La Stratégie nationale de santé sexuelle, adoptée en 2017 et qui s’étend jusqu’en 2030, se décline en feuilles de route successives. La première, présidée par le Pr Patrick Yeni, a couvert 2018-2020; la deuxième, présidée par le Pr François Dabis, 2021-2024. La troisième, celle qui doit conduire la stratégie à son terme, s’est fait attendre. Le comité de pilotage, coprésidé par Pascal Pugliese, infectiologue au CHU de Nice et ancien président et membre de la Société française de lutte contre le sidaSida Syndrome d’immunodéficience acquise. En anglais, AIDS, acquired immuno-deficiency syndrome. (SFLS), et Albane Gaillot, du Planning familial, avait validé ses orientations le 10 septembre 2025 et rendu ses propositions dans les délais. Elles ont ensuite été soumises aux arbitrages du ministère, où elles sont restées de longs mois: début juin, lors des Journées thématiques santé sexuelle organisées à Paris, la Direction générale de la santé (DGS) et les coprésidents avaient dû se contenter d’en présenter les grandes orientations, le texte étant «toujours en cours d’arbitrage». Il aura fallu attendre la journée mondiale de la santé sexuelle, le 4 septembre, pour que la ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, Stéphanie Rist, le publie. Le communiqué de la DGS le présente comme un document «élaboré en concertation étroite» avec les administrations, les agences régionales de santé (ARS), les associations, les professionnels de santé, les chercheurs et les personnes concernées, et fixe le cap pour quatre ans.

Cinq axes, 22 actions
Le communiqué ministériel parle de cinq «grandes priorités»: prévenir plus tôt et mieux tout au long de la vie, faciliter un accès plus simple et plus lisible à l’offre, accélérer la lutte contre le VIHVIH Virus de l’immunodéficience humaine. En anglais : HIV (Human Immunodeficiency Virus). Isolé en 1983 à l’institut pasteur de paris; découverte récemment (2008) récompensée par le prix Nobel de médecine décerné à Luc montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi. les infections sexuellement transmissibles (IST) et les hépatites virales, garantir l’accès à la contraception et à l’interruption volontaire de grossesse (IVG), mieux prendre en compte les vulnérabilités. Le document lui-même est organisé selon les cinq groupes de travail du comité de pilotage: promotion de la santé sexuelle, information, formation et éducation à la vie affective et relationnelle (EVAR école primaire) et sexuelle (EVARS pour le collège et le lycée), inscrite dans la loi depuis la rentrée scolaire 2025; parcours, dépistage, prévention biomédicale et prise en charge; chemsex; connaissances pour agir; territoires ultramarins. Cinq «leviers transversaux» les structurent: lisibilité de l’offre, simplification des parcours, lutte contre les inégalités sociales et territoriales, structuration de la recherche, évaluation.
Dans leur éditorial commun, les coprésidents revendiquent «le choix résolu d’une vision globale et positive de la santé sexuelle, qui dépasse la seule prévention des risques pour viser l’épanouissement relationnel et sexuel», et «un regard plus appuyé sur la santé reproductive, peu présente dans les feuilles de route précédentes». Ils préviennent aussi: «Les vingt-deux actions retenues représentent l’équilibre entre ambition et faisabilité.» De fait, chaque action est assortie de pilotes, de jalons annuels et de livrables, mais on chercherait en vain, sur 72 pages, une ligne de crédits: le seul montant cité est celui des 4 millions d’euros mobilisés par l’Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales (ANRS) entre 2018 et 2020. Stéphanie Rist, dans son propre éditorial, parle de «cette dernière feuille de route jusqu’en 2030», qui doit intégrer «de nouveaux enjeux, qu’il s’agisse du chemsex qui appelle des réponses coordonnées entre addictologie, santé mentale et santé sexuelle, des parcours de transition des personnes trans adultes, ou encore de l’impact du numérique sur l’accès à l’information en santé».
