27 novembre 2010 – L’Artère – Jardin des dessins – Parc de la Villette

Ceci est le discours prononcé le 27 novembre à l’occasion du temps de mémoire organisé par Sidaction, en collaboration avec le Parc de la Villette, Fabrice Hyber et Universcience. Un grand merci aux bénévoles et aux membres de l’équipe permanente de Sidaction, mobilisés sur l’Artère cette année.

Ceci est le discours prononcé le 27 novembre à l’occasion du temps de mémoire organisé par Sidaction, en collaboration avec le Parc de la Villette, Fabrice Hyber et Universcience. Un grand merci aux bénévoles et aux membres de l’équipe permanente de Sidaction, mobilisés sur l’Artère cette année.

En premier lieu, je souhaiterais vous dire à quel point Pierre Bergé, le président de Sidaction, regrette de ne pouvoir être avec nous aujourd’hui. Mais je sais qu’il est sage qu’il puisse se reposer au chaud. Je vous transmets également les chaleureuses pensées de Bertrand Audoin, notre directeur général. Autour du 1er décembre, Sidaction organise et est invitée à de nombreuses manifestations ou évènements et Bertrand est aujourd’hui dans le Sud de la France.

Se retrouver aujourd’hui, près de, puis sur l’Artère qu’a créé Fabrice Hyber, ce n’est pas une célébration nostalgique. Comment pourrions-nous être nostalgiques d’une période où des milliers de personnes mourraient du sida chaque année en France? Je vis ouvertement avec le VIH et je suis incommensurablement heureux de vivre aujourd’hui encore. Comme moi, vous ne pouvez que vous réjouir de la baisse année après année de la mortalité due au sida en France. Mais les morts, depuis des années, depuis qu’il y en a moins en France, on les tient éloignés.

Pourtant, on ne peut pas faire comme si la mort et le sida, c’est du passé. N’oublions pas que chaque année, on meurt du sida en France. Les média parlent souvent, et nous également, des morts du sida dans le monde. Ce n’est pas que dans le monde, c’est ici aussi, et puis, de toute façon, le monde c’est tout près, tout près de nous tous.

Dans quelques mois, l’épidémie d’infection à VIH, ce qu’on appelait l’épidémie de sida avant, aura trente ans! Une épidémie, c’est une ruse permanente. Pourquoi ? Parce qu’à chaque fois que l’on croit voir ce qui se passe, on ne fait que regarder ce qui s’est passé. Alors que l’on devrait, en fait, regarder vers demain. Se retrouver aujourd’hui, bien entendu, c’est se souvenir de ceux qui, hier, durant les trente dernières années, sont morts du sida.

Mais ce n’est pas parce que l’on regarde les morts d’hier qu’on ne doit pas voir les morts d’aujourd’hui et les morts de demain.

Les morts de demain, ce sont nos proches ou nos voisins qui seront expulsés vers un pays où ils n’auront pas accès aux soins et aux traitements. Les morts de demain, ce sont des femmes envers qui une violence inouïe se déchaine, régulièrement, socialement, partout dans le monde.

Les morts de demain, ce sont ceux que nous aimons et qui, dans des pays où être un homme ou une femme homosexuels est un crime, et où être un ou une transgenre est une abomination.

Les morts de demain auront été humiliés, sur la passerelle d’un avion ou dans un tribunal, avant que de mourir.

Les morts de demain, sont ceux que nos sociétés auront oubliés derrière les murs des prisons, croyant cruellement que les détenus sont nécessaires à la régulation sociale d’une humanité contemporaine.

Les morts de demain auront été condamnés, certainement, avant que de mourir. Les morts de demain, ce sont nos frères et nos sœurs qui n’auront plus accès aux soins ou pire encore qui auront peur d’accéder aux soins, peur d’être ruinés, peur d’être méprisés, peur d’être mal soignés.

Les morts de demain n’auront pas porté tort au droit de la propriété intellectuelle.

Les morts de demain, ce sont aussi des enfants, nos enfants parfois, qui n’auront pas eu les bonnes formulations pédiatriques, qui n’auront pas eu les bons diagnostics.

Les morts de demain n’auront même pas eu le temps d’apprendre à lire.

Les morts de demain auront vécu brièvement avec des revenus indignes, les morts de demain auront créé une richesse qu’ils auront peut-être admirée ; parfois même ils n’auront pas vraiment compris qu’elle n’était pas à partager.

Les morts de demain auront espéré avant que de mourir. Et les morts de demain auraient certainement aimé avoir accès à des seringues propres…

Les morts de demain auraient bien voulu être entendus.

Les morts de demain, comme cette année, comme les années précédentes à Sidaction mais pour vous tous également, j’en ai peur, les morts de demain seront à l’image aussi de ceux qui nous ont quitté récemment. Je me souviens d’une question d’un journaliste à un militant de la lutte contre le sida ; elle lui demandait : «mais finalement, vous n’êtes jamais content dans la lutte contre le sida». Et il avait répondu : «Ben non Madame, comment le serions-nous?».

Alors, il faut se battre, trouver les forces et l’argent nécessaire pour le combat, renouveler les méthodes, revoir nos approches, regarder demain, pour épargner des vies demain. Regarder demain pour éviter des morts demain. Faire vivre la mémoire, en conclusion, c’est combattre le VIH aujourd’hui tout en se donnant les moyens de construire jour après jour la lutte contre le sida de demain.

Eric Fleutelot – avec l’aide précieuse de Veronica Noseda et Marc Dixneuf

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