 points d’écart entre les répondants ayant un diplôme inférieur au bac et ceux qui sont diplômés du supérieur (73,8 contre 87,2%), ou encore de 16 points entre les catégories sociales supérieures et les ouvriers et agriculteurs, deux groupes au même niveau (89,9% contre 73,7%). À ce gradient social se superpose une hétérogénéité régionale, celle-ci ancienne : avec l’adhésion la plus élevée en Ile de France et à l’autre extrémité du spectre la Corse, Provence-Alpes-Côte d’Azur, et surtout les départements ultramarins avec des niveaux très bas en Martinique et Guadeloupe, mais l’exception de la Guyane, qui connaît des chiffres proches de la moyenne hexagonale.
La réticence à certaines vaccinations augmente de 4 points par rapport à 2021, avec 37% des Français. Le trio de tête de ces objections concerne la vaccination contre le Covid-19Covid-19 Une maladie à coronavirus, parfois désignée covid (d'après l'acronyme anglais de coronavirus disease) est une maladie causée par un coronavirus (CoV). L'expression peut faire référence aux maladies suivantes : le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) causé par le virus SARS-CoV, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) causé par le virus MERS-CoV, la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) causée par le virus SARS-CoV-2. (25%), la grippe (7%) et l’hépatite B (2%); on retrouve ici aussi les gradients, selon la catégorie sociale et l’âge, avec cette fois un niveau de cette réticence «sélective» plus élevé chez les femmes.
Les vaccinations et l’ancrage sociologique des attitudes
Ce tableau «trop classique» nous laisserait circonspects, et un peu démunis, sans les apports sociologiques de Jeremy Ward et Patrick Peretti-Watel qui mettent en lumière avec le programme d’enquêtes répétées en population ICOVAC certains des mécanismes qui structurent ces attitudes, notamment en termes de politisation.
ICOVAC est un programme d’études quanti et qualitatives dont les objectifs sont de:
- Suivre et documenter dans les prochaines années les enjeux vaccinaux autour de la Covid-19 ;
- Étudier l’impact de cette crise sur les attitudes et les comportements à l’égard de la vaccination en général et d’autres vaccins existants ou à venir.
Un premier article sur la vague d’enquêtes réalisées en 2021-2022 totalisant plus de 9000 répondants a montré comment dans la société française l’hésitation vaccinale et l’adhésion à la vaccination s’enchâssent dans les affiliations partisanes (proximité avec les pôles de la vie politique). Les auteurs se sont attachés à comprendre cette politisation par le degré de confiance dans les institutions qui produisent ou contribuent aux stratégies et politiques vaccinales et par le rôle instrumental de l’engagement des individus dans la sphère politique et de la confiance dans les institutions politiques.
L’adhésion/hésitation vaccinale est quantifiée à partir des réponses sur le degré d’adhésion à “la vaccination en général” et 4 autres vaccinations qui ont été objets de controverse, rougeole, hépatite B, HPV et grippe, un score est construit et réparti en 3 catégories: non hésitant, hésitant mais sans défiance générale envers la vaccination, défiant envers les vaccins en général.
La proximité partisane rend compte des familles politiques en France en 7 catégories: extrême gauche, écologistes, gauche, centre, droite, extrême droite, un dernier groupe les répondants ne déclarant aucune affiliation partisane, groupe qui s’avère le plus nombreux avec 27% des répondants. ,
L’engagement est abordé par le concept – ancien en sociologie politique – de “political sophistication”, construit à partir de trois questions: être intéressé par la politique, suivre les informations, voter, avec à chaque fois une échelle d’intensité. Un score a été construit à partir de ces réponses par une analyse factorielle et utilisé en tertile dans l’analyse présentée.
La confiance dans les institutions politiques est mesurée sur la base du Baromètre du CEVIPOF (centre de recherche qui fait autorité dans ce domaine en France). Parmi les institutions suivies, cinq sont ici considérées comme acteurs dans la politique vaccinale et retenues (les agences sanitaires, le gouvernement, le parlement, la science et les médias). Les réponses sont traduites par une analyse factorielle en un score et ce score réparti en tertile.
Dans l’échantillon 37,9% sont non hésitants, 39,2% hésitants mais non défiants envers les vaccins en général et 22,9% défiants envers la vaccination en général.
Ces attitudes se conjuguent bien à la proximité partisane avec, les écologistes étant situés entre l’extrême gauche et la gauche et les «sans proximité partisane» à l’extrême vers la droite. Au «centre politique» on observe l’adhésion la plus forte avec 54,5% de non hésitants et moins de 8% de défiants. De part et d’autre de ce centre, un dégradé: les «sans aucune proximité politique» se montrent proches du groupe «droite extrême» dans leur défiance envers la vaccination, avec seulement 29% de non-hésitants et 33% de défiants envers la vaccination en général.

La confiance dans les institutions politiques tend à diminuer les écarts entre les positions partisanes. La figure montre bien l’association dans chaque proximité partisane entre les attitudes vaccinales et la sophistication politique, dont les auteurs considèrent qu’elle en est un déterminant majeur: les plus concernés ou engagés dans la sphère du politique sont les plus non-hésitants.
Les auteurs insistent sur le groupe non partisan qui s’avère le plus défiant envers la vaccination en général, le plus défiant envers les institutions politiques et le moins intéressé par la vie politique (sophistication politique basse), mais rappelons-le, ce groupe représente plus d’un cinquième des enquêtés.
