Vaccination HPV : faut-il passer à l’obligation ?

Les papillomavirus humains (HPV) provoquent chaque année en France près de 7 000 cancers et plus de 1 000 décès, qui pourraient être évités par la vaccination des adolescents. La couverture plafonne pourtant à 35% chez les filles et 27% chez les garçons, loin des 80% atteints en Australie, au Royaume-Uni ou au Portugal. Pour Mélanie Heard (Terra Nova), ce retard tient moins à la défiance des familles qu’à l’hésitation politique d’une action publique qui n’ose pas trancher entre recommandation et obligation.

Les HPV causent en France environ 7 000 cancers et plus de 1 000 décès par an. Le vaccin, sûr et efficace, administré avant 14 ans, permet d’éradiquer ces pathologies. L’Australie, le Royaume-Uni, le Portugal l’ont démontré en atteignant des couvertures supérieures à 80 %. La France plafonne à 35 % chez les filles et 27 % chez les garçons pour la génération née en 2012, la première à avoir bénéficié d’une offre vaccinale scolaire universelle en 5e depuis 20231. À ce rythme, selon une étude publiée en 2025, la France n’atteindrait le seuil des 90 % de couverture qu’en 2035, lorsque la génération née en 2020 aura 15 ans. Pourtant, c’est la génération qui a aujourd’hui 20 ans, née au moment de l’arrivée du vaccin sur le marché, qui aurait dû être la première à en bénéficier2.

Un retard d’abord politique

Les explications avancées sont connues: défiance vaccinale, culture médicale française curative plutôt que préventive, tabous moraux autour de la sexualité des ados. Mais ces hypothèses peinent à convaincre totalement et d’autres pays, non dénués de handicaps eux non plus, obtiennent de bien meilleurs résultats. La thèse développée ici est que l’échec relatif du programme HPV tient d’abord à l’hésitation politique de l’action publique elle-même, et notamment au flou entre recommandation, systématicité et obligation.

Recommandation sans obligation : un signal brouillé

Le calendrier vaccinal français distingue ce qui est obligatoire, ce qui est recommandé, et ce qui est possible. La vaccination HPV entre dans la deuxième catégorie. Or dans les familles, un vaccin recommandé mais non obligatoire tend à être perçu comme facultatif: sans doute suffisamment bénéfique au plan collectif pour être remboursé, mais pas assez important pour être exigé. Ce brouillage normatif est peut-être particulièrement problématique à l’adolescence, période où le suivi médical en ville est plus lâche que dans l’enfance et où seule l’école constituerait un levier d’équité et d’universalité sans équivalent depuis la fin du service militaire.

Quand la vaccination devient un choix parental intime

Dans les pays les plus riches, les mêmes parents qui hésitent à faire vacciner leur enfant ado contre les HPV et les méningites passent aussi un temps considérable à choisir sa «routine skincare». La sociologue Jennifer Reich montre dans le New York Times que les parents vivent désormais la vaccination comme une décision intime, relevant de leur responsabilité individuelle de «coachs bien-être» de leur enfant3. Elle écrit qu’une approche sélective des vaccins «est tout à fait logique dans une culture qui insiste sur le fait que la santé est le résultat d’un travail acharné et de décisions éclairées de la part des consommateurs». Si un vaccin est recommandé, le signal reçu est que chacun est reconnu pour compétent d’y recourir ou non.

Le paradigme de l’hésitation vaccinale, longtemps central dans l’analyse des comportements, apparaît dès lors insuffisant: on peut se vacciner tout en doutant, ou refuser non par défiance radicale, mais par sur-responsabilisation parentale. Heidi Larson le reconnaît elle-même en 2022 dans Nature: le terme désigne «un état psychique changeant d’indécision» plutôt qu’un comportement effectif, et «la distinction entre la nature affective de l’hésitation vaccinale dans la prise de décision, et sa traduction en comportement, est cruciale»4. La question est donc: faut-il continuer, comme y incitait ce cadre d’analyse, à agir sur les affects par la conviction, ou bien choisir d’agir désormais directement sur les comportements par des dispositifs plus contraignants ?

Communication et conviction : les leviers sont connus, les résultats insuffisants

Dès lors que le choix politique est celui de la conviction, le levier clé de l’efficacité devient logiquement celui de l’information et de la communication. Et sur ce terrain, les données sont disponibles et précises.