Le texte s’ouvre sur un bilan des deux premières feuilles de route: programme EVAR/EVARS de l’Éducation nationale publié en février 2025 et déployé à la rentrée suivante, primo-prescription de la PrEPPrEP Prophylaxie Pré-Exposition. La PrEP est une stratégie qui permet à une personne séronégative exposée au VIH d'éliminer le risque d'infection, en prenant, de manière continue ou «à la demande», un traitement anti-rétroviral à base de Truvada®. (prophylaxie pré-exposition) ouverte à tous les médecins depuis juin 2021, dispositif VIHTest devenu Mon test IST en septembre 2024, préservatifs et parcours contraceptif pris en charge à 100% pour les moins de 26 ans, délai d’IVG porté à 16 semaines d’aménorrhée en 2022 et liberté d’y recourir inscrite dans la Constitution en 2024, transformation des comités de coordination régionale de la lutte contre le VIH (COREVIH) en CoReSS (comités de coordination régionale de la santé sexuelle) en mars 2025, pérennisation en avril 2025 des quatre centres de santé sexuelle d’approche communautaire, rebaptisés centres de santé et de médiation en santé sexuelle (CSMSS).
Le VIH: dépister autrement, sortir le traitement post-exposition de l’hôpital
Pour le VIH, les auteurs de la feuille de route ne cherchent pas à embellir la situation : «l’incidence globale se stabilise et des poches de vulnérabilité demeurent». En 2024, 43% des infections ont été découvertes à un stade tardif, dont 27% à un stade avancé, et près de 10 000 personnes vivraient avec le VIH sans le savoir, alors même que 8,5 millions de sérologies ont été réalisées dans l’année. L’action n°6 mise sur des outils que d’autres pays européens utilisent déjà: biologie médicale délocalisée, tests sur sang séché, autoprélèvements, y compris pour les mineurs sans l’autorisation de leurs responsables légaux, comme le recommandait le Conseil national du sida et des hépatites virales (CNS) en 2025. Mon test ISTIST Infections sexuellement transmissibles. dont la montée en charge a été forte chez les jeunes, fera l’objet d’une évaluation coût-efficacité en 2027 (action n°7).
L’action n°10 porte sur la prévention combinée. La PrEP, «principalement utilisée par les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes», protège encore insuffisamment «les femmes, les personnes migrantes et les populations en situation de précarité»; le déploiement des formes à longue durée d’action, cabotégravir et lénacapavir, est accompagné dès 2026, dans le sillage de l’arrivée du cabotégravir injectable et du guide de prescription de la SFLS, avec une évaluation de la diversification des publics en 2027. La primo-prescription de la PrEP par les sages-femmes est renvoyée à une évaluation de l’autorisation de mise sur le marché (AMM) en 2027 (action n°2). Le traitement post-exposition (TPE), aujourd’hui prescrit et délivré uniquement à l’hôpital, doit sortir de ses murs: cadre de prescription compassionnelle en 2026, orientation systématique vers la PrEP après un recours au TPETPE Traitement (ou prophylaxie) post-exposition. Consiste à prescrire à une personne exposée à l'infection par le VIH, lors d’un accident d’exposition professionnel ou sexuel, une multithérapie d'antirétroviraux, de préférence dans les 4h qui suivent l'accident. en 2027, puis en 2028 modification des AMMAMM Autorisation de Mise sur le Marché. Procédure administrative qui autorise un laboratoire pharmaceutique à commercialiser une molécule. des antirétroviraux, extension de la prescription aux sages-femmes, aux infirmiers et aux pharmaciens, et kits de démarrage délivrés en ville.