La place de la confiance dans les institutions politiques.
Les mêmes auteurs du programme ICOVAC ont poursuivi la compréhension des attitudes vaccinales en s’attachant à mesurer la place de la confiance dans les institutions politiques. L’enquête a été menée en 2023 auprès d‘un échantillon de 4300 personnes. Les questions sur la vaccination restent les mêmes (vaccination en général, rougeole, hépatite B, grippe et HPV) et s’y ajoute cette fois la vaccination contre le covidCovid-19 Une maladie à coronavirus, parfois désignée covid (d'après l'acronyme anglais de coronavirus disease) est une maladie causée par un coronavirus (CoV). L'expression peut faire référence aux maladies suivantes : le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) causé par le virus SARS-CoV, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) causé par le virus MERS-CoV, la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) causée par le virus SARS-CoV-2. 19.
La confiance est mesurée par les questions du Baromètre du CEVIPOF et cette fois 13 institutions sont évaluées: la justice, les media, la police, le gouvernement, le parlement, les maires, la science, les grandes compagnies, les agences gouvernementales en charge de la santé et de l’environnement, les médecins, les compagnies pharmaceutiques, les partis politiques et l’armée.
Sur la base de l’analyse statistique classique descriptive uni et multivariée, une analyse dite «de dominance», elle aussi classique en sciences sociales quantitatives, sélectionne et classe les déterminants les plus associés à «chaque» vaccination et leur association avec le niveau de confiance pour les diverses institutions en y ajoutant la littératie en santé et la «sophistication politique» décrite plus haut.
Si se retrouve bien un niveau élevé de positions favorables à la vaccination en général (80,3%), 12,1% étaient hésitants ou défavorables au vaccin contre la rougeole, 22,2% pour celui contre l’hépatite B, 26,9% contre le vaccin HPV et 34,1% contre la grippe. Pour le Covid 19, vaccination la plus récente et très discutée, 54% considéraient que la vaccination de tous les adultes n’était pas nécessaire.
Les associations avec les dimensions de la confiance différent selon les vaccinations: par exemple parmi les répondants qui n’ont pas confiance dans la science, 54,6% sont favorables à la vaccination en général, mais ils sont 92,1% parmi ceux qui ont une totale confiance dans la science mais l’écart est de 62,9% la vaccination antigrippe à 91,2%. On retrouve des écarts plus ou moins grands dans les attitudes selon les vaccinations et selon les notes de confiance attribuées aux institutions.
L’analyse statistique permet d’établir un classement des institutions selon leur association avec l’attitude vis-à-vis de la vaccination en général et des 5 vaccinations évaluées.

Pour chaque vaccination, l’analyse a classé les 10 déterminants les plus importants de l’adhésion pour la vaccination “en général” et les 5 vaccinations choisies comme exemples. La confiance dans la science est un déterminant important, classée en premier pour la vaccination en général, celle contre la rougeole et celle contre le HPV, au deuxième rang pour l’hépatite B, au troisième pour le covid et en quatrième pour la grippe. Sans surprise, on retrouve ici les vaccins pour lesquels il circule le plus de désinformation et de craintes entretenues concernant des liens depuis longtemps démystifiés: HPV et maladies auto-immunes, HBV et SEP, rougeole et autisme.
Les autres déterminants sont présents de façon plus irrégulière. On trouve en bonne place la confiance dans les compagnies pharmaceutiques (4 fois sur 6 dans les 3 premiers), viennent ensuite les agences gouvernementales de la santé (1er pour le covid, une fois 3e et quatre fois 4e sur les 10 classés).
On remarquera que les médias sont bas ou peu présents dans ces classements: sur les 6 questions posées sur les vaccinations, les médias sont absents deux fois du classement, et quand ils sont associés le meilleur classement est le 6e rang. De façon intéressante, la littératie scientifique qui exprime la capacité de lire et comprendre des articles ou contenu à teneur scientifique dans les media grand public se retrouve trois fois au troisième rang, deux fois au cinquième et est absente pour la grippe. Ainsi les vaccinations sont «raisonnées», chacune, dans la population avec une logique singulière.
Pour les auteurs, si la défiance et la politisation sont des facteurs importants dans les difficultés rencontrées dans les campagnes de vaccination, il incombe à l’expertise de jouer son rôle. Ceci va avec une explicitation des fondements scientifiques des décisions prises et en particulier une responsabilité des experts en santé publique de dépolitiser le débat sur la science ou en tout cas de le contenir dans des limites acceptables. Pas si simple.
Référence
Ward JK, Cortaredona S, Touzet H, Gauna F, Peretti-Watel P. Explaining Political Differences in Attitudes to Vaccines in France: Partisan Cues, Disenchantment with Politics, and Political Sophistication. J Health Polit Policy Law. 2024 Dec 1;49(6):961-988. doi: 10.1215/03616878-11373758.)
Ward JK, Youssef R, Peretti-Watel P. Vaccine. 2025 Sep 17;63:127668. doi: 10.1016/jDifferent vaccines, different trust issues? Disentangling the effect of trust in various institutions using dominance analysis. Vaccine.2025.127668. Epub 2025 Aug 27. PMID: 40876136) )