Quand un foyer d’Ebola se déclare, la riposte se joue d’abord sur deux fronts, soigner les malades et casser les chaînes de transmission. La prophylaxie post-exposition, ou PEP, vise un troisième terrain, longtemps resté dans l’angle mort: les personnes qui ont été en contact étroit avec un malade et chez qui l’infection n’est pas encore déclarée. C’est l’objet du travail présenté le 18 juin par Marie Jaspard, infectiologue à l’hôpital Saint-Antoine (Assistance publique-Hôpitaux de Paris, InsermInserm Institut national de la recherche médicale. UMR 1136, IPLESP Paris), lors d’un point presse organisé par l’ANRS Maladies infectieuses émergentes et l’Institut Pasteur.
La nouvelle épidémie d’Ebola qui sévit en RDC a été déclarée le 15 mai 2026, avant que l’OMS n’en fasse une urgence de santé publique de portée internationale, puis l’Africa CDC une urgence de sécurité continentale. L’Ouganda est également touché. Comme pour la précédente flambée, la riposte s’appuie sur une coordination scientifique internationale pilotée par l’ANRS MIE.
Tous les contacts ne se valent pas
Le raisonnement part d’un constat clinique. Un patient au stade excrétant produit d’énormes quantités de virus, et fait courir un risque élevé à son entourage. Mais ce risque n’est pas uniforme. «Quand le contact n’est pas trop rapproché, on imagine que le vaccin va être suffisant», a expliqué Marie Jaspard. Au-delà, l’équipe pose l’hypothèse qu’il faut une intervention supplémentaire.
Encore faut-il cibler les bonnes personnes. Les contacts dits à haut risque répondent à une définition précise, forgée par cette équipe au fil des précédentes épidémies congolaises. Sont inclus les contacts directs avec un patient très excrétant, présentant ce que les cliniciens appellent un «wet syndrome», diarrhée ou saignements; les contacts directs avec un corps, par définition très contaminant; et les piqûres par une aiguille souillée auprès d’un patient confirmé, situation qui concerne surtout les soignants. C’est à cette population, et à elle seule, que s’adresse EboPEP.
Cette gradation reste pour partie théorique dans l’épidémie actuelle. Contre la souche Bundibugyo, aucun vaccin n’est homologué, et l’OMS recommande de ne pas employer Ervebo, dirigé contre le virus Zaïre, hors d’un cadre de recherche. L’arme vaccinale, pierre angulaire de la doctrine, manque donc précisément là où l’épidémie flambe.
Un antiviral oral, repéré contre le CovidCovid-19 Une maladie à coronavirus, parfois désignée covid (d'après l'acronyme anglais de coronavirus disease) est une maladie causée par un coronavirus (CoV). L'expression peut faire référence aux maladies suivantes : le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) causé par le virus SARS-CoV, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) causé par le virus MERS-CoV, la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) causée par le virus SARS-CoV-2.
L’essai, coordonné par Marie Jaspard avec Placide Mbala, de l’Institut national de recherche biomédicale (INRB) de Kinshasa, évalue l’obeldésivir chez ces contacts à haut risque. La molécule n’a pas été créée pour Ebola: c’est une prodrogue antivirale orale développée par Gilead, d’abord testée contre le Covid, qui se transforme dans l’organisme en le même principe actif que le remdésivir. Son intérêt ici tient à deux choses: elle agit, in vitro et chez l’animal, contre l’ensemble des filovirus; et elle se prend par voie orale, atout décisif sur un terrain où poser une perfusion à des personnes bien portantes serait illusoire. Chez le primate non humain, dix jours de traitement oral ont offert de 80 à 100% de protection contre une infection mortelle par les virus Ebola Zaïre, Soudan ou Marburg, lorsqu’il était débuté 24 heures après l’exposition.

Le protocole prévoit un peu moins de 500 participants par bras (à la date du 18 juin 2026), l’un recevant l’obeldésivir, l’autre servant de contrôle, avec des hypothèses d’efficacité et de taux d’attaque destinées à être réajustées en cours d’essai, a indiqué Marie Jaspard. Le démarrage est espéré avant la fin du mois de juin, ou tout début juillet. EboPEP est mené majoritairement en RDC, là où se concentrent les cas, en lien avec l’INRB, l’Institut national de santé publique congolais, et l’ONG Alima, présente depuis le début de l’épidémie, et chargée d’installer les centres de prise en charge et de recherche.
Marie Jaspard a insisté sur un point qu’elle juge non négociable: lier la recherche au soin. «Si nos participants devaient malheureusement être positifs, il faut impérativement qu’ils puissent être pris en charge par la suite», un contact qui développerait la maladie devant basculer vers un traitement.
Une coopération franco-congolaise de longue date
L’essai n’est pas né de l’épidémie actuelle; il était pensé depuis près de deux ans, mais le précédent foyer, dû à la souche Zaïre et survenu fin 2025 au Kasaï, avait été trop bref pour le lancer. Placide Mbala a rappelé que l’INRB s’appuie depuis plusieurs crises, Ebola, Mpox, Covid, et sur le projet Afroscreen, un projet de surveillance génomique, coordonné par l’ANRS MIE, qui fournit une partie des réactifs de séquençage utilisés à Kinshasa.
Le contexte rend l’enjeu d’autant plus lourd. C’est la deuxième fois seulement que la souche Bundibugyo provoque une épidémie, après celle de 2012 à Isiro, qui avait compté moins de cinquante cas. Avec plus de 800 cas confirmés à ce stade, l’épisode actuel est sans commune mesure.
EboPEP n’est pas le seul fer au feu. Sur le versant thérapeutique, l’essai plateforme PARTNERS, plutôt piloté par les équipes britanniques, évalue chez les malades l’anticorps monoclonal MBP134 et le remdésivir. Côté vaccins, la voie de fond reste préventive avec notamment la mise au point de vaccins multivalents protégeant d’un seul coup contre plusieurs filovirus, dont l’Institut Pasteur explore une piste. Mais pour les personnes exposées et pas encore malades, ici et maintenant, la prophylaxie post-exposition reste l’une des rares cartes en main.
Référence
Point presse ANRS MIE / Institut Pasteur, 18 juin 2026: interventions de Marie Jaspard (hôpital Saint-Antoine, Inserm UMR 1136), Placide Mbala (INRB, Kinshasa), Sylvain Baize (CNR des fièvres hémorragiques virales, Institut Pasteur, Lyon), modération Vincent Ronin (ANRS MIE) et Arnaud Fontanet (Institut Pasteur).