Espèce hôte accidentelle de ce flavivirus proche du virus de l’encéphalite japonaise, l’être humain est contaminé par la piqûre de moustiques ornithophiles du genre Culex, qui entretiennent le virus dans un cycle enzootique impliquant passereaux, corvidés et rapaces nocturnes. La grande majorité des infections restent asymptomatiques ou pauci-symptomatiques ; les formes neurologiques sévères — méningites, encéphalites — touchent surtout les personnes âgées, les enfants et les patients immunodéprimés.
Une collection unique, un dépistage en deux temps
Le virus circule en France depuis les années 1960 — il y a été identifié pour la première fois en 1962 chez un cheval de Camargue —, mais les autorités sanitaires n’y organisent le dépistage génomique du sang que dans les zones où des cas humains autochtones ont déjà été détectés. C’est précisément cet angle mort que l’étude marseillaise cherche à documenter, en s’appuyant sur la collection de sérums constituée par l’Établissement français du sang dans le cadre de l’étude EpiArboTiq, consacrée initialement à l’encéphalite à tiques.
Les chercheurs ont testé 44 490 échantillons, prélevés entre novembre 2021 et juin 2022 auprès de donneurs volontaires âgés de 18 à 70 ans, dans 95 des 96 départements métropolitains (seule la Creuse n’a pas été couverte). Pour limiter les coûts sans perdre en sensibilité, le dépistage initial a été réalisé sur des pools de quatre échantillons par ELISA anti-WNV IgG, chaque pool non négatif étant ensuite retesté individuellement.
Point méthodologique important : le WNV partage des épitopesEpitope Partie d’une molécule capable de stimuler la production d’un anticorps. avec d’autres flavivirus circulant en France — le virus Usutu (USUV), avec lequel il co-circule, le virus de l’encéphalite à tiques (endémique et pour lequel il existe un vaccin) et le virus de la dengue (importé par les voyages). Pour distinguer une véritable infection au WNV d’une simple réaction croisée, l’équipe a développé un algorithme de confirmation croisant les ratios ELISA et les titres de neutralisation virale (VNT) obtenus pour les quatre flavivirus testés.
Une séroprévalence nationale faible… mais deux fois plus basse après confirmation
Le dépistage ELISA initial a identifié 432 échantillons individuels positifs sur 44 490, soit une séroprévalence brute de 0,97 % (IC95 % : 0,88–1,06). L’application de l’algorithme de confirmation, conçu pour éliminer les réactions croisées, a ramené cette estimation à 0,31 % (IC95 % : 0,26–0,37) au niveau national — un chiffre nettement inférieur, qui souligne combien la simple sérologieSérologie Étude des sérums pour déterminer la présence d’anticorps dirigés contre des antigènes. ELISA, en l’absence de tests de neutralisation, peut surestimer la circulation réelle du virus.

Sans surprise, les valeurs les plus élevées se concentrent dans les régions méditerranéennes historiquement touchées : Corse (jusqu’à 1,53 %), Provence-Alpes-Côte d’Azur et Occitanie. Mais l’étude met aussi en évidence une séroprévalence inattendue en Île-de-France (0,48 %), à un niveau comparable à celui des régions méditerranéennes, ainsi que plusieurs départements isolés hors des zones habituellement surveillées : la Gironde, les Landes et la Vienne sur la façade atlantique, l’Ille-et-Vilaine en Bretagne, ou encore le Lot et le Tarn-et-Garonne en Occitanie.

Un signal précurseur des cas humains
C’est peut-être la donnée la plus frappante de l’étude : dans les deux régions où cette élévation inattendue a été observée, les premiers cas humains autochtones n’ont été rapportés qu’après la période d’échantillonnage — 29 cas en Nouvelle-Aquitaine en 2023, puis trois cas en Île-de-France en 2025, dont deux formes neurologiques sévères. Autrement dit, le virus circulait déjà, silencieusement, chez les donneurs de sang de ces régions avant même la première alerte clinique.