Pour les personnes vivant avec le VIH (PVVIH), l’action n°14, intitulée «optimiser le parcours des PVVIHPVVIH Personne vivant avec le VIH et accompagner le vieillissement», confie aux CoReSS l’organisation de parcours régionaux en 2027, avec l’accès aux médecins généralistes, la simplification du renouvellement des antirétroviraux et la formation des professionnels de ville et des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD). Son objectif affiché est «l’atteinte et le maintien durable des objectifs 95-95-95 à l’horizon 2030». C’est la seule formulation de la cible 2030 pour le VIH dans tout le document (le mot «élimination» n’y est employé que pour l’hépatite C). La consultation longue de santé sexuelle pourrait être étendue au-delà de 26 ans, après saisine de la Haute Autorité de santé (HAS) en 2027 (action n°12), au motif que 86% des personnes ayant découvert leur séropositivité en 2024 avaient plus de 25 ans.
L’action n°11, que le texte qualifie de «mesure phare», reprend le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) de février 2023 sur les centres gratuits d’information, de dépistage et de diagnostic (CeGIDD) et les centres de santé sexuelle: état des lieux national en 2026, cadre national d’organisation en 2027, et cinq nouveaux CSMSS, trois en 2026 et deux en 2027, portant le maillage à neuf structures sur le modèle du Checkpoint parisien. Une animation nationale des CoReSS doit être mise en place dès 2026.
Contraception et IVG: le retour de la santé reproductive
C’est la nouveauté revendiquée par les coprésidents. La feuille de route s’appuie sur l’enquête Contexte des sexualités en France: l’usage d’un contraceptif au premier rapport, passé de 31,8% des femmes avant la légalisation de 1967 à 98,3% au milieu des années 2000, est retombé à 87,2% chez celles dont le premier rapport a eu lieu entre 2019 et 2023, et 13% des 15-17 ans déclarent n’utiliser aucun moyen de contraception. L’action n°9 y répond par des parcours: extension dès 2026 des compétences des infirmiers à la contraception d’urgence dans les CeGIDDCeGIDD Centre gratuit d’information, de dépistage et de diagnostic (CeGIDD) des infections par les virus de l'immunodéficience humaine, des hépatites virales et des infections sexuellement transmissibles. Ces centres remplacent les Centres de dépistage anonyme et gratuit (CDAG) depuis le 1er janvier 2016. et les centres de santé sexuelle, facturation directe du dispositif intra-utérin (DIU) au cuivre en contraception d’urgence et parcours «fast-track» régionaux en 2027, saisine de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) la même année pour rendre les microprogestatifs oraux accessibles sans ordonnance, saisine de la HAS sur la vasectomie hors établissement de santé et proposition au Parlement, d’ici 2030, de supprimer le délai de réflexion de quatre mois avant une contraception définitive.
Sur l’IVG, l’action n°8 assouplit dès 2026 les conditions de conventionnement pour la ville, permet en 2027 la délivrance directe des médicaments abortifs en officine hors téléconsultation, supprime le délai de carence en cas d’arrêt de travail et prend en charge les transports quand la méthode choisie n’est pas disponible à proximité. L’IVG instrumentale, «insuffisamment développée et inégalement répartie», doit être ouverte aux centres de santé sexuelle et aux maisons de santé pluriprofessionnelles, et aux sages-femmes en centre de santé, par voie législative en 2027-2028. Enfin, «malgré sa constitutionnalisation en 2024, l’IVG est encore marquée par une stigmatisation persistante, nourrie notamment par l’existence d’une clause de conscience spécifique et par des délais d’accès plus restrictifs que dans plusieurs pays européens»: le Comité consultatif national d’éthique sera saisi en 2027-2028 pour réinterroger les délais légaux et la clause de conscience, avant une proposition au législateur d’étendre les premiers et de supprimer la seconde.
Chemsex: «une réponse politique attendue», mais pas avant 2027
C’est le titre de l’axe 3, et une vraie nouveauté: «Pour la première fois dans le cadre de la Stratégie nationale de santé sexuelle, le chemsex fait l’objet d’un axe dédié.» Le groupe de travail avait pour rapporteurs Franck Barbier, de AIDES, et Niklas Luhmann, de l’ARS Île-de-France. La feuille de route reprend l’estimation du premier rapport Benyamina, en 2022, de 100 000 à 200 000 personnes concernées, décrit un phénomène qui s’étend au-delà des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH), et insiste sur ce que les risques sanitaires doivent au contexte: «la stigmatisation des usagers, le cadre pénal de l’usage de drogues, la marginalisation sociale, la solitude et le risque de violences sexuelles et sexistes, en particulier en cas d’altération du consentement».
