La dermatophilose est une vieille connaissance des vétérinaires. Causée par Dermatophilus congolensis, une bactérie actinomycète à Gram positif, elle se manifeste chez les bovins, les ovins et les chevaux par des croûtes superficielles que les éleveurs des régions tropicales appellent «gale de boue» ou «dermatite des pâturages».
Chez l’humain, elle est exceptionnelle et considérée comme une zoonose accidentelle : la littérature ne la décrit que chez des éleveurs, des chasseurs, des vétérinaires ou des cavaliers, après contact direct avec un animal infecté, l’un des derniers cas publiés concernant un voyageur revenu de Thaïlande. Aucune transmission interhumaine n’avait jamais été documentée.
C’est précisément ce double constat, l’absence de tout contact animal et la concentration des cas dans des réseaux sexuels, qui a alerté les cliniciens lyonnais et barcelonais.
Deux foyers, des souches quasi identiques
Les deux séries paraissent en prépublication dans Emerging Infectious Diseases, la revue des Centers for Disease Control and Prevention (CDC, l’agence fédérale américaine de santé publique). À Lyon, l’équipe des Hospices Civils rapporte neuf cas vus en consultation d’infections sexuellement transmissibles entre décembre 2025 et février 2026. Tous étaient des HSHHSH Homme ayant des rapports sexuels avec d'autres hommes. urbains, âgés de 22 à 63 ans (médiane 50 ans), sans exposition professionnelle au bétail. À Barcelone, l’unité IST/VIH de l’hôpital Vall d’Hebron décrit elle aussi neuf cas, entre décembre 2025 et mars 2026, chez des HSH cisgenres d’âge médian 47 ans.
Le séquençage du génome entier donne au dossier sa solidité. À Lyon, huit isolats sur neuf ont été séquencés et ne différaient que de 1 à 5 mutations ponctuelles. À Barcelone, les sept isolats analysés s’écartaient de 0 à 4 mutations seulement. Dans les deux villes, cette proximité signe une source commune et des chaînes de transmission courtes, et non des contaminations indépendantes. «La combinaison de la proximité génomique des huit isolats séquencés et des expositions sexuelles partagées suggère une transmission interhumaine au sein des réseaux sexuels», concluent les auteurs lyonnais. Au-delà des neuf cas publiés, le bilan s’est alourdi semaine après semaine. Interrogé par la revue STAT News à la mi-mai, Matthieu Degreze faisait état de vingt-cinq cas, à Lyon, Paris, Bordeaux, Saint-Étienne et Annecy. Un mois plus tard, un coauteur de l’étude évoquait auprès du Parisien une quarantaine de cas, dont une trentaine à Lyon, recensés entre janvier et juin.

Des lésions là où le corps touche le corps
Le tableau clinique tranche avec la forme vétérinaire. Plutôt que les croûtes épaisses de l’animal, les médecins observent des papules érythémateuses, parfois pustuleuses ou squameuses, d’allure folliculite. La Société française de dermatologie, qui a relayé l’alerte auprès des praticiens, en donne une description plus fine : des lésions maculeuses ou discrètement papuleuses, coiffées d’une squame ou d’une squame-croûte d’aspect feuilleté ou ostracé, parfois franchement pustuleuses, folliculaires ou non, sur les zones pileuses comme sur les surfaces glabres. À Lyon, elles siégeaient surtout sur la région génitale (verge, scrotum, pubis : huit patients sur neuf), le tronc, la barbe et le pourtour de la bouche, les membres inférieurs, plus rarement la marge anale, sans atteinte des muqueuses. À Barcelone, mêmes localisations : organes génitaux, cuisses, aine, barbe. Toutes correspondent aux zones de contact pendant les rapports. L’évolution est restée bénigne, sans signe général sauf chez un patient lyonnais fébrile, le prurit, d’intensité variable, étant le principal symptôme.
Cette présentation pose un problème de diagnostic différentiel. Les médecins lyonnais citent la folliculite à staphylocoque, la dermatophytie sexuellement transmissible à Trichophyton mentagrophytes de génotype VII, la folliculite à Klebsiella aerogenes, la syphilis secondaire, le mpox et le molluscum contagiosum, la SFD ajoutant le psoriasis en gouttes. Le risque de confusion avec le mpox revient dans les deux études, mais Vicente Descalzo, interniste à Barcelone et premier auteur de l’article espagnol, le juge limité pour des praticiens aguerris : «Si vous travaillez dans une consultation ISTIST Infections sexuellement transmissibles. vous savez vraiment comment se présente le mpox», a-t-il déclaré à STAT News. Un détail invite cependant à la prudence sur l’immunité : à Lyon, un patient a développé une seconde infection à D. congolensis sur les fesses huit semaines après la première, sur un site différent et après de nouvelles fréquentations du même sauna, ce que les auteurs interprètent comme une réinfection plutôt qu’une rechute.
