Un outil pour préparer la prochaine flambée, pas seulement gérer la précédente
Depuis la grande épidémie ouest-africaine de 2014-2016, Ebola n’apparaît plus comme une menace exceptionnelle surgissant de façon imprévisible, mais comme un risque récurrent qui exige une préparation continue. Preuve en est avec l’épidémie qui sévit depuis le 15 mai 2026 en République Démocratique du Congo (RDC), et qui menace de s’étendre à ses pays voisins comme l’Ouganda où elle a provoqué plusieurs cas. Cette épidémie est due à la souche Bundibugyo (BDBV) contre laquelle il n’existe ni vaccin ni traitement. (Lire notre fiche maladie : Ebola : une fièvre hémorragique virale à haut risque épidémique.)

C’est pour sortir d’une gestion improvisée des crises que l’OMS a mis en place les Collaborative Open Research Consortium, ou CORC, des réseaux scientifiques permanents organisés par familles de pathogènes. Pour les filovirus, qui incluent Ebola et Marburg, l’idée est de préparer en amont ce qui manquait souvent au moment des flambées : des protocoles d’essais prêts à être activés, des méthodes harmonisées, des cadres de partage de données, ainsi qu’une cartographie plus claire des candidats vaccins, traitements et outils diagnostiques. Le dispositif s’inscrit dans la continuité du consortium MARVAC, lancé en 2021, dont l’expérience a montré l’intérêt d’une coordination internationale en amont des urgences. Il prolonge aussi les consultations menées en 2024, 2025 et 2026 pour actualiser la feuille de route AFIRM (Agenda for Filovirus Research and Monitoring), qui vise à structurer sur plusieurs années la recherche sur les contre-mesures médicales face aux filovirus.
L’ANRS-MIE au centre d’une coordination internationale
Désignée par l’OMS pour coordonner ce CORC, l’ANRS-MIE ne se contente pas d’un rôle administratif : elle doit animer les concertations internationales, organiser la remontée d’expertise entre laboratoires, agences sanitaires et équipes de terrain, puis transformer ces échanges en priorités de recherche opérationnelles. Sa mission consiste aussi à mettre à jour la stratégie mondiale de R&D sur les filovirus et à faire en sorte que les acteurs concernés puissent travailler sur des bases communes, qu’il s’agisse d’essais cliniques, d’accès aux échantillons, de critères d’évaluation ou de déploiement rapide des contre-mesures.
Depuis la création du CORC filovirus, l’ANRS MIE a mobilisé la communauté scientifique à plusieurs reprises et coordonné la recherche internationale face à une recrudescence des flambées de maladies à virus Ebola et Marburg.
Dans ce contexte, le CORC Filovirus a publié une feuille de route en Mars 2026 en amont de l’épidémie à virus Budibungyo. Structurée autour de cinq axes stratégiques, cette feuille de route identifie dix priorités de recherche, parmi lesquelles le développement de vaccins contre les filovirus non couverts, le renforcement des laboratoires de terrain, la standardisation des essais cliniques, la constitution de cohortes de survivants et la création de systèmes d’alerte précoce intégrant données écologiques et humaines. Elle souligne également l’importance d’intégrer les dimensions socioculturelles et le renforcement de la confiance des populations dans l’ensemble des actions de recherche et de santé publique.
Ce choix confirme la place prise par l’agence française dans la préparation aux épidémies, notamment grâce à ses liens avec des équipes africaines et à son travail sur des protocoles standardisés. La fonction du CORC est précisément de créer une continuité entre les périodes inter-épidémiques et les moments d’urgence.
En mai 2026, le CORC filovirus, l’OMS et Africa CDC ont ainsi réuni en urgence la communauté scientifique pour aligner les priorités face à l’épidémie de Bundibugyo EBOV en RDC et en Ouganda, preuve que cette architecture est pensée pour être activée rapidement quand la situation l’exige.

Une réponse scientifique plus ouverte, mais sous pression
Le pari du CORC est de rendre la recherche sur Ebola plus résiliente dans un monde fragmenté : moins verticale, plus ouverte au partage des données et davantage ancrée dans les pays directement touchés par les flambées. En théorie, cette organisation permet d’éviter qu’une crise soit abordée presque à zéro, avec des discussions recommencées dans l’urgence sur les priorités, les protocoles ou les responsabilités. Elle vise aussi à mieux articuler les acteurs globaux, comme l’OMS, avec les institutions régionales et les chercheurs des pays concernés, afin que la production de connaissances ne reste pas concentrée dans quelques centres de décision.