Le calendrier, lui, est prudent. L’action n°17 prévoit un état des lieux des formations en 2026, un plan de communication national décliné sur les réseaux sociaux et les applications de rencontre en 2027, «en tenant compte des contraintes juridiques», et un catalogue national de formation en 2028. L’action n°18 structure le repérage précoce en 2026, déploie les parcours pluridisciplinaires entre santé sexuelle, addictologie et santé mentale en 2027 et les consolide en 2028. Quant au recours aux secours «sans crainte de poursuite en cas d’usage de produits illicites», il n’a droit qu’à «une réflexion juridique»: étude de faisabilité et groupe de travail interministériel santé-justice-intérieur en 2028-2029. On est loin de la «priorité structurante» pour 2026 annoncée par Stéphanie Rist le 20 février dernier, en recevant le rapport actualisé du Pr Amine Benyamina, dont AIDES et la Fédération Addiction avaient salué la convergence avec leurs propres recommandations.
AIDES: «Des orientations justes», mais «des ambitions sans moyens»
La réponse critique de AIDES, publiée dès le lendemain, porte d’abord sur le calendrier: «Avec des effets de ralentissement que l’élection présidentielle de 2027 ne va pas manquer de produire, c’est déjà près d’un an de mise en œuvre qui sera perdu», écrit l’association, qui salue pourtant «un comité de pilotage de grande qualité qui, lui, a rendu son travail dans les délais». Sur le fond, l’association reconnaît que «plusieurs orientations sont justes» pour la lutte contre le VIH comme le renforcement du dépistage, le parcours des personnes vivant avec le VIH, l’importance de la PrEP à longue durée d’action, les centres de santé et de médiation et la reconnaissance du chemsex. L’association salue d’ailleurs la publication imminente du cadre qui permettra d’ouvrir les nouveaux centres.
Mais «les éléments pratiques de la mise en œuvre de ces ambitions sont, à de rares exceptions, inexistantes». Sur le chemsex, dont AIDES a pourtant tenu la plume au sein du comité de pilotage, «le calendrier de la mise en œuvre ne répond pas à l’urgence»: «la plupart des actions ne débuteront pas avant 2027 et les évolutions légales permettant d’appeler les secours renvoyées à 2028-2029. Pendant ce temps, il y a des décès chaque semaine.»
L’association pointe ensuite un angle mort: «La feuille de route fait l’impasse sur un déterminant pourtant essentiel de la santé: l’accès aux soins et aux droits sociaux.» Les personnes migrantes y figurent parmi les publics prioritaires, mais l’aide médicale d’État, régulièrement remise en cause depuis deux ans, n’y est jamais citée, pas plus que l’accès aux droits des étrangers. Vient enfin l’inquiétude principale: «L’objectif d’élimination de la transmission du VIH à l’horizon 2030 semble avoir disparu des priorités. Si le ministère le mentionne dans son communiqué, il n’apparaît pas explicitement dans la feuille de route.» Les parcours de soins des personnes vivant avec le VIH n’y sont abordés qu’à travers l’action sur le vieillissement, alors que, «comme la mobilisation de la semaine passée l’a montré, les discriminations sérophobes n’attendent pas que les personnes vieillissent», allusion à la grève de la faim de deux militants séropositifs devant le tribunal de Reims, reçus le 2 septembre par la ministre chargée de la lutte contre les discriminations, Aurore Bergé. La sérophobie n’apparaît qu’une fois dans le document, par renvoi au plan de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT+ (DILCRAH).
