Près d’une femme sur quatre qui accouche en France est née à l’étranger, et cette population rajeunit. Des travaux menés en Norvège, en Suède ou en Suisse ont montré que ces femmes recouraient moins à la contraception que celles nées dans le pays. En France, une étude portant sur des données de 2008-2009 avait déjà constaté cet écart, mais sans sans avoir les informations pour l’expliquer. C’est ce que tente le travail de Léa Rouchou, du service de gynécologie médicale et de médecine de la reproduction du CHU de Bordeaux, et supervisé par Justine Hugon-Rodin et Élie Azria. Il mesure ces différences à l’échelle nationale, puis met à l’épreuve l’explication par la précarité.
Les données proviennent de l’Enquête nationale périnatale 2021, menée régulièrement depuis 1988-89. Les informations standardisées sont recueillies dans les dossiers médicaux et par entretien auprès de toutes les femmes ayant accouché pendant une semaine de mars 2021 dans l’ensemble des maternités françaises. Sur les 13404 femmes incluses, 10723 entrent dans l’analyse, dont 2237 nées à l’étranger, soit 20,9%. Les entretiens en face-à-face, menés en maternité avant la sortie, portaient sur la dernière méthode contraceptive utilisée avant le projet de grossesse, ou avant la grossesse lorsqu’elle n’était pas planifiée. Les méthodes ont été rangées en deux groupes selon leur efficacité, telle que la définissent la Haute Autorité de santé et l’Organisation mondiale de la santé: d’un côté la contraception hormonale et le dispositif intra-utérin au cuivre, de l’autre les méthodes barrière, les méthodes dites naturelles et l’absence de méthode.
La pilule moins utilisée, et moins de contraception en général
La différence de pratique est marquée entre femmes migrantes et femmes nées en France. La contraception hormonale de courte durée, pilule en tête, était utilisée par 53,7% des femmes nées en France et 37,3% des femmes nées à l’étranger. L’absence de toute méthode concerne 11,2% des premières et 31,0% des secondes ; 93,0% des femmes nées en France et 71,4% des femmes migrantes avaient déjà utilisé une contraception au moins une fois . Entre régions de naissance, le non-recours varie peu: 24,9% pour les femmes nées dans un autre pays d’Europe, 30,7% pour celles nées en Afrique subsaharienne, 33,3% pour celles nées en Afrique du Nord, 33,9% pour les autres régions du monde.
Les méthodes de longue durée d’action, implant et stérilet, sont globalement moins utilisées par les femmes migrantes (13,6% contre 20,1%). Les femmes nées en Afrique subsaharienne font exception: 17,8% les ont utilisées, presque autant que les femmes nées en France, alors que près d’une sur trois n’utilise aucune méthode.
Après ajustement sur les facteurs classiques, âge, nombre d’enfants et niveau d’études, être née à l’étranger est associé à un rapport de cotes de 2,67 pour l’absence de contraception ou une méthode peu efficace (intervalle de confiance à 95%: 2,41-2,95).
L’écart associé à la naissance à l’étranger le plus fort dans l’année qui suit l’arrivée
La durée de résidence en France change la lecture. Pour les femmes arrivées depuis un an ou moins, le rapport de cotes ajusté monte à 9,28 (6,13-14,06) par rapport aux femmes nées en France. Il décroît ensuite avec l’ancienneté de l’installation, mais ne disparaît pas, au-delà de dix ans de résidence, il reste à 1,70 (1,46-1,76). La première année concentre donc l’essentiel de l’écart.
Les auteurs notent que la période de collecte a pu accentuer le phénomène: en mars 2021, l’épidémie de Covid-19Covid-19 Une maladie à coronavirus, parfois désignée covid (d'après l'acronyme anglais de coronavirus disease) est une maladie causée par un coronavirus (CoV). L'expression peut faire référence aux maladies suivantes : le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) causé par le virus SARS-CoV, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) causé par le virus MERS-CoV, la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) causée par le virus SARS-CoV-2. a pu freiner l’accès aux soins des femmes arrivées récemment.
La précarité sociale ne contribue que pour une petite partie à cet écart
Le cœur de l’article s’attache à quantifier la part de la précarité sociale dans l’écart observé Les auteurs ont construit un indice de précarité en quatre items: absence de revenu professionnel ou perception du RSA, couverture santé limitée ou subventionnée (aide médicale d’État ou complémentaire santé solidaire), absence de vie de couple pendant la grossesse, logement instable. Ils ont ensuite estimé quelle part de l’écart de contraception disparaîtrait si les femmes migrantes connaissaient le même niveau de précarité que les femmes nées en France.
