Depuis sa première implantation en France en 2004, le moustique tigre (Aedes albopictus) n’a cessé de gagner du terrain. Cette espèce originaire des forêts tropicales d’Asie, capable de pondre des œufs résistants au froid (conçus en diapause) et de tirer parti des points d’eau créés par l’homme, est aujourd’hui installée dans 30 des 45 pays européens recensés par le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC). Avec elle progresse le risque de transmission autochtone d’arboviroses : la France et l’Italie ont ainsi connu plusieurs foyers de dengue et de chikungunya ces dernières années, dont l’épidémie de Fano (Italie) en 2024 et une flambée de chikungunya en France en 2025.
Plusieurs travaux ont déjà exploré, à l’échelle européenne, l’avenir du moustique tigre et des arbovirosesArbovirose Les arboviroses sont des maladies virales dues à des arbovirus transmis obligatoirement par un vecteur arthropode (moustique, moucheron piqueur, tique) à des hôtes vertébrés (mammifères, oiseaux), d’où leur nom adapté de l’anglais : ARthropod-BOrne virus. qu’il transmet. Mais aucun ne s’était encore penché spécifiquement sur la France avec une approche combinant plusieurs scénarios climatiques et démographiques et des projections à haute résolution (environ 8 km). C’est l’objectif de l’étude conduite par Andrea Radici et ses collègues du laboratoire MIVEGEC (Université de Montpellier, IRD, CNRS), en collaboration avec le CIRAD, l’INRAE et l’ICTP de Trieste, publiée dans Global Change Biology. Du fait de son climat très contrasté — méditerranéen, océanique, continental, alpin — et de son exposition à de nombreuses introductions de cas importés, la France constitue un terrain d’étude particulièrement pertinent pour anticiper la trajectoire de cette « maladie tropicale » en Europe tempérée.
Méthode
Les chercheurs ont construit un modèle couplant la dynamique du moustique à un module épidémiologique estimant les cas secondaires de dengue après l’introduction d’un cas importé. Calé sur les cas autochtones notifiés par Santé publique France en 2024 et 2025 en Provence-Alpes-Côte d’Azur, le modèle a été corrigé pour tenir compte d’une capacité de charge des gîtes moins que proportionnelle à la densité de population, notamment en zones urbaines denses.
Le modèle a ensuite simulé l’évolution du moustique et du risque de dengue jusqu’en 2085 selon deux scénarios :
- Forte pression (« HP ») : émissions RCP8.5 et forte croissance démographique Insee ;
- Pression médiane (« MP ») : émissions RCP4.5 et stagnation démographique.
Pour chaque scénario, trois modèles climatiques régionaux (« froid », « intermédiaire » et « chaud ») ont représenté l’incertitude climatique sur trois périodes : 2026-2045, 2046-2065 et 2066-2085. Les simulations ont estimé l’adéquation climatique du moustique, la densité d’adultes, la durée de la saison de transmission et les cas secondaires attendus en conditions maximales de transmission.
Résultats
Un climat et une démographie qui se transforment. Le scénario HP prévoit une hausse de température de 0,9 °C dès 2026-2045, pouvant atteindre 3 °C en fin de siècle par rapport à la période 1986-2005 ; la population française hors Outre-Mer y atteindrait 75,2 millions d’habitants en 2070, concentrée dans les grandes villes et le long des façades atlantique et méditerranéenne. Le scénario MP prévoit une hausse plus modérée (jusqu’à 1,8 °C) et une population stabilisée autour de 65 millions d’habitants, avec une concentration croissante dans les zones déjà urbanisées au détriment des campagnes, notamment dans le nord-est du pays.
Une France presque entièrement propice à l’installation du moustique tigre. Entre 1986 et 2005, environ un quart du territoire était déjà climatiquement propice à l’installation d’Ae. albopictus. Dans le scénario HP, cette proportion grimpe à 92 % (89-96 % selon le modèle climatique) d’ici 2066-2085 : seuls les massifs alpins et pyrénéens resteraient hors d’atteinte. Dans le scénario MP, l’extension est plus rapide à court terme mais plafonne autour de 72 % (49-89 %) en fin de siècle, laissant subsister des zones rurales du nord et du nord-ouest —Champagne-Ardenne, plateau picard, massif armoricain, collines normandes — relativement épargnées.

