Quantifier l’impact réel d’une pandémie sur la mortalité n’est pas qu’une question de comptage des décès. Une partie des personnes mortes infectées par le CovidCovid-19 Une maladie à coronavirus, parfois désignée covid (d'après l'acronyme anglais de coronavirus disease) est une maladie causée par un coronavirus (CoV). L'expression peut faire référence aux maladies suivantes : le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) causé par le virus SARS-CoV, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) causé par le virus MERS-CoV, la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) causée par le virus SARS-CoV-2. seraient décédées peu de temps après de toute façon, en raison de leur état de santé antérieur — un phénomène appelé « déplacement de mortalité » (mortality displacement). Si ce déplacement est important, cela signifie que le virus a accéléré des décès qui n’allaient survenir que dans plusieurs mois. S’il est faible, cela signifie au contraire que des années de vie ont été perdues.
Jusqu’à présent, les tentatives de chiffrer ces années de vie perdues s’appuyaient sur des tables de mortalité générales, sans tenir compte des facteurs de vulnérabilité individuels (comorbidités, statut vaccinal, vague épidémique). Les auteurs de cette étude, rattachés notamment à l’Office for Health Improvement and Disparities et à l’UK Health Security Agency, ont voulu combler cette lacune méthodologique en travaillant à l’échelle de l’individu plutôt qu’à l’échelle de groupes de population.
Méthodes
L’équipe a mobilisé une cohorte rétrospective regroupant la quasi-totalité de la population anglaise enregistrée auprès du NHS, soit plus de 62 millions de personnes suivies du 1er mars 2020 au 2 septembre 2022. Ces données ont été croisées avec les hospitalisations, les certificats de décès, les résultats de tests Covid et les statuts vaccinaux de chaque individu.
À partir d’un modèle de régression de Cox, les chercheurs ont d’abord estimé, pour chaque personne, son risque individuel de décès en tenant compte de nombreux facteurs : âge, sexe, origine ethnique, défaveur sociale, lieu de résidence, statut en établissement de soins de longue durée, tabagisme, et une longue liste de comorbidités (cancer, insuffisance cardiaque, diabète, maladie rénale chronique, démence, AVC, etc.).
Ils ont ensuite simulé, pour chaque personne de 65 ans ou plus ayant eu un test positif au Covid, deux scénarios fictifs : l’un où l’infection contribue effectivement au risque de décès, l’autre où ce risque est neutralisé comme si la personne n’avait jamais été infectée. Mille simulations hebdomadaires ont été réalisées pour chaque individu afin d’obtenir une distribution de survie probable dans chacun des deux scénarios. La différence entre ces deux durées de survie simulées donne une estimation du temps de vie perdu — le « déplacement » — pour chaque personne.
Ces estimations ont ensuite été utilisées pour corriger les statistiques officielles de surmortalité publiées par les autorités sanitaires anglaises.
Résultats
Sur les 62,4 millions de personnes incluses dans l’analyse, 15,9 millions (25,5 %) ont eu un test positif au Covid entre mars 2020 et mars 2022. La simulation de survie a porté sur près de 1,33 million de personnes âgées de 65 ans et plus.
Le résultat central de l’étude : le déplacement médian de mortalité chez les 65 ans et plus s’élève à 4,8 ans (intervalle interquartile : 1,5 à 16 ans) pour les femmes et 4,4 ans (1,4 à 12,6 ans) pour les hommes. Autrement dit, la moitié des personnes décédées avec le Covid dans cette tranche d’âge auraient, statistiquement, vécu encore près de cinq ans sans l’infection.

Ce déplacement varie fortement selon l’âge : il est le plus élevé chez les 65-69 ans (14,4 ans pour les femmes, 9,9 ans pour les hommes) et diminue progressivement avec l’âge, pour atteindre environ 1,3 an chez les personnes de 90 ans et plus. Des résultats qui restent cohérents avec l’idée que les personnes les plus âgées étaient, elles, souvent plus proches de la fin de vie.
Le déplacement varie également selon la vague pandémique : il a été le plus marqué lors de la deuxième vague (automne 2020 – printemps 2021), et le plus faible lors de la troisième vague (2021-2022), période où la couverture vaccinale était plus large et les variants circulants moins sévères.

Globalement, les auteurs estiment que 28 % des personnes de 65 ans et plus décédées avec le Covid auraient survécu cinq ans ou plus sans l’infection ; une proportion qui grimpe à 66 % chez les femmes âgées de 65 à 74 ans.
En reportant ces données sur les statistiques officielles de surmortalité, les chercheurs ont réévalué le nombre de décès en excès en Angleterre entre mars 2020 et décembre 2022 : de 115 242 décès estimés par la méthode classique, ce chiffre passe à 173 651 une fois corrigé pour tenir compte du déplacement de mortalité, soit une hausse de plus de 58 000 décès, particulièrement marquée chez les hommes de 85 ans et plus.
Discussion
Pour les auteurs, ces résultats contredisent directement l’argument selon lequel les personnes mortes du Covid étaient de toute façon proches de la fin de leur vie. Même en tenant compte précisément de leurs comorbidités et facteurs de risque individuels, l’espérance de vie restante de ces personnes restait substantielle.
L’équipe reconnaît plusieurs limites à son travail. La méthode n’a pas pu être appliquée de manière fiable aux personnes de moins de 65 ans, le modèle manquant de pouvoir prédictif dans ces tranches d’âge plus jeunes. Par ailleurs, seule la première infection positive de chaque individu a été prise en compte, ce qui pourrait conduire à sous-estimer l’impact réel du virus, notamment lors de la première vague où de nombreux cas n’ont pas été détectés par manque de dépistage généralisé. Enfin, la durée de suivi a été contrainte par des restrictions légales sur l’usage des données après la période pandémique, limitant l’observation des décès les plus tardifs.
Les chercheurs soulignent aussi un point méthodologique important : plutôt que de présenter des intervalles de confiance classiques qui donneraient une fausse impression de précision compte tenu de la complexité du modèle, ils ont choisi de communiquer des intervalles interquartiles, jugés plus représentatifs de l’incertitude réelle des estimations individuelles.
Conclusion
Cette étude, qui mobilise pour la première fois des données individuelles complètes à l’échelle d’une population nationale entière, montre que les personnes décédées avec le Covid après 65 ans avaient, en moyenne, une espérance de vie restante non négligeable. Loin d’avoir seulement « précipité » des décès imminents, la pandémie aurait donc bien soustrait des années de vie significatives à une partie importante de la population âgée infectée. Les auteurs plaident pour que cette approche de modélisation individuelle du déplacement de mortalité soit intégrée dès à présent aux outils de suivi sanitaire, afin de mieux anticiper l’impact réel de futures crises pandémiques. On peut aussi imaginer que des méthodes similaires soient utilisées pour évaluer l’existence de tels déplacements de mortalité lors des événements climatiques extrêmes.
Référence
- Hughes A, Barnard S, Bauer-Staeb C, et al. « Life lost due to the COVID-19 pandemic: A model-based cohort analysis of mortality displacement in the registered population of England ». PLOS ONE, 8 mai 2026. DOI : 10.1371/journal.pone.0348575