Le diagnostic de certitude repose sur la culture bactérienne, et il échappe facilement au laboratoire si le clinicien n’a pas signalé sa suspicion. Les prélèvements les plus rentables sont les croûtes ou les écouvillons recueillis après frottage vigoureux des lésions. Mises en culture sur gélose au sang, les colonies de D. congolensis mettent parfois une quarantaine d’heures à pousser et présentent un aspect caractéristique, adhérent et rugueux. À l’examen microscopique, la bactérie forme des filaments ramifiés à Gram positif dont les cloisonnements dessinent une image dite «en rails de chemin de fer». L’identification se fait par spectrométrie de masse (MALDI-TOF) lorsque l’espèce figure dans la base de données, ou par séquençage génomique, notamment de l’ARN ribosomique 16S, dans les cas difficiles. La Société française de dermatologie insiste sur ce point : faute de dialogue entre clinicien et microbiologiste, ces colonies passent parfois inaperçues, surtout lorsqu’un staphylocoque les accompagne et masque l’infection. À Lyon, quatre des neuf patients hébergeaient ainsi un Staphylococcus aureus ou un S. lugdunensis en plus de la dermatophilose.
Le sauna et l’humidité, une piste sérieuse mais pas une preuve
Un même élément ressort des deux foyers : la plupart des hommes avaient fréquenté un sauna dans les jours précédant l’éruption, sept sur neuf à Lyon, huit sur neuf à Barcelone. La biologie de la bactérie rend l’hypothèse plausible. Son cycle repose sur deux facteurs, de petites abrasions cutanées et l’humidité, qui réveillent des zoospores mobiles capables de pénétrer l’épiderme. «L’humidité est un facteur très important de développement de Dermatophilus congolensis», rappelle Didier Pin, vétérinaire à VetAgro Sup et remercié par l’équipe lyonnaise pour son expertise. De là à désigner les saunas, les chercheurs s’en gardent. Faute de prélèvements d’environnement et de dépistage de portage, ils ne tranchent pas entre une contamination par contact direct, jugée la plus probable au vu de la localisation des lésions, et une transmission indirecte par des surfaces souillées. À Lyon, la durée d’incubation a été estimée entre 3 et 14 jours, avec une médiane autour de 6,7 jours.
Peut-être une espèce inconnue
L’analyse génomique barcelonaise réserve la principale surprise. Comparés à une quarantaine de génomes de D. congolensis issus de bovins de Saint-Kitts-et-Nevis et à la souche de référence isolée en République démocratique du Congo, les isolats des patients forment un groupe nettement à part, distant de plus de 20 000 mutations de la souche connue la plus proche. Leur identité nucléotidique moyenne avec la référence tombe à 94,55%, sous le seuil de 95 à 96% qui sépare deux espèces, et l’hybridation ADN-ADN numérique à 58,7%, loin du seuil de 70 %.
Les auteurs en concluent que ces souches sont « génétiquement distinctes des souches de D. congolensis décrites à ce jour » et pourraient constituer un nouveau taxon de Dermatophilus, tout en soulignant qu’une caractérisation taxonomique complémentaire reste nécessaire avant de définir formellement une nouvelle espèce. À Lyon, l’identification s’est arrêtée à D. congolensis par spectrométrie de masse, sans cette plongée phylogénétique. Si l’hypothèse barcelonaise se confirme, elle changerait la lecture de l’épisode : non plus une zoonose classique qui déborde vers l’humain, mais la circulation d’un agent jusqu’ici inconnu, adapté à une diffusion interhumaine.
TMvii, l’autre IST émergente chez les HSH
La dermatophilose n’est pas la seule infection cutanée à se diffuser par voie sexuelle dans la communauté HSH. Aux États-Unis, l’attention se porte depuis 2024 sur une teigne, donc une infection fongique et non bactérienne, due à Trichophyton mentagrophytes de génotype VII (TMvii). L’agent est différent de Dermatophilus congolensis, mais le profil épidémiologique est jumeau : transmission de peau à peau lors des rapports, prédominance chez les HSH, lésions en plaques arrondies sur les organes génitaux, les fesses, le tronc et les membres.