La saison de transmission de la dengue s’allonge nettement. Historiquement cantonnée au pourtour méditerranéen et à la Corse (12 % du territoire), la zone à risque de transmission autochtone (au moins une semaine par an où R0R0 Le taux reproduction de base d’un virus ou R0, estime combien de personnes en moyenne sont infectées par une personne infectée. Supérieur à 1, il indique qu’un malade va infecter plus d’une personne et donc que l’épidémie va progresser. Inférieur à 1, les malades infectent moins de personnes et l’épidémie peut régresser. > 1) s’étendrait, dans le scénario HP, à 80 % (71-95 %) du territoire d’ici la fin du siècle. Dans le modèle climatique le plus chaud, la saison de transmission pourrait démarrer dès le mois d’avril sur le littoral méditerranéen. Le scénario MP conduit à une extension plus limitée mais tout de même substantielle, autour de 47 % (31-82 %) du territoire en fin de siècle (notons que l’intervalle d’incertitude est très large).

Des épidémies plus importantes, surtout en zone rurale. Le nombre de cas secondaires simulés après l’introduction d’un cas de dengue augmenterait sensiblement partout, mais c’est en zone rurale que la hausse serait la plus marquée : à Montarnaud, commune rurale proche de Montpellier, le nombre moyen de cas secondaires passerait de 12,3 à 31,6 dans le scénario HP en fin de siècle, contre une hausse plus modeste à Montpellier même (de 2,4 à 10). Ce résultat, à première vue contre-intuitif, s’explique par la façon dont le modèle relie densité de population, capacité d’accueil des gîtes larvaires et taux de piqûre : en ville, la capacité de charge croît moins vite que la population, tandis que le taux de piqûre par habitant diminue quand la densité humaine augmente — deux mécanismes qui limitent le R0 en zone dense par rapport aux campagnes environnantes. Ce constat rejoint la distribution observée des foyers d’arboviroses en Europe, qui touchent rarement les centres urbains les plus denses.

Vers une activité du moustique toute l’année sur certains littoraux ? Sur les sites les plus chauds, comme Nice, le réchauffement pourrait rendre viable, d’ici la fin du siècle, une population de moustiques sans diapause, active toute l’année (« homodynamique ») plutôt qu’hibernant sous forme d’œufs. Ce phénomène resterait toutefois marginal à l’échelle nationale (0,2 à 0,7 % du territoire dans le scénario HP) et concentré dans les zones urbaines chaudes et densément peuplées du littoral méditerranéen et basque.
Des vagues de chaleur qui peuvent aussi freiner le moustique. Dans les modèles climatiques les plus chauds, les chercheurs observent, l’été, un recul temporaire des populations adultes dans certaines régions déjà très chaudes — le moustique tigre supportant mal les températures extrêmes (au-delà de 36-40 °C selon la littérature). Ce phénomène, également documenté par d’autres études en Italie et en Espagne, pourrait induire une interruption brusque et imprévisible de la saison des moustiques en été, mais celle-ci se prolongerait au printemps et à l’automne en raison des températures plus douces.
Le climat, facteur largement dominant. Une analyse de sensibilité, isolant l’effet du climat de celui de la démographie, montre que plus de 99 % des variations simulées sont imputables aux trajectoires climatiques. La croissance démographique, même dans son scénario le plus dynamique, ne contribuerait que marginalement (moins de 1 point de pourcentage) à l’extension des zones à risque.
Discussion
Ces résultats confirment et affinent, à l’échelle nationale et à haute résolution, des travaux antérieurs menés à l’échelle européenne, qui annonçaient déjà une possible transmission de la dengue sur l’ensemble du territoire français dans les prochaines décennies. Les auteurs soulignent en particulier deux enseignements qui pourraient orienter les politiques de surveillance.
- Le premier concerne le rôle du climat, largement prépondérant sur celui de la démographie dans les projections. Ce constat suggère que la trajectoire d’émissions de gaz à effet de serre choisie aujourd’hui déterminera, plus que toute autre variable, l’ampleur du risque d’arboviroses en France dans les décennies à venir.
- Le second, plus inattendu, concerne le déplacement du risque vers les zones rurales et les villes moyennes. Alors que l’abondance de moustiques reste généralement plus faible à la campagne qu’en ville, le modèle prédit que ce sont justement ces zones peu denses qui connaîtront la plus forte progression du risque épidémique — un résultat cohérent avec la localisation des foyers européens récents, qui ont davantage touché des villes moyennes (Fano, Ravenne) que des métropoles. Les auteurs appellent donc à ne pas concentrer la surveillance entomologique et sanitaire sur les seules grandes agglomérations.
Les auteurs rappellent aussi les limites de leur approche : la résolution de 8 km ne permet pas de capter les variations microclimatiques à l’échelle du quartier (parcs urbains, cimetières, friches), qui peuvent pourtant offrir des conditions favorables aux moustiques au sein même des centres-villes. Par ailleurs, le calage du modèle ne repose que sur deux années de données de cas autochtones, sujettes à la sous-déclaration, et l’étude ne prend pas en compte Aedes aegypti, un vecteur plus efficace de la dengue dont le retour en Europe, bien qu’incertain, ne peut être exclu. Enfin, le modèle suppose que le moustique tigre conserve son cycle de diapause actuel ; or, à l’image de ce qui a été observé en Amérique du Nord, l’espèce pourrait continuer à adapter son horloge biologique aux hivers de plus en plus doux, ce qui accentuerait encore le phénomène.