La question des moyens nécessaires à la mise en place de ces politiques n’est pas une surprise pour ceux qui ont suivi l’élaboration du texte. En novembre 2025, à Lyon, Pascal Pugliese présentait déjà cette troisième feuille de route comme conçue «à moyens constants», dans un contexte de «strangulation budgétaire des associations» et de régionalisation de la stratégie, dont la priorisation se fera désormais selon le diagnostic territorial de chaque ARS. La même année, la réforme des COREVIH en CoReSS a élargi considérablement le périmètre et le tour de table de ces instances, du VIH à l’ensemble de la santé sexuelle, contraception, violences et troubles de la sexualité compris, tout en fragilisant les postes de techniciens d’études cliniques qui alimentaient les cohortes et la surveillance. La feuille de route leur confie pourtant l’essentiel de la déclinaison territoriale, des parcours des personnes vivant avec le VIH à la navigation des personnes dépistées pour une hépatite. C’est le sens de l’appel de la SFLS à «réinventer la lutte»: comment tenir le cap du VIH dans une stratégie qui couvre désormais tout le champ, avec les mêmes ressources, voire moins?
Le CNS: «Davantage une déclaration d’intentions qu’une feuille de route»
Le Conseil nationale du sida (CNS), qui doit être consulté sur les plans nationaux de santé, n’a été saisi que le 30 juillet, sur une version du texte datée du 28. Il a eu trois semaines, en plein été, pour rendre sa Note valant avis, adoptée à l’unanimité en séance plénière extraordinaire le 25 août, par une commission présidée par Nathalie Bajos, et rendue publique le 7 septembre, le jour même de la publication de la feuille de route. Le Conseil, qui siégeait au comité de pilotage en observateur, commence par les délais: «l’absence de document de programmation pendant près de deux ans est dommageable pour la dynamique d’action» de la stratégie. Il oppose les quatre mois de la phase participative, qui ont «permis la production d’un projet très construit», aux «plus de sept mois» de consolidation et d’arbitrage «alors même que l’essentiel des propositions d’actions issues de la phase d’élaboration participative ont été retenues».
Sur le fond, le CNSCNS Le Conseil national du sida et des hépatites virales (CNS) est une commission consultative indépendante composée de 26 membres, qui émet des Avis et des recommandations sur les questions posées à la société par ces épidémies. Il est consulté sur les programmes et plans de santé établis par les pouvoirs publics. Ses travaux sont adressés aux pouvoirs publics et à l’ensemble des acteurs concernés. Le Conseil participe à la réflexion sur les politiques publiques et œuvre au respect des principes éthiques fondamentaux et des droits des personnes. «souscrit à l’ensemble des objectifs», mais son jugement sur le document est sévère: il «demeure très imprécis pour la plupart des actions proposées», et ce silence «ne reflète pas la réalité des travaux préparatoires», au cours desquels des sous-actions et des jalons détaillés ont été écrits pour chacune des 22 actions. Le CNS demande la publication, «dans un délai raisonnable d’un à deux mois», d’une version détaillée des fiches-actions. La version publiée le 4 septembre conserve la structure des fiches soumises au Conseil, avec pour chaque action un contexte, des objectifs, des jalons annuels et des livrables.
Le CNS demande également que les EVARS fassent l’objet d’une évaluation, non pas uniquement sur ses résultats, mais «également des conditions de son déploiement», et regrette que les violences sexuelles soient réduites «à la mention d’une articulation avec les autres programmes existants».
Les violences sexuelles, hors champ
En effet, une autre absence, et de taille, interroge: Parmi les cinq objectifs de la stratégie de 2017 figurait celui de «lutter contre les violences sexuelles, sexistes et contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre». La feuille de route 2026-2030 précise pourtant, dans la section consacrée à son articulation avec les autres plans gouvernementaux: «La présente feuille de route ne traite pas des violences sexistes et sexuelles en tant que telles: ce champ relève du plan interministériel pour l’égalité entre les femmes et les hommes 2023-2027 et du plan de lutte contre les violences sexistes et sexuelles en santé.» Reste, au titre de la complémentarité, la valorisation des contenus de formation de la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (MIPROF) auprès des professionnels des structures de santé sexuelle et des CoReSS, le repérage des violences dans la consultation longue, et l’apprentissage du consentement confié à l’EVARS.
