«Pourquoi Ebola aurait-il sa place dans une conférence sur le VIHVIH Virus de l’immunodéficience humaine. En anglais : HIV (Human Immunodeficiency Virus). Isolé en 1983 à l’institut pasteur de paris; découverte récemment (2008) récompensée par le prix Nobel de médecine décerné à Luc montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi. » Alexandra Calmy, des Hôpitaux universitaires de Genève, a ouvert la session par cette question et par une scène de 2015, pendant l’épidémie ouest-africaine: un patient sort d’un centre de traitement de MSF, testé négatif pour Ebola et positif pour le VIH. Sa réaction, «je suis tellement heureux, ce n’est peut-être que le sida», dit la terreur qu’inspire la fièvre hémorragique.
Tout sépare pourtant les deux virus sur le plan biologique. Ce que l’expérience du VIH lègue à la riposte Ebola, ce n’est donc pas une compréhension du virus, mais un modèle: gouverner l’innovation, gagner la confiance des communautés, mener la recherche pendant la riposte et non après, et garantir un accès rapide aux outils mis au point. Les quatre principes ont été mis à l’épreuve du terrain congolais dans l’heure qui a suivi.
Autant de cas en deux mois et demi qu’en deux ans d’épidémie en 2018-2020
La session du 28 juillet à Rio disait déjà quelque chose de l’épidémie d’Ebola par ses absents: deux des cinq intervenants n’ont pas pu être dans la salle, retenus à Bunia, en Ituri, ou en quarantaine à Kinshasa. Placide Mbala, de l’Institut national de recherche biomédicale, s’est lui connecté à 22h30, heure congolaise, depuis son bureau. Egalement directeur de la recherche, des essais cliniques et de l’innovation d’Africa CDC depuis trois semaines, il décompte 50 à 70 cas confirmés par jour. Six semaines plus tôt, au point presse de l’ANRS MIE et de l’Institut Pasteur du 18 juin, il annonçait un peu plus de 800 cas confirmés et 196 décès pour cette dix-septième épidémie d’Ebola en RDC, la deuxième due à la souche Bundibugyo après celle d’Isiro en 2012, qui avait compté moins de cinquante cas. Le total rejoint aujourd’hui celui de l’épidémie de 2018-2020 dans les Kivus, qui avait mis deux ans à y parvenir, et la létalité est passée de 23% au 15 juin à environ 43% fin juillet.
«Ce qui est le plus inquiétant, c’est que nous avons de plus en plus de décès communautaires», souligne-t-il, c’est-à-dire hors des structures de soins. L’Ituri concentre environ 92% des cas, entre les deux zones urbaines de Bunia et les régions d’orpaillage de Mongbwalu et de Nizi; le virus a depuis gagné le Nord-Kivu, le Haut-Uélé et la Tshopo, et touche aussi l’Ouganda voisin. Pour Vincent Muturi-Kioi, de l’International AIDS Vaccine Initiative (IAVI), c’est «probablement l’épidémie d’Ebola à la croissance la plus rapide de l’histoire».
«Ce n’est pas le Rwanda»
Le chiffre le plus parlant est venu de Thomas Ellman, de Médecins Sans Frontières: 2% des patients vus dans les structures de l’organisation étaient déjà suivis comme contacts d’un cas confirmé. «Ça devrait être 100%. Ce n’est pas le Rwanda. On en est très loin.» La quasi-totalité des chaînes de transmission démarre donc à l’insu du système de santé. Une partie de l’explication tenait déjà dans ce que décrivait Placide Mbala en juin: un spectre clinique large, avec beaucoup de formes bénignes ou modérées qui n’arrivent jamais jusqu’aux centres de traitement, dans une région où l’insécurité et les groupes armés entravent la recherche des contacts et où la population est très mobile. Peter Piot, qui a participé à l’identification du virus en 1976 avec Jean-Jacques Muyembe, avait justement présenté la riposte rwandaise à l’épidémie de Marburg de 2024 comme un cas d’école: près de 100% des contacts retracés, létalité ramenée à 23%. Seul progrès net signalé côté congolais, le délai de rendu des PCRPCR "Polymerase Chain Reaction" en anglais ou réaction en chaîne par polymérase en français. Il s'agit d'une méthode de biologie moléculaire d'amplification d'ADN in vitro (concentration et amplification génique par réaction de polymérisation en chaîne), utilisée dans les tests de dépistage. est passé de trois ou quatre jours à quatre heures.