L’enquête PrevHPV, première étude à grande échelle sur la vaccination scolaire HPV en France, a testé différents messages de promotion du vaccin auprès des parents selon la méthode des choix discrets5. La mention d’une couverture vaccinale à 80% déjà atteinte dans d’autres pays avait un fort impact positif sur l’adhésion (OR 1,92), de même, dans une moindre mesure, que l’idée qu’elle serait déjà atteinte en France (OR 1,65). L’évocation d’une probable «élimination» de la maladie à terme améliorait nettement l’adhésion par rapport à la perspective d’un bénéfice limité à son propre enfant (OR 1,33). En revanche, la perspective d’une «protection pour les autres» demeurait sans effet sur la motivation (OR à 1,00). Quant à l’idée fréquemment avancée selon laquelle l’association entre HPV et vie sexuelle nuirait à l’adhésion des parents, elle ne semble pas pertinente: le message qui affirme que l’immunogénicité est meilleure avant 14 ans motive l’adhésion (OR 1,56), et celui qui requiert la vaccination «avant toute relation sexuelle» n’a pas d’impact significatif (OR 1,20, IC à 95%: 0,94-1,51).

Ces résultats indiquent qu’une stratégie de conviction mieux calibrée pourrait améliorer les taux actuels. Mais une revue systématique de 168 études6 retient comme stratégies ayant montré une amélioration de l’adhésion: des campagnes de sensibilisation communautaires, des formations des professionnels de santé, l’intégration scolaire avec l’engagement des équipes pédagogiques, la mobilisation de la médecine scolaire, ou encore des systèmes de rappel et de relance par SMS7. Toutes ces interventions sont connues, documentées, mais elles n’irriguent pas les circulaires d’organisation de la vaccination à l’école ni les pratiques dans les établissements depuis 2023. C’est pourquoi la question d’un approfondissement de la stratégie de vaccination scolaire se pose désormais.

Opt-in et opt-out : une distinction que le débat français ignore

Le débat public accentue volontiers, s’agissant de la vaccination des enfants, l’enjeu du consentement des parents: moment clé d’information, la recherche de ce consentement parental est au cœur de tout programme. Or la littérature internationale distingue deux grands types de programmes en santé publique, selon une distinction entre régimes de consentement. L’opt-in (en vigueur en France) exige un consentement parental explicitement formulé: si les parents ne répondent pas, l’enfant n’est pas vacciné. L’opt-out présume le consentement acquis par défaut: l’enfant est vacciné sauf opposition expresse et motivée des parents, avec dans certains cas une liste restrictive de motifs légitimes (contre-indication médicale, religion, raisons dites morales…) dont la liste est alors débattue.

Pour HPV, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a formulé dès 2016 la supériorité des stratégies opt-out8 : «En général, les pays ont obtenu de meilleurs résultats en matière de vaccination contre le HPV lorsque le consentement est opt-out; plusieurs pays sont passés à une approche opt-out après avoir essayé pendant un an une approche opt-in. En outre, les pays ont généralement constaté que la longueur des procédures de consentement a conduit certains enfants à manquer l’occasion d’être vaccinés.» Rappelons que ces stratégies ne sont pas étrangères aux pratiques françaises de santé publique: les politiques de dépistage systématique, de santé scolaire, ou encore par exemple le certificat prénuptial en vigueur jusqu’en 2007 opéraient précisément sur ce mode opt-out. L’idée s’est pourtant imposée que cette modalité ne serait pas acceptable au regard des valeurs ou du droit, comme le note par exemple l’équipe PrevHPV, pour qui le passage à une stratégie opt-out, bien que souhaitable au regard des données, «n’est pas juridiquement autorisé en France»9. Ce qui renvoie directement à la marche suivante dans la systématicité: celle de l’obligation.

Si convaincre ne suffit pas, faut-il obliger ?

Pour HPV, plusieurs scénarios sont possibles: vaccination systématique opt-out par défaut avec exemptions éventuelles, paquet vaccinal adolescent élargi dans lequel HPV en viendrait à être tenu comme incontournable et automatique en même temps que les rappels DTP, ou bien obligation conditionnant l’accès au collège.

Cette option est documentée et revient aujourd’hui dans le débat public en France. La Ligue contre le cancer a ainsi demandé en avril 2025 que la vaccination HPV soit rendue obligatoire: «C’est la seule manière d’assurer une couverture universelle, d’éliminer les inégalités et d’éradiquer les cancers HPV»10.