Le CNS «déplore que les violences sexistes et sexuelles, les discriminations liées à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre, ainsi que la prise en charge des victimes, restent quasi absentes de la Feuille de route». Que ces sujets soient traités ailleurs «ne doit pas pour autant conduire à son invisibilisation dans une stratégie dédiée à la santé sexuelle, dont elle est une composante essentielle comme le rappelle l’OMS»; les besoins des victimes en matière de repérage, d’accompagnement et de soins «devraient faire l’objet de véritables objectifs opérationnels».
Ce choix de périmètre interroge, particulièrement face à l’actualité. La feuille de route revendique une approche globale, positive et inclusive de la sexualité, «sous l’angle du plaisir, de l’autonomie et du respect des droits». Or les années qui viennent de s’écouler ont été celles de l’émergence de la dénonciations des violences sexuelles: on y vu se succéder les procès de personnalités poursuivies pour des faits répétés, les révélations sur les violences dans les crèches et les écoles, la publication de travaux sur l’inceste qui touche une part considérable des enfants, et face à tout ça, les défaillances trop nombreuses de la réponse judiciaire. Face à cela, la stratégie de santé sexuelle répond uniquement par le consentement enseigné à l’école et renvoie le reste à d’autres plans, dont le premier arrive à échéance en 2027. Apprendre aux enfants à dire ce qu’ils ont subi et à affronter ce que cette parole déclenche dans la famille ou la classe, garantir des services de prise en charge après les violences, articuler la santé sexuelle avec la loi-cadre dite «intégrale» contre les violences sexuelles que réclament les associations féministes: autant de jonctions que le texte présenté n’opère pas. La compréhension de la sexualité a évolué : Impossible pour les générations actuelles de penser la sexualité uniquement comme un champ d’épanouissement; elle est aussi un champ d’oppression et, à cause des agissements criminels d’un grand nombre d’hommes, elle peut être source de très longues et douloureuses souffrances. Une politique de santé sexuelle qui ne tiendrait compte que d’un côté de cette réalité risque de passer pour hémiplégique.
Reste que le texte existe enfin, et qu’il engage l’État jusqu’en 2030. Les coprésidents promettent d’accompagner sa mise en œuvre, d’évaluer la stratégie 2017-2030, de «renforcer ce qui fonctionne, abandonner ce qui ne marche pas et préparer l’après-2030». Les acteurs de terrain ont désormais quatre ans, et une élection présidentielle, pour le faire vivre.
Références
- Feuille de route santé sexuelle 2026-2030 (PDF, 72 pages), ministère de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, 4 septembre 2026
- Communiqué de presse de la DGS, 7 septembre 2026
- Stratégie nationale de santé sexuelle 2026-2030: des ambitions sans moyens, communiqué de AIDES, 8 septembre 2026
- Note valant avis sur la Feuille de route 2026-2030 de la Stratégie nationale de santé sexuelle, Conseil national du sida et des hépatites virales, adoptée le 25 août 2026 (PDF), communiqué du 7 septembre 2026
- Rapport ministériel sur le chemsex: la Fédération Addiction et AIDES saluent une convergence, AIDES, 2026
- Stratégie nationale de santé sexuelle, feuille de route 2025-2030, présentation de Pascal Pugliese, Lyon, 19 novembre 2025
- La santé sexuelle mérite une approche globale en France, François Dabis, BEH n°12-13, 26 mai 2026
- VIH et santé sexuelle: la SFLS appelle à «réinventer la lutte», vih.org, 26 novembre 2025
- Apports des cohortes hier, aujourd’hui, demain, vih.org, 9 décembre 2025
- PrEP injectable: la SFLS publie son guide de prescription, vih.org, 9 avril 2026
- «Mon test IST»: le dépistage des IST disponible sans ordonnance, vih.org, 4 septembre 2024