Le virus arrive dans un système déjà à terre. «Il est rare que le projecteur se braque sur les soins de santé dans l’est de la RDC, et ils sont parmi les pires du monde», a rappelé Thomas Ellman. MSF y travaille depuis 1977, et le pays est presque chaque année sa plus grosse opération: en 2025, ses seuls programmes ont pris en charge 25 000 cas de choléra, 20 000 enfants en centre nutritionnel thérapeutique et 55 000 cas de violences sexuelles et de genre. Le ministère de la Santé a compté 350 000 cas de paludisme en Ituri sur les quatre premiers mois de 2026, dans une province où 1,1 million des 7 millions d’habitants sont déplacés internes. Là-dessus est venu s’ajouter le recul des financements internationaux, fil rouge de toute la conférence de Rio: une chute de 44% de l’aide humanitaire selon MSF, et 4 000 malades atteints d’une tuberculose facile à traiter laissés sur liste d’attente fin 2025.
Puis Ebola. À l’hôpital Salama de Bunia, l’un des rares endroits de la région où l’accès à une chirurgie orthopédique de qualité était gratuit pour les victimes de traumatismes, l’alerte de début mai a mis longtemps à être confirmée, les réactifs de diagnostic étant calibrés sur la souche Zaïre. À l’arrivée de l’équipe MSF, l’hôpital s’était effondré et cinq personnes étaient mortes, dont une infirmière des urgences, un médecin et un technicien de laboratoire. Le cas index n’a jamais été retrouvé, le service a fermé, tous les patients sont partis. «Ebola ne tue pas seulement des gens, il tue le système de santé», résume Peter Piot.
Des vaccins spécifiques encore loin du terrain
Aucun vaccin homologué ne cible l’espèce Bundibugyo, et les données d’immunogénicité croisée des vaccins existants restent limitées. Les candidats passés en revue par Vincent Muturi-Kioi sont tous très en amont: Oxford a vacciné cette semaine le premier participant d’une phase 1, Moderna prépare l’entrée en clinique d’un candidat à ARN messager, IAVI attend ses lots cliniques pour l’automne, sur la plateforme VSV d’Ervebo, dont la protection immunitaire tient au moins cinq ans. Les premières données sont attendues début 2027, avec l’objectif affiché de servir à cette épidémie ou aux suivantes.
C’est sur les deux essais thérapeutiques en cours, l’essai plateforme britannique qui évalue l’anticorps monoclonal MBP134 et le remdésivir, et l’essai franco-congolais EboPEP, qui teste l’obeldésivir en prophylaxie post-exposition, qu’Alexandra Calmy a posé sa question la plus concrète: leurs critères d’éligibilité déterminent qui aura accès à l’innovation ensuite. Dans EboPEP, les femmes enceintes et allaitantes ne peuvent pas être randomisées, faute de données de tolérance suffisantes. «90% des médicaments approuvés par la FDA n’ont aucune donnée de sécurité ou d’efficacité dans la grossesse», rappelle-t-elle, et l’histoire du VIH a montré ce que coûte cette précaution.

Thomas Ellman a prolongé l’argument sur le terrain de l’après: avec le VIH, avec le mpox, aujourd’hui avec Ebola, tous originaires de RDC, la communauté internationale, les entreprises pharmaceutiques et les scientifiques ont «prêté peu d’attention à garantir l’accès de la population une fois les essais terminés». Il a terminé par des mots d’habitants et de soignants recueillis sur place: «Que se passera-t-il quand cette affaire Ebola sera terminée? Ebola, c’est un business. Ça amène énormément d’attention sur une région qui n’en a jamais eu. Pas étonnant qu’il y ait de la méfiance.»
Références
- Ebola in context: past outbreaks, present responses and emerging lessons, symposium cross-track, AIDS 2026, Rio de Janeiro, 28 juillet 2026 (rediffusion).
- Ebola: comment expliquer cette nouvelle flambée, malgré les vaccins qui ont amélioré la lutte contre les épidémies, vih.org, juin 2026.
- Ebola: un essai franco-congolais teste la prophylaxie post-exposition, vih.org, juin 2026.
- Ebola Bundibugyo: les vaccins existants induisent une réponse en anticorps croisée, selon une étude française, vih.org, juillet 2026.
- Ebola: une fièvre hémorragique virale à haut risque épidémique, vih.org, mai 2026.