Les auteurs avancent une explication à ce décalage : environ 80 % des infections au WNV restent asymptomatiques, et la sensibilisation des soignants au virus était encore limitée en 2021-2022 dans des territoires non identifiés comme à risque. Des données de surveillance équine, fournies par le Laboratoire de référence national pour le West Nile, viennent conforter cette hypothèse d’une circulation méconnue : entre 2020 et 2024, les cas chez le cheval n’ont cessé de progresser, passant de 7 cas en 2020-2021 à 89 cas en 2024, avec de nouvelles détections chaque année dans des départements jusque-là indemnes.
Pour l’Île-de-France, un facteur de confusion doit néanmoins être signalé : la région abrite deux des plus grands aéroports du pays, ce qui ne permet pas d’exclure que certaines séropositivités reflètent une exposition survenue lors de voyages plutôt qu’une transmission locale — l’étude ne disposant pas de données individuelles sur les antécédents de voyage.
Le groupe sanguin, un facteur de risque ?
Au-delà de la géographie — qui reste, sans surprise, le facteur de risque le plus fortement associé à la séropositivité — et de l’âge, dont l’effet est cohérent avec une exposition cumulative dans le temps, l’étude met en évidence une association avec le système ABO. On découvre ainsi que les donneurs de groupe O présentent un risque de séropositivité significativement plus élevé que ceux du groupe A, à la fois en population générale (odds ratio ajusté : 1,46) et dans les régions méditerranéennes (odds ratio ajusté : 1,90), tandis que le groupe A apparaît associé à une moindre séropositivité.
Le mécanisme reste hypothétique. Les auteurs évoquent une piste entomologique — une préférence de certains moustiques pour le groupe O déjà documentée chez Aedes albopictus — ainsi qu’une piste immunogénétique, le système ABO étant connu pour moduler la réponse immunitaire à d’autres infections virales, dans un sens ou dans l’autre selon les pathogènes. Aucune association significative n’a en revanche été retrouvée avec le sexe, les systèmes Rhésus et Kell, le lieu de vie (urbain, semi-urbain ou rural), la proximité d’un point d’eau, ni la possession d’animaux domestiques ou d’élevage.
Les limites d’une photographie par définition partielle
L’équipe marseillaise reconnaît elle-même les limites inhérentes à un travail mené sur des donneurs de sang : cette population, par construction, exclut les moins de 18 ans et les plus de 70 ans, et tend à être en meilleure santé que la population générale, ce qui peut conduire à sous- ou surestimer la séroprévalence réelle. L’absence de données individuelles sur les voyages complique par ailleurs l’interprétation des zones à forte connectivité comme l’Île-de-France. Enfin, le faible nombre d’échantillons positifs limite la puissance statistique de certaines analyses de sous-groupes, en particulier celle portant sur les groupes sanguins, que les auteurs invitent à interpréter avec prudence.
Ce que cela change pour la surveillance et la sécurité transfusionnelle
Cette étude est la première à donner une photographie nationale, et non plus seulement régionale, de la circulation du WNV en France. Elle confirme un niveau d’endémicité globalement bas et stable dans le temps par rapport aux données méditerranéennes disponibles depuis les années 2000, mais elle documente surtout une circulation silencieuse dans des territoires non identifiés comme à risque avant l’apparition des premiers cas cliniques.
Pour les auteurs, ce constat plaide pour un élargissement de la surveillance du WNV — chez l’humain, mais aussi chez les vecteurs moustiques et les hôtes accidentels comme les chevaux et les oiseaux — au-delà des seules zones historiquement affectées, ainsi que pour un renforcement du contrôle des produits d’origine humaine, sang et organes, dans ces territoires émergents. Le protocole de dépistage par pools, validé ici comme aussi sensible que le dépistage individuel, ouvre par ailleurs une piste concrète pour étendre ce type de surveillance à moindre coût.
Dans un contexte où le changement climatique tend à allonger la saison d’activité des Culex et à repousser vers le nord les zones favorables à leur prolifération, cette capacité à détecter une circulation virale avant l’apparition des premiers cas humains symptomatiques pourrait devenir un outil précieux d’alerte précoce pour la santé publique.
Référence
- Jourdan P, Barthélémy K, Brisbarre N, Isnard C, Gallian P, Priet S, de Lamballerie X. Seroprevalence of West Nile virus among blood donors in mainland France, 2021 to 2022. Euro Surveill. 2026;31(26):pii=2500808. https://doi.org/10.2807/1560-7917.ES.2026.31.26.2500808