Dans l’échantillon, 27,3% des femmes migrantes présentent au moins un critère de précarité, contre 9,4% des femmes nées en France; 27,7% sont sans emploi contre 6,3%, et 8,1% relèvent de l’aide médicale d’État.
Aligner la précarité des femmes migrantes sur celle des femmes nées en France ne ferait disparaître que 9,3% de l’écart (6,3-12,3). Autrement dit, à précarité égale, les femmes nées à l’étranger resteraient nettement plus souvent sans contraception efficace. La part de la précarité monte à 21,4% (15,8-27,0) chez les femmes nées en Afrique subsaharienne, le groupe le plus exposé, où près d’une femme sur deux (48,1%) présente au moins un critère; chez celles-ci, ce sont surtout la couverture santé limitée et le logement instable qui pèsent. Même là, la précarité reste minoritaire dans l’explication. La réponse la plus attendue des pouvoirs publics, améliorer l’accès aux droits et les conditions de vie des personnes migrantes, est nécessaire, mais cette étude montre qu’elle ne suffirait pas, à elle seule, à combler l’écart de recours à la contraception.
Ce que l’indice ne mesure pas
Restent donc les 90% que l’indice ne capte pas. Les auteurs avancent ici des hypothèses sans pouvoir les documenter avec les informations de l’enquête : le statut administratif, la barrière de la langue, les normes familiales et religieuses, la place du partenaire dans la décision, les tabous qui empêchent d’aborder le sujet en consultation. Ils citent aussi la piste la plus inconfortable pour le système de soins, celle d’un traitement différencié par les professionnels: aux États-Unis, des travaux expérimentaux ont montré qu’à histoire clinique identique, l’origine perçue d’une patiente modifie les recommandations contraceptives.
Cette piste, Élie Azria la connaît bien. Gynécologue obstétricien à la maternité Notre-Dame de Bon Secours (hôpital Paris Saint-Joseph) et dernier auteur de l’étude, il coordonne le projet BiP, financé par l’Agence nationale de la recherche, qui étudie l’effet des biais implicites des soignants sur le suivi périnatal des femmes immigrées. Son volet qualitatif, publié en février 2026, livre un résultat en demi-teinte. Dans trois maternités publiques franciliennes, le contenu des consultations prénatales s’est révélé largement défini par la standardisation du suivi obstétrical mais le ton employé et le registre des plaisanteries trahissaient la saillance des rapports de race et de classe, et les quelques situations de racisme relevées n’ont fait l’objet d’aucune prise en compte institutionnelle. Ce travail portait sur le suivi de grossesse. La consultation où se choisit une contraception, moins encadrée, reste à explorer.
L’étude basée sur l’Enquête Périnatale a ses limites: elle ne porte que sur des femmes ayant mené une grossesse à terme, elle est transversale et repose sur des déclarations. Surtout, elle exclut les 315 femmes qui ne maîtrisaient pas suffisamment le français pour l’entretien, plus souvent des femmes migrantes et plus souvent précaires. Celles pour qui la langue fait justement obstacle à la contraception sont donc celles qui manquent le plus dans les résultats: l’écart réel serait vraisemblablement plus large.
La troisième feuille de route santé sexuelle, publiée début septembre 2026, range les personnes migrantes parmi ses publics prioritaires et consacre une action aux parcours contraceptifs. Or la présente étude estime que même une couverture santé et un logement stables ne combleraient qu’une petite part de l’écart. Le reste se joue dans la langue de la consultation, dans ce que le soignant propose ou tait, dans ses attitudes et en particulier dans ces premiers temps en France. Des réponses qui demandent de l’interprétariat, de la formation et du temps de consultation, et donc des budgets dédiés.
Références
- Léa Rouchou, Justine Hugon-Rodin, Camille Le Ray, Valérie Bernard, Élie Azria et le groupe d’étude ENP2021, « Contraceptive use in France by migration background and the role of social deprivation as a mediator: A national cross-sectional study », Contraception, 2026.
- Enquête nationale périnatale, InsermInserm Institut national de la recherche médicale.
- Priscille Sauvegrain, Marguerite Cognet, Olivia Anselem, Juliette Richetin, Catherine Deneux-Tharaux, Anne Rousseau, Marie-Pierre Bonnet et Élie Azria, « Differences in hospital prenatal care between immigrant and native women in France: a qualitative study within the BiP research on racial implicit bias in perinatal care », BMC Pregnancy and Childbirth, 10 février 2026.
- Migration et soins différenciés en périnatalité: effets des biais implicites (projet BiP), Agence nationale de la recherche.
- Santé sexuelle: la troisième feuille de route enfin publiée, vih.org.
- PrEP-contraceptif: un essai décevant en Afrique du Sud, vih.org.
- Migrants d’origine subsaharienne en France: quel parcours de vie et de santé ?, vih.org.