Depuis sa découverte en 1976, le virus Ebola n’a cessé de resurgir, avec des épidémies meurtrières en Afrique de l’Ouest entre 2013 et 2016, puis en République démocratique du Congo entre 2018 et 2020. Ces crises ont conduit au développement accéléré de deux vaccins aujourd’hui homologués : le rVSVΔG-ZEBOV-GP (Ervebo®, MSD), dont l’efficacité a été démontrée lors d’un essai de vaccination en anneau mené en Guinée, et l’association Ad26.ZEBOV/MVA-BN-Filo (Zabdeno®/Mvabea®, Janssen), autorisée sur la base de données d’immunogénicité.
En 2024, l’Organisation mondiale de la santé a élargi ses recommandations à la vaccination prophylactique des populations à risque continu d’exposition. Mais une question restait en suspens : ces vaccins protègent-ils durablement ? Le virus peut en effet persister plusieurs années dans des sites immunitairement protégés de l’organisme et provoquer des rechutes à l’origine de nouvelles chaînes de transmission, ce qui expose certaines populations, notamment les soignants et les habitants des zones endémo-épidémiques, à un risque de réexposition répétée. C’est pour répondre à cette question que l’équipe du consortium PREVAC (pour Partnership for Research on Ebola Vaccinations) a prolongé le suivi de ses participants jusqu’à cinq ans après la vaccination.
Le consortium PREVAC
PREVAC (Partnership for Research on Ebola VACcination, Partenariat pour la recherche sur la vaccination contre le virus Ebola) est un consortium de recherche qui regroupe les autorités sanitaires de trois pays d’Afrique de l’Ouest (la Guinée, le Libéria et la Sierra Leone), et leurs partenaires internationaux : l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en France, l’Institut national de l’allergie et des maladies infectieuses (National Institute of Allergy and Infectious Diseases, NIAID) des Instituts nationaux pour la santé (National Institutes of Health, NIH) (NIAID/NIH) aux États-Unis et la Faculté d’hygiène et de médecine tropicale de Londres (London School of Hygiene & Tropical Medicine, LSHTM) au Royaume-Uni. L’ONG ALIMA (The Alliance for International Medical Action) est partenaire de ce consortium. Les sociétés pharmaceutiques Janssen Vaccines & Prevention, une des entreprises de Janssen Pharmaceutical de Johnson & Johnson, Bavarian Nordic et Merck Sharp & Dohme, Corp (MSD hors des États-Unis et du Canada) fournissent les vaccins expérimentaux testés dans l’essai PREVAC.
Méthodologie
PREVAC repose sur deux essais randomisés de phase 2, menés en parallèle chez l’adulte et chez l’enfant à partir d’un an, dans quatre pays d’Afrique de l’Ouest (Guinée, Libéria, Mali, Sierra Leone). Les participants recrutés entre avril et décembre 2018 ont été répartis aléatoirement entre quatre groupes : un schéma Ad26.ZEBOV suivi de MVA-BN-Filo 56 jours plus tard, un schéma rVSVΔG-ZEBOV-GP suivi d’un placeboPlacebo Substance inerte, sans activité pharmacologique, ayant la même apparence que le produit auquel on souhaite le comparer. (NDR rien à voir avec le groupe de rock alternatif formé en 1994 à Londres par Brian Molko et Stefan Olsdal.) un schéma rVSVΔG-ZEBOV-GP suivi d’un rappel homologue à 56 jours, ou un double placebo.
Les résultats à un an, déjà publiés, avaient permis la levée de l’aveugle. Le suivi s’est ensuite poursuivi jusqu’au 60ᵉ mois, avec des visites à 24, 36, 48 et 60 mois. Particularité éthique du protocole : à partir de fin 2021, face au risque persistant d’épidémies dans la région, le comité de pilotage a proposé aux participants initialement sous placebo de recevoir, à leur tour, une vaccination active.
Les concentrations d’anticorps anti-glycoprotéine d’Ebola ont été mesurées tout au long du suivi. Un changement de technique de dosage est intervenu en cours d’étude : le test ELISA FANG utilisé la première année a été remplacé, à partir du 24ᵉ mois, par un test Luminex plus robuste et reproductible, avec une conversion des résultats permettant la comparabilité entre les deux périodes (réalisé dans un seul laboratoire, le laboratoire TransVIHMI, à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) de Montpellier).