Conclusion
Cette étude apporte une image détaillée, et préoccupante, de l’avenir du moustique tigre et du risque de dengue autochtone en France. Dans le scénario le plus pessimiste, la quasi-totalité du territoire pourrait, d’ici 2085, réunir les conditions climatiques nécessaires à l’installation du vecteur et à la transmission du virus — et ce, y compris dans des campagnes aujourd’hui préservées. Même dans le scénario médian, l’extension du risque reste substantielle. Pour les auteurs, ces projections doivent inciter à étendre et à cibler la surveillance entomologique et épidémiologique au-delà des grandes villes, à surveiller l’adaptation du moustique aux hivers plus doux et à sa possible activité hivernale sur le littoral méditerranéen, et à intégrer, dès aujourd’hui, ces perspectives dans la planification des politiques de prévention et de lutte antivectorielle.
Trois questions à Andrea Radici
1. Votre modèle montre que ce sont les zones rurales, et non les grandes villes, qui connaîtront la plus forte hausse du risque de dengue. Concrètement, qu’est-ce que cela devrait changer dans l’organisation actuelle de la surveillance entomologique et de la lutte antivectorielle en France, aujourd’hui plutôt concentrée sur les zones urbaines et périurbaines?
L’organisation actuelle de la gestion des vecteurs n’est probablement pas encore adaptée aux épidémies d’arboviroses telles que celles qui surviendront à l’avenir. On l’a déjà constaté à Fano, en Italie, et l’année dernière en France, lors de l’épidémie généralisée de chikungunya. Il s’agit d’événements qui nécessitent un pic d’activité qui n’est que partiellement prévisible. Il faudra que les agences de contrôle disposent des moyens nécessaires pour recruter du personnel en fonction des besoins et pour étendre leur couverture géographique ; parallèlement, à l’instar de ce qui se passe dans de nombreux pays tropicaux, les institutions et les collectivités doivent intégrer en priorité une approche préventive face au risque d’arboviroses dans l’élaboration de leurs politiques publiques.
2. Vous notez que le moustique pourrait continuer à adapter son cycle de diapause à des hivers plus doux, ce que votre modèle ne capture pas. Si cette adaptation se confirme, dans quel sens et avec quelle ampleur cela modifierait-il vos projections pour 2066-2085 ? Y a-t-il des études de terrain en cours pour trancher cette question?
Le principal changement auquel je m’attends est que la fin de la saison du moustique tigre soit repoussée encore un peu plus loin. Le mécanisme de la diapause se déclenche grâce au signal que constitue le raccourcissement des journées : il s’agit toutefois d’un trait génétique qui évolue rapidement. C’est notamment pour cette raison qu’un projet d’observation de l’activité hivernale du moustique tigre en Europe est en cours à différentes latitudes, de la Sicile jusqu’au centre de l’Allemagne. La communauté des chercheurs et chercheuses en entomologie et en épidémiologie en Europe est assez soudée, ce qui permet aux idées de circuler et de donner naissance à des projets internationaux.
3. Votre analyse de sensibilité montre que le climat explique plus de 99 % des variations projetées, la démographie[AR1] ayant un effet marginal. Est-ce que cela signifie, selon vous, que les leviers d’action à court terme (contrôle vectoriel, détection précoce) ont une capacité limitée à infléchir la trajectoire, ou justement qu’ils deviennent d’autant plus indispensables puisqu’on ne peut pas compter sur des freins démographiques?
Cela signifie avant tout que la France est un pays où l’on ne s’attend pas à un boom démographique au cours de ce siècle, et surtout pas à un boom localisé susceptible d’entraîner une variation importante du risque épidémiologique – comme on peut en revanche s’y attendre dans de nombreux pays africains.
Cela nous permet en réalité de réfléchir à l’aménagement préventif de nos territoires à long terme, en ayant une variable de moins dont il faut se soucier. On parle beaucoup de moyens de contrôle et de surveillance, mais la vérité est que l’aménagement d’un quartier modifie radicalement son écologie et sa résilience face au risque vectoriel, ce qui constitue un sujet de recherche passionnant et représente, à mon sens, la frontière de l’action publique concrète en matière de gestion vectorielle.
Référence
Radici A, Hammami P, Fournet F, Fontenille D, Caminade C. « Aedes albopictus and Dengue Transmission Risk in France Over the 21st Century. » Global Change Biology, 2026;32:e71017. https://doi.org/10.1111/gcb.71017
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