Mais cette ambition se heurte à un contexte plus instable, marqué par l’érosion du multilatéralisme, par l’incertitude sur les financements durables et, plus récemment, par des restrictions américaines sur la participation directe de certains chercheurs aux échanges avec l’OMS. Autrement dit, la réponse scientifique à Ebola s’organise désormais autour d’une infrastructure permanente de coopération, pensée pour anticiper les crises plutôt que les subir ; sa crédibilité dépendra toutefois de la capacité des institutions à maintenir dans le temps des ressources, une confiance politique minimale et des mécanismes de coordination réellement ouverts.
Dans ce nouveau paysage, le CORC apparaît comme une tentative de préserver un espace de coopération scientifique internationale malgré l’érosion du cadre multilatéral classique.
Des essais sur deux candidats thérapeutiques
Un article publié dans la revue Science illustre parfaitement les enjeux de l’épidémie qui sévit en RDC et en Ouganda et les difficultés auxquelles sont confrontés les chercheurs, ainsi que le rôle du consortium CORC. Signé Kai Kupferschmidt, il explique comment les chercheurs tentent d’accélérer radicalement les essais cliniques pendant la nouvelle flambée d’Ebola Bundibugyo en RDC et en Ouganda.
L’article de Science revient sur les leçons tirées d’une décennie d’essais cliniques contre Ebola. En 2015, lors de la plus grande épidémie d’Ebola jamais enregistrée en Afrique de l’Ouest, des chercheurs comme Amanda Rojek avaient conduit des essais dans l’urgence, sans groupe de contrôle et avec des mois de délai pour la mise en place — si bien que lorsque le médicament testé s’était révélé inefficace, l’épidémie était déjà sur le déclin, sans possibilité d’en tester d’autres. Depuis, l’OMS et des chercheurs internationaux ont développé un protocole d’essai randomisé rapide et adaptable, dont le succès s’est confirmé lors de l’essai PALM en 2019 en RDC, qui avait permis d’identifier deux traitements efficaces : les anticorps monoclonaux mAb114 (commercialisé sous le nom Ebanga), et REGN-EB3 (vendu sous le nom Inmazeb).
Lorsque l’épidémie du variant Ebola Bundibugyo a été confirmée en RDC le 15 mai 2026, l’OMS et l’Africa CDC ont réuni les chercheurs le soir même en visioconférence, et ont décidé de tester en priorité deux candidats : le remdesivir, antiviral à large spectre, et le MBP134, un anticorps expérimental développé à partir d’un survivant de l’épidémie ouest-africaine de 2013–2016. Ce dernier s’appuie sur le protocole PARTNERS, développé à Oxford, qui avait déjà été activé lors de l’épidémie de Marburg au Rwanda en 2024 avant d’être mis en veille, et qui n’attend plus que les approbations des comités d’éthique en RDC et en Ouganda. L’enjeu central de l’article est donc de savoir si cette nouvelle génération d’essais cliniques, plus agiles et mieux préparés, sera capable de livrer des résultats probants avant que l’épidémie ne s’éteigne d’elle-même. Ce qui reste le défi chronique de la recherche clinique en contexte épidémique.
Références
- Notre fiche : Ebola : une fièvre hémorragique virale à haut risque épidémique
- ANRS‑MIE – CORC filovirus coordonné par l’OMS
- ANRS‑MIE – Fighting epidemics: ANRS MIE leads WHO filovirus CORC
- Agenda AFIRM de l’OMS sur les filovirus
- An introduction to the Marburg virus vaccine consortium, MARVAC. PLoS Pathogens, October 2022. DOI 10.1371/journal.ppat.1010805
- Exclusive: Trump admin shutting key US researchers out of global virus response talks, documents and sources reveal. CNN Politics. 22 mai 2026 https://edition.cnn.com/2026/05/25/politics/global-virus-response-trump-administration
- “Can fast, nimble clinical trials deliver a drug for the new Ebola outbreak?”. Science, 26 mai 2026.https://www.science.org/content/article/can-fast-nimble-clinical-trials-deliver-drug-halt-new-ebola-outbreak