Contrairement aux idées reçues, l’obligation n’est pas l’inverse de la conviction en démocratie, car elle n’est pas synonyme de contrainte. Comme le montre le philosophe Bruno Bernardi dans Le principe d’obligation11, obliger en démocratie, c’est exprimer une volonté collective, non contraindre arbitrairement. L’incontournable jurisprudence américaine Jacobson v. Massachusetts rappelle que l’obligation vaccinale est légitime lorsqu’elle est proportionnée à ses bénéfices pour le bien commun. Comme l’écrit dans le New England Journal of Medicine James Colgrove, spécialiste de l’équilibre entre libertés individuelles et bien commun en santé publique: «Il est presque certain qu’en imposant la vaccination HPV, on obtiendra une protection plus étendue contre la maladie que les politiques qui reposent exclusivement sur la persuasion et l’éducation»12.

Le débat politique : un retour à l’agenda

Emmanuel Macron lui-même, en annonçant en février 2023 à Jarnac la vaccination HPV au collège, avait dit préférer d’abord «un travail de conviction, pour généraliser par l’adhésion», tout en précisant ne pas exclure l’obligation «si on n’atteint pas les 80%», car «il n’y a pas de tabou» et «avoir des vaccins obligatoires c’est très utile»13. Or les résultats 2025 montrent que cet objectif est hors de portée pour les générations concernées.

Dans d’autres dossiers de santé publique, la question de l’obligation se pose aujourd’hui avec acuité: la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS) pour 2026 a d’ailleurs franchi le pas en étendant l’obligation vaccinale contre la grippe et en créant une nouvelle obligation contre la rougeole chez les soignants, en retenant précisément le même argument de couverture insuffisante malgré la recommandation.

Quel idéal de vaccination scolaire ?

Les résultats récents de la campagne scolaire HPV signalent une forme d’auto-censure péjorative des autorités sanitaires et scolaires à l’égard de l’obligation, démonisée; mais ceci témoigne alors d’une faible incarnation de la confiance publique dans la force du lien qui unit la science et le progrès social. À l’heure où la légitimité de la vaccination est méthodiquement sapée par l’administration Trump outre-Atlantique et par la communauté antivax sur les réseaux sociaux, il serait urgent non seulement de vacciner au mieux nos enfants, mais aussi de leur enseigner, grâce au vecteur d’universalité que constitue la vaccination à l’école, combien le progrès scientifique et la santé publique solidaire qu’il permet sont des biens communs précieux qui permettent à chacun de prendre soin des autres en prenant soin de soi, et réciproquement. Pareil objet proprement politique mérite que l’école en soit le fer de lance, et qu’elle assume que la poursuite du bien commun, de fait, nous oblige.

Article original : « Vaccination : un regain d’intérêt pour l’obligation ? Le cas HPV comme révélateur des choix politiques », La Grande Conversation / Terra Nova, janvier 2026.

Références

  1. Données Santé publique France, décembre 2025: santepubliquefrance.fr ↩︎
  2. Gountas I. et al. (2025), «Estimating the time required to reach HPV vaccination targets across Europe», Expert Review of Vaccines, 24(1), 165-172: tandfonline.com ↩︎
  3. Jennifer Reich, «The Logic of Vaccine Hesitancy», New York Times, 30 septembre 2025: nytimes.com ↩︎
  4. Larson H. et al. (2022), «Addressing the vaccine confidence gap», Nature Human Behaviour : nature.com ↩︎
  5. Résultats PrevHPV sur les messages vaccinaux (méthode des choix discrets) : doi.org/10.1007/s40271-024-00687-6 ↩︎
  6. Revue systématique de 168 études sur les stratégies d’adhésion à la vaccination HPV : tandfonline.com ↩︎
  7. Résultats PrevHPV (août 2025), BMJ Public Health : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov ↩︎
  8. OMS, HPV Vaccine Communication, 2016: iris.who.int ↩︎
  9. Équipe PrevHPV, Journal of Infection and Public Health, 2025 : sciencedirect.com ↩︎
  10. Philippe Bergerot, Ligue contre le cancer, avril 2025 : ligue-cancer.net ↩︎
  11. Bruno Bernardi, Le principe d’obligation, Éditions de l’EHESS, 2007. ↩︎
  12. James Colgrove, «The ethics and politics of compulsory HPV vaccination», New England Journal of Medicine : nejm.org ↩︎
  13. Verbatim Emmanuel Macron, Jarnac, 28 février 2023 (minute 29:45): elysee.fr ↩︎