Résultats : des anticorps qui se stabilisent après une baisse initiale
Sur les 1 401 adultes et 1 401 enfants initialement randomisés, la participation au suivi à long terme a été remarquablement élevée : plus de 93 % des volontaires ont assisté à au moins une visite entre les mois 24 et 60, et 83 % sont allés jusqu’au terme des cinq années de suivi.
Le schéma général observé est le même pour les trois stratégies vaccinales actives : une baisse modeste des concentrations moyennes d’anticorps entre les mois 12 et 24, suivie d’un plateau stable jusqu’au mois 60. À ce terme, les niveaux d’anticorps restent nettement supérieurs au placebo pour les trois schémas vaccinaux (p<0,001 à tous les temps de mesure). Les groupes ayant reçu le rVSV, avec ou sans rappel, affichent les concentrations les plus élevées (de l’ordre de 1 000 à 1 200 EU/mL chez l’adulte, et près du double chez l’enfant), devant le schéma Ad26/MVA, dont les concentrations restent toutefois significativement supérieures au placebo.
Les chercheurs notent que quel que soit le vaccin reçu, les enfants développent systématiquement des réponses en anticorps plus fortes que les adultes. Ils ont également identifié plusieurs autres facteurs associés à des concentrations d’anticorps plus élevées au mois 60 : le sexe féminin (dans les groupes rVSV), le pays de résidence (le Mali se distinguant par des niveaux plus élevés que les trois autres pays) et le taux d’anticorps avant vaccination.
En termes de tolérance, les événements indésirables graves restent peu fréquents au cours du suivi prolongé, avec des taux comparables entre les groupes vaccinés et le groupe placebo. Un seul événement, un accident vasculaire cérébral ischémique survenu 49 jours après une injection, a été jugé possiblement lié à la vaccination, mais aucun des décès enregistrés au cours du suivi n’a été attribué aux vaccins.
Limites et conclusion
Cette étude se distingue par son ampleur, sa durée et son taux de rétention exceptionnel des participants, un atout rare pour un suivi vaccinal aussi long mené en Afrique de l’Ouest. Elle confirme et prolonge des données déjà observées sur des durées plus courtes, tout en apportant des informations inédites sur la durabilité de la réponse vaccinale chez l’enfant, une population pour laquelle ces données manquaient jusqu’ici.
Les auteurs soulignent toutefois une limite essentielle : on ne sait toujours pas avec certitude quel niveau d’anticorps est nécessaire pour protéger réellement contre une infection ou une maladie liée à Ebola. Si les modèles animaux suggèrent une corrélation entre concentration d’anticorps et protection, aucun seuil n’a été validé chez l’humain. Cette incertitude touche directement à la question d’un éventuel rappel vaccinal : la persistance des anticorps sur cinq ans, associée à des données antérieures montrant une mémoire des lymphocytes T durable chez certains participants guinéens de cette même cohorte, plaide pour l’existence d’une immunité mémoire solide, mais la nécessité et le moment optimal d’un rappel restent à déterminer.
Le changement de méthode de dosage en cours d’essai constitue également un défi méthodologique, bien que les auteurs estiment, arguments à l’appui, que cela n’explique pas les différences observées entre vaccins, âges ou pays.
En pratique
Ces résultats confortent les recommandations actuelles de l’OMS en faveur d’une vaccination prophylactique des populations exposées à un risque continu de résurgence d’Ebola, notamment les professionnels de santé et les habitants des zones où le virus circule de manière récurrente. Ils suggèrent aussi que la vaccination des enfants vivant dans l’entourage de survivants pourrait être envisagée, étant donné le risque élevé de forme sévère dans cette tranche d’âge. La question d’une stratégie de rappel, en revanche, reste ouverte et nécessitera des travaux complémentaires pour être tranchée.
Référence
PREVAC study Team, « Five-year immunogenicity and safety follow-up of the PREVAC randomized Trial of Vaccines for Zaire Ebola Virus Disease », medRxiv, juin 2026.