Repérée en Europe en 2023 chez des hommes de retour d’Asie du Sud-Est, la teigne TMvii a donné son premier cas américain à New York en 2024, avant une bouffée épidémique dans le Minnesota à partir de juillet 2025 (au moins une trentaine de cas, alerte sanitaire de l’État en février 2026). Contrairement à la dermatophilose, son traitement est long : un antifongique oral comme la terbinafine, parfois jusqu’à trois mois, ce qui rend le diagnostic précoce déterminant. Les Centers for Disease Control and Prevention et l’Institut de santé mondiale de l’université Duke ont diffusé début 2026 des fiches pratiques pour les cliniciens et le grand public. Tom Carpino, chercheur à Duke, y voit «les ingrédients d’une épidémie sérieuse qui passe sous les radars», faute de dépistage à grande échelle, et insiste sur la nécessité de lutter contre la stigmatisation pour ne pas dissuader les patients de consulter.
Une émergence dans le sillage du mpox et de la PrEPPrEP Prophylaxie Pré-Exposition. La PrEP est une stratégie qui permet à une personne séronégative exposée au VIH d'éliminer le risque d'infection, en prenant, de manière continue ou «à la demande», un traitement anti-rétroviral à base de Truvada®.
Les deux équipes inscrivent leur observation dans une série désormais familière. Avant la dermatophilose, le virus du mpox en 2022, puis la teigne sexuellement transmissible à Trichophyton mentagrophytes et la folliculite à Klebsiella aerogenes, sans oublier une souche multirésistante de Shigella, ont émergé selon le même schéma, au sein de réseaux sexuels masculins denses. Les auteurs barcelonais y voient la conséquence de la complexité de ces réseaux, et les Lyonnais relient l’apparition de nouvelles dermatoses transmissibles à l’évolution des pratiques à l’ère de la prophylaxie préexposition (PrEP). Le profil des patients va dans ce sens : beaucoup étaient sous PrEP ou vivaient avec le VIHVIH Virus de l’immunodéficience humaine. En anglais : HIV (Human Immunodeficiency Virus). Isolé en 1983 à l’institut pasteur de paris; découverte récemment (2008) récompensée par le prix Nobel de médecine décerné à Luc montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi. plusieurs cumulaient des antécédents d’IST, et trois Barcelonais rapportaient un usage de produits en contexte sexuel (chemsex).
Sur le plan thérapeutique, la nouvelle est rassurante. Les patients lyonnais ont guéri en sept jours sous amoxicilline ou pristinamycine orale, les Barcelonais sous céfadroxil, sans hospitalisation ni complication et sans rechute à plusieurs semaines. Les tests de sensibilité montrent une bactérie vulnérable à de nombreuses familles d’antibiotiques, dont les bêtalactamines, les cyclines et les macrolides, la mupirocine en application locale faisant exception. La sensibilité à la doxycycline (les antibiogrammes barcelonais retrouvent une concentration minimale inhibitrice inférieure à 0,12 mg/L) pose une question que ni l’une ni l’autre équipe n’aborde : celle de l’effet éventuel de la doxycycline en prophylaxie postexposition (doxyPEP), déjà utilisée par une partie des HSH, sur la circulation de cette bactérie. Aucune donnée ne permet d’y répondre à ce stade.
Reste l’inconnue qui décidera de la suite. Les chercheurs ignorent si un homme infecté mais sans lésion peut déjà transmettre la bactérie, et la nature exacte de l’agent n’est pas tranchée. L’équipe barcelonaise plaide pour une surveillance transfrontalière, plusieurs de ses patients ayant eu des rapports lors de séjours à Londres, Toulouse, Vienne ou Budapest. Tant que ces questions restent ouvertes, la dermatophilose demeure un signal à surveiller plus qu’une menace avérée.
Références
- Degreze M, Durupt F, Ibranosyan M, Maucotel A-L, Lapendry A, Gouillon L, Godinot M, Bonjour M. « Suspected Sexual Transmission of Dermatophilosis among Men Who Have Sex with Men, Lyon and Paris, France, 2025–2026 ». Emerging Infectious Diseases (CDC), vol. 32, n° 6, juin 2026. DOI : 10.3201/eid3206.260401. Texte intégral
- Descalzo V, Moreno-Mingorance A, Álvarez-López P, et al. « Suspected Sexual Transmission of Dermatophilosis among Men Who Have Sex with Men, Barcelona, Spain, 2025–2026 ». Emerging Infectious Diseases (CDC), vol. 32, n° 6, juin 2026. DOI : 10.3201/eid3206.260